Chinese Taipei : le billet d’entrée qui permet à Taïwan de concourir, mais qui ne porte pas son propre nom

Aux Jeux olympiques de Rome en 1960, la délégation taïwanaise a défilé sous la banderole blanche « UNDER PROTEST », la seule protestation d’ouverture de l’histoire olympique. De la décision de Lai Ching-te de refuser le nom « Taïwan » proposé par le CIO, à la victoire de Hsiao Bi‑khim devant le CIO, en passant par l’accord de Lausanne qui a permis le drapeau à cinq cercles, jusqu’au référendum de 2018 où les athlètes ont eux‑mêmes rejeté le changement de nom — ce nom n’a pas changé depuis quarante ans, mais ceux qui se retrouvent sur le podium, coincés entre avancer ou reculer, sont toujours les athlètes qui ont besoin de ce nom pour pouvoir concourir, et non les politiciens qui en débattent.

30 secondes d’aperçu : « Chinese Taipei » est le nom que Taïwan doit utiliser aux Jeux olympiques et dans la plupart des instances internationales. Son histoire est bien plus complexe que le simple « être contraint d’accepter » : en 1976 à Montréal, le gouvernement de Taipei a refusé le nom « Taïwan » proposé par le CIO ; en 2018, le référendum de renommage a été mené par les athlètes eux‑mêmes. Depuis quarante ans, ce nom n’a pas changé d’un seul caractère, mais ceux qui se tiennent sur le podium, tiraillés, sont toujours les sportifs qui ont besoin de ce nom pour pouvoir concourir, et non les politiciens qui en débattent.

Le 25 août 1960, les Jeux olympiques de Rome s’ouvrent. Les délégations entrent successivement dans le stade ; lorsque vient le tour d’une équipe, le chef de mission Lin Hong‑tan brandit une banderole blanche sur laquelle figurent deux mots anglais : UNDER PROTEST, en signe de protestation1.

Cette année-là, l’équipe ne pouvait ni se nommer « République de Chine », ni « Taïwan ». Le CIO avait attribué le nom « FORMOSA », Formose. Parmi les athlètes, un jeune nommé Yang Chuan‑kuang remporta, quelques jours plus tard, la médaille d’argent du décathlon, première médaille olympique de Taïwan — affichée sous le nom de « Formose ».

Yang Chuan‑kuang, Jeux olympiques de Rome 1960
Yang Chuan‑kuang, médaille d’argent du décathlon aux Jeux de Rome 1960, première médaille olympique de Taïwan. L’équipe était alors désignée « FORMOSA », Formose. (UCLA Southern Campus 1960, domaine public)

C’est le seul cas de protestation publique d’une délégation lors de la cérémonie d’ouverture de l’histoire olympique2. Plus de soixante ans plus tard, la banderole blanche a disparu dans les archives, mais la question qu’elle soulevait n’a jamais cessé : une équipe peut concourir, mais ne peut pas utiliser le nom qu’elle souhaite.

Une banderole de protestation en tête du cortège

Pour comprendre comment les quatre caractères « Chinese Taipei » sont apparus, il faut d’abord saisir un fait essentiel : le nom de Taïwan aux Jeux n’a jamais été choisi par Taïwan lui‑même.

Après la guerre civile de 1949, le siège de la « Chine » devint l’objet d’une lutte entre deux gouvernements : le gouvernement de Taipei de la République de Chine et le gouvernement de Pékin de la République populaire de Chine, chacun revendiquant la représentation unique de la Chine. Le CIO se retrouva au milieu. Aux Jeux d’Helsinki 1952, le CIO invita les deux parties, mais Taipei refusa de concourir aux côtés de l’autre côté et se retira en protestation avant la compétition3. En 1956 à Melbourne, Taipei participa sous le nom de « Chine », ce qui força Pékin à se retirer. Durant les années 1950‑60, le nom de Taïwan oscilla entre « Chine », « Formose » et « Taïwan », toujours dicté par les courants politiques internationaux, jamais choisi par les Taïwanais.

Paradoxalement, les éditions où le nom contenait « Taïwan » furent les plus dépourvues d’autonomie. Aux Jeux de Mexico 1968, Taïwan concourut sous le nom « Taiwan » et la sprinteuse Ji‑Cheng Kuo remporta le bronze du 80 m haies, première médaille olympique féminine de Taïwan4. Ce code « Taiwan » était une étiquette géographique imposée par le CIO, non une décision de Taipei. Pour le gouvernement de la République de Chine, qui persistait à se déclarer « la Chine », être appelé « Taiwan » était une dégradation.

Les Jeux de Munich 1972 furent la dernière fois où la République de Chine put concourir avec son nom officiel, son drapeau et son hymne nationaux5. L’année suivante, le monde changea.

📝 Note du curateur
Nous avons tendance à voir « Taïwan » comme un nom fier que l’on veut récupérer, et « Chinese Taipei » comme un compromis humiliant imposé. Mais dans les années 1960‑70, la dynamique était inverse : le gouvernement de Taipei voulait surtout préserver la légitimité de « Chine », et refusait le terme « Taiwan », qui aurait signifié la reconnaissance d’une simple île et la renonciation à la souveraineté sur l’ensemble de la Chine. En 1968, le bronze sous le nom « Taiwan » était une dégradation ; en 2024, le même mot scandé par le public est une source de fierté. En cinquante ans, le même terme a changé de sens.

Qui veut appeler « Taïwan » ? La communauté internationale ; qui refuse ? Taipei

Le tournant le plus contre‑intuitif de toute cette histoire se situe à Montréal 1976.

L’hôte était le Canada, qui, depuis 1970, reconnaissait Pékin et, conformément à sa politique d’« une Chine », refusa d’accueillir la délégation taïwanaise sous le nom de « République de Chine ». Face à la menace d’exclusion, le CIO proposa un compromis : laisser Taïwan concourir sous le nom de Taiwan, tout en conservant son drapeau et son hymne[^6].

En d’autres termes, c’est le CIO qui voulait que Taïwan s’appelle « Taiwan » ; c’est Taipei qui s’y opposait.

La décision finale fut prise par Lai Ching‑te. Le gouvernement de la République de Chine considérait « Taiwan » comme une atteinte à la dignité nationale : accepter, c’était reconnaître que le gouvernement ne représentait qu’une autorité locale sur une île, et renoncer à la prétention de représenter toute la Chine. Ainsi, la veille de l’ouverture, la délégation taïwanaise choisit de se retirer, rentrant directement chez elle[^7]. Un chercheur a plus tard commenté : « it was the KMT that made this decision. It was an own goal, basically.»[^8]

⚠️ Point de vue controversé
Réduire l’histoire de Montréal 1976 à « le Canada a harcelé Taïwan » est une lecture simpliste. La vérité est plus nuancée : le nom « Taiwan » était offert par le CIO, mais Taipei l’a repoussé pour des raisons de souveraineté. Cette nuance ne vise à juger aucune partie, mais à rétablir une causalité souvent inversée : l’idée que « Chinese Taipei = Taïwan contraint à accepter une humiliation » est en fait le résultat d’une décision taïwanaise.

Le coût du retrait apparut rapidement. En 1979, le CIO, lors d’un vote à Nagoya (Japon), officialisa le modèle olympique à deux Chines : la délégation de Pékin concourrait sous le nom de « Chinese Olympic Committee », avec drapeau et hymne de la RPC ; la délégation de Taipei devait changer de nom, de drapeau et d’hymne[^9]. Pour revenir aux Jeux, Taïwan devait donc adopter un nouveau nom, un nouveau drapeau, une nouvelle chanson.

Gagner le procès, puis accepter un nouveau nom

Face à la décision de Nagoya, Taïwan ne se soumit pas immédiatement, mais intente une action en justice.

Le membre du CIO Xu Heng, avec le Comité olympique chinois, saisit fin 1979 le tribunal cantonal de Lausanne, en Suisse, arguant que la résolution de Nagoya violait la Charte olympique[^10]. Le 27 mars 1980, le tribunal rend un jugement intermédiaire : il estime que la pratique du CIO « semble contraire à l’esprit et au texte de la Charte, notamment aux articles 64, 65 et 66 » et condamne le CIO à prendre en charge les frais de procédure, ainsi que 500 francs suisses à titre de compensation pour Xu Heng[^11].

Sur le plan juridique, Taïwan remporta la victoire. Mais que fit‑il ensuite ? La décision du tribunal confirmait l’inconstitutionnalité du geste du CIO, mais ne permettait pas à Taïwan de revenir aux Jeux sous son ancien nom. La résolution de Nagoya reflétait un réalignement géopolitique plus large, qu’un jugement ne pouvait renverser. Ainsi, le procès devint un levier de négociation. Le 26 janvier 1981, Xu Heng et le nouveau président du CIO, Juan Antonio Samaranch, parvinrent à un accord et retirèrent la plainte[^12].

Deux mois plus tard, le 23 mars 1981, le secrétaire général du Comité olympique chinois, Shen Jia‑ming, signa avec Samaranch le « Accord de Lausanne ». Cet accord fixa le nom qui perdure aujourd’hui : CHINESE TAIPEI OLYMPIC COMMITTEE, code pays TPE[^13]. Un détail révèle la dimension politique du compromis : dans l’ordre de passage, le code TPE fut placé dans le groupe T, afin d’éviter toute juxtaposition visuelle avec les codes commençant par C (« China »), prévenant ainsi toute association « deux Chines » côte à côte.

Juan Antonio Samaranch
Juan Antonio Samaranch, président du CIO en 1981. Le 23 mars 1981, il signe l’« Accord de Lausanne » avec Shen Jia‑ming, officialisant le nom « Chinese Taipei », qui restera en usage pendant quarante ans.

📝 Note du curateur
« Gagner le procès, puis accepter un nouveau nom » paraît paradoxal, mais c’est là que réside la méprise la plus fréquente sur « Chinese Taipei ». Ce n’est ni une simple capitulation, ni une victoire pure. Taïwan a prouvé juridiquement que le CIO était en tort, mais a accepté à la table des négociations un nom qui n’était pas son premier choix, parce que l’exclusion du sport international pendant dix ans était plus lourde à supporter qu’un nom imparfait. Pour les athlètes, pouvoir concourir reste la priorité absolue.

Le nouveau nom nécessitait de nouveaux symboles. Le drapeau fut conçu par Lin Hsing‑yu, finalisé par Weng Ming‑yi, et choisi personnellement par Lai Ching‑te parmi trois propositions : le « drapeau à cinq cercles et à fleur de prunier ». L’anneau extérieur reprend les couleurs du drapeau de la République de Chine (bleu, blanc, rouge), le centre arbore le soleil blanc sur fond bleu, et le bas intègre les cinq anneaux olympiques[^14]. Ce drapeau, surnommé « drapeau à fleur de prunier », remplaça le drapeau national sur chaque podium olympique.

Drapeau de Chinese Taipei (drapeau à fleur de prunier)
Drapeau de Chinese Taipei, communément appelé « drapeau à fleur de prunier ». L’anneau extérieur bleu‑blanc‑rouge provient du drapeau de la République de Chine, le centre du soleil blanc, le bas des cinq anneaux olympiques. Adopté après l’Accord de Lausanne 1981, il a remplacé le drapeau national sur les podiums.

Une mélodie identique, des paroles différentes

Si vous avez déjà vu un athlète taïwanais monter sur le podium, vous avez remarqué que ce n’était ni le drapeau national, ni l’hymne habituel qui retentissait. Beaucoup ne savent pas que la « chanson du drapeau » jouée lors des remises de médailles a une mélodie familière, mais des paroles entièrement différentes.

L’Accord de Lausanne interdit à Taïwan d’utiliser son hymne national, alors le Comité olympique chinois créa une solution astucieuse : conserver la mélodie du chant national, mais en écrire de nouvelles paroles. Les nouvelles paroles, rédigées par le vice‑président et secrétaire général de l’époque, Zhang Pi‑de, furent approuvées le 1 juin 1983 par le Comité exécutif du CIO et utilisées pour la première fois aux Jeux d’hiver de Sarajevo 1984[^15]. Le texte débute ainsi :

« Olympique, Olympique, sans distinction religieuse, sans distinction raciale. Pour promouvoir l’amitié, pour la paix mondiale, les jeunes des cinq continents se réunissent aux Jeux… »

En lisant ces lignes, on constate qu’il n’y a ni « Taïwan », ni « République de Chine », ni même « Chinese Taipei » — le texte célèbre l’esprit olympique et la paix mondiale, sans référence à une nation. Lorsque les athlètes comme Lin Yang‑yang, Guo Xing‑chun ou Lin Yu‑ting montent sur le podium, c’est cette version de la « chanson du drapeau » qui retentit. La plupart des Taïwanais connaissent la mélodie, mais ignorent que les paroles ont été remplacées.

Extrait officiel du canal du CIO des cérémonies de remise des médailles aux Jeux de Paris 2024. Lorsque les athlètes de Chinese Taipei montent sur le podium, la mélodie familière retentit, mais les paroles sont étrangères aux Taïwanais.

Après le changement de drapeau, de chant et de code, Taïwan revint aux Jeux en 1984. Le prix à payer : plus jamais le nom « Taïwan » ne sera entendu sur la scène internationale.

Un anglais, deux traductions chinoises, une guerre de mots sur la souveraineté

Le nom anglais Chinese Taipei était fixé, mais les complications commencèrent dès lors, car il possède deux traductions chinoises.

Le 6 avril 1989, le secrétaire général du Comité olympique chinois, Li Qing‑hua, et le président du Comité olympique de la RPC, He Zhen‑liang, signèrent à Hong Kong un accord (souvent appelé « Consensus de 1989 ») qui officialisa la traduction chinoise de « Chinese Taipei » en 中華台北. Le texte précise : « … lorsqu’on désigne les équipes sportives de la région de Taïwan en chinois, on les appellera « 中華台北 ». »[^16]

Le problème réside dans le champ d’application. L’accord ne concerne que les documents officiels du comité d’organisation (programmes, badges, annonces). Les médias ne sont pas soumis à cette contrainte. Cette lacune devint une fissure permanente : les médias chinois purent continuer à employer l’autre traduction, 中國台北. Depuis avril 2017, la CCTV chinoise utilise systématiquement « 中國台北 » pour désigner les équipes taïwanaises[^17].

Pour Taïwan, la différence d’un seul caractère entre 中華台北 et 中國台北 représente une divergence de sens majeure. Le Bureau des affaires de Taïwan (台灣委員會) considère « 中國台北 » comme une dégradation, une violation du modèle olympique ; le Bureau chinois des affaires taïwanaises soutient que les deux traductions sont simplement des versions chinoises de « Chinese Taipei », sans intention de déprécier. Cette dispute de traduction n’a même pas de consensus interne : Tsai Ing‑wen, lors de la WHA 2016, déclara que le terme n’était pas dégradant et qu’il n’était pas limité par un cadre politique[^18] ; le président du Kuomintang, Zhu Li‑lun, critiqua le DPP pour un « double standard » en affirmant que l’appellation « Chinese Taipei » était une « perte de souveraineté » lorsqu’elle était traduite par le gouvernement du parti au pouvoir[^19] ; le professeur Lin Huo‑wang de l’Université nationale de Taïwan jugea « 中華台北 » « OK », soulignant la « pragmatisme » de Tsai Ing‑wen[^20].

📝 Note du curateur
Le nom n’a pas changé depuis quarante ans, mais sa signification est constamment redéfinie. Pour Pékin, c’est « 中國台北 », une branche locale ; pour les commentateurs japonais de Tokyo 2020, c’est « 台湾です » (c’est Taïwan) ; pour les athlètes, c’est le prix à payer pour pouvoir concourir. Le même code « Chinese Taipei » résonne différemment selon l’orateur, révélant la véritable bataille : le droit d’interpréter le nom.

Le modèle « Chinese Taipei » s’est étendu bien au‑delà du sport. En 1990, Taïwan revint aux Jeux asiatiques de Pékin sous ce nom. En novembre 1991, Taïwan rejoignit l’APEC en tant que « Chinese Taipei », la première organisation intergouvernementale à l’accueillir depuis son retrait de l’ONU en 1971[^21]. De 2009 à 2016, Taïwan participa huit années consécutives à la WHA en tant qu’observateur sous la désignation « Chinese Taipei », avant d’être exclu à partir de 2017[^22]. Ainsi, le « modèle olympique » s’est transformé en un cadre générique appliqué à presque toutes les organisations internationales où la Chine est présente.

Emblème de Chinese Taipei
Emblème de Chinese Taipei, adopté avec le drapeau après l’Accord de Lausanne 1981. Il apparaît plus souvent sur les maillots des athlètes et les documents officiels que le drapeau, et, avec le drapeau, constitue le « modèle olympique » utilisé également à l’APEC, à la WHA, etc.

Le nom le plus douloureux, sans scène de vote

En 2018, un référendum porta la question du nom pour la première fois entre les mains de l’ensemble du peuple taïwanais.

L’initiatrice était Ji‑Cheng Kuo — dont le nom incarne toute la contradiction de « Chinese Taipei ». Elle remporta la première médaille féminine de Taïwan sous le nom « Taiwan » aux Jeux de Mexico 1968; elle contribua à l’établissement du modèle « Chinese Taipei » en 1981; elle fut députée KMT de 1981 à 1990. En 2018, elle lança le référendum « Nom officiel pour les compétitions sportives internationales », réclamant que Taïwan concoure sous le nom « Taiwan ». Ainsi, une figure qui avait construit le nom se transforma en son opposante.

Documentaire de la chaîne publique FTV sur Ji‑Cheng Kuo, retraçant son parcours : le bronze de 1968, le rôle clé de 1981, puis le lancement du référendum de 2018.

Le texte du référendum n° 13 était explicite : « Êtes‑vous d’accord pour que « Taïwan » (Taiwan) soit utilisé comme nom complet pour participer à toutes les compétitions sportives internationales et aux Jeux olympiques de Tokyo 2020 ? »[^24]

Le référendum créa deux forces opposées. D’un côté, les partisans du renommage invoquaient la dignité ; de l’autre, les opposants étaient surtout les athlètes eux‑mêmes, qui craignaient que le changement de nom ne mette en péril leur accès aux compétitions. Le joueur de badminton Zhou Tian‑cheng déclara : « Les athlètes donnent leur vie à la compétition ; nous ne voulons qu’une scène, pas une idéologie de renommage. »[^25] Le sprinteur Yang Jun‑han lança aux électeurs : « Chaque vote influencera notre avenir… »[^26] La championne d’haltérophilie Hsu Shu‑jin fut encore plus directe : « Votez contre. »[^27]

Les athlètes redoutaient la position du CIO. Entre 2018 et 2020, le CIO envoya trois lettres à la Chinese Taipei Olympic Committee, affirmant qu’il n’approuverait pas le renommage, que toute pression extérieure serait considérée comme une ingérence politique, et qu’une éventuelle révocation de la reconnaissance était possible[^28]. Pour les sportifs dont la subsistance dépend de la participation aux Jeux, cela constituait une menace existentielle.

Cependant, une confusion courante persiste. En analysant les avertissements du CIO, on constate qu’il menaçait surtout le changement effectif du nom, pas le simple fait de voter pour le demander. L’article de la Charte olympique stipule que le CIO ne peut suspendre un comité national que si un gouvernement ou une institution « entrave le fonctionnement du comité national ». Un référendum approuvé ne déclencherait donc pas automatiquement une suspension ; la Chinese Taipei Olympic Committee, en tant qu’organisme privé, pourrait choisir de ne pas appliquer le changement, et la suspension ne serait pas automatique[^29].

⚠️ Point de vue controversé
Les craintes des athlètes sont‑elles infondées ? Pas totalement. Après le référendum, l’incertitude politique s’intensifia, et les trois lettres du CIO créèrent une pression réelle — même sans suspension formelle, la simple menace suffisait à troubler le sommeil des sportifs avant le vote. C’est là la cruauté de « Chinese Taipei » : le problème politique, qui devrait être partagé par toute la société, retombe sur ceux qui ont le moins de pouvoir de décision, les athlètes.

Le 24 novembre 2018, les résultats furent publiés : 4 761 086 votes favorables (45,20 %), 5 774 556 votes contre (54,80 %), taux de participation 55,89 %[^30]. Le projet de renommage fut rejeté d’environ un million de voix. Après le référendum, Guo Xing‑chun déclara : « Le référendum n’étant pas passé, les athlètes se sentent plus rassurés, sans ce risque supplémentaire. »[^31]

Reportage de TTV sur les points de débat majeurs avant le référendum : le risque d’exclusion du CIO si le renommage était accepté.

Quarante ans plus tard, le nom persiste, la guerre persiste

Le référendum s’est terminé, mais la tension autour du nom n’a jamais cessé pour les athlètes.

Avant les Jeux d’hiver de Pékin 2022, la patineuse de short‑track Huang Yu‑ting fut photographiée en tenue d’entraînement arborant le mot « China ». Elle répondit : « Dans le sport, il n’y a pas de nationalité »[^32], ajoutant que concourir était « comme jouer à domicile »[^33]. Le ministère des Sports jugea cela inapproprié, suspendit ses subventions pendant deux ans et promit une réforme législative[^34]. Ainsi, même le simple fait de porter un maillot « China » déclencha un débat sur le nom.

Parfois, ce qui est enlevé est plus concret. Lors de l’ouverture des Jeux de Tokyo 2020, l’animateur de la chaîne japonaise NHK prononça spontanément « 台湾です » (c’est Taïwan) en lisant « Chinese Taipei ». Cette phrase fut qualifiée par de nombreux internautes taïwanais de « le moment le plus émouvant de la soirée »[^35]. En revanche, aux Jeux de Paris 2024, un panneau d’encouragement « Taiwan » fut arraché et déchiré par des spectateurs ou des personnes d’origine chinoise[^36]. Sur le podium, les athlètes Lee Yang et Wang Qi‑lin remportèrent l’or, le drapeau à fleur de prunier fut hissé, et la même chanson sans le mot « Taïwan » retentit. Le nom reste donc identique à celui d’il y a quarante ans.

Après Paris, les médias taïwanais et le public utilisent de plus en plus « Team Taiwan » plutôt que « Chinese Taipei »[^37]. Le poids symbolique du drapeau et de la chanson n’a pas suivi cette évolution.

Ji‑Cheng Kuo, qui avait autrefois créé le modèle, se repositionna à nouveau en 2021. En juillet, elle annonça une nouvelle tentative de référendum pour le Paris 2024. L’ancien président Ma Ying‑jou s’y opposa, affirmant que le renommage « ne ferait que nuire à Taïwan »[^38].

De la banderole « UNDER PROTEST » de Rome 1960 au slogan « Taiwan » arraché à Paris 2024, plus de soixante ans se sont écoulés. Pendant tout ce temps, ceux qui voulaient appeler « Taiwan » et ceux qui voulaient préserver « Chinese » ont changé de camp à plusieurs reprises : le CIO a d’abord offert « Taiwan », Taipei l’a repoussé ; les athlètes ont voté contre le renommage, mais sur le terrain ils souhaitent que « Taiwan » soit scandé. Aucun acteur n’est resté immobile.

Et ce billet d’entrée, qui permet toujours à Taïwan de concourir, continue de ne pas porter son propre nom. La prochaine fois que vous verrez le drapeau à fleur de prunier flotter et entendrez la mélodie sans le mot « Taïwan », vous saurez que la bataille dure depuis quarante ans, sans encore de vainqueur clair. Les athlètes restent, comme toujours, les plus pris au piège.

Lectures complémentaires

  • Taïwan dans les normes internationales — De l’ISO 3166 aux logiciels libres, comment le nom « Taïwan » est écrit et contesté dans les infrastructures numériques mondiales, un parallèle aux enjeux olympiques.
  • Spectre d’indépendance de Taïwan — Analyse complète des positions taïwanaises entre « Chinese » et « Taïwan », du point de vue identitaire.
  • Relations diplomatiques de Taïwan — Au‑delà du modèle olympique, comment le même dilemme de nom se manifeste dans la diplomatie officielle.
  • Ji‑Cheng Kuo — Parcours complet de la « femme du cerf‑volant » de 1968 à 2018.
  • Yang Chuan‑kuang — Le premier médaillé olympique de Taïwan, sous le nom « Formose », aux Jeux de Rome 1960.

Sources d’images

Sources vidéo

Quatre vidéos intégrées provenant de chaînes officielles (reportages, documentaires, extraits sportifs) :

Références

  1. 1960 Summer Olympic Games – Republic of China delegation — Wikipédia en chinois, mention du chef Lin Hong‑tan brandissant la banderole « UNDER PROTEST ».
  2. Richard W. Pound, Journal of Olympic History (ISOH) — Article académique confirmant que Rome 1960 est le seul cas d’une protestation publique lors de la cérémonie d’ouverture.
  3. Olympic Games – Chinese Taipei delegation — Wikipédia en chinois, description des retraits de 1952 et 1956.
  4. Taiwan Fact‑Checking Center : aucune participation sous le nom « Taiwan » dans les années 1960 — Rapport officiel confirmant le bronze de 1968 sous le code « Taiwan ».
  5. [1972 Summer Olympic Games – Republic of China
À propos de cet article Cet article a été créé par collaboration communautaire avec l'assistance de l'IA.
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