Quatre critères au-delà du bleu et du vert : d’un champ à une carte d’assurance maladie, ces politiques taïwanaises qui ont survécu à leur propre politique

Un lecteur, lassé des invectives bleu-vert à table, voulait se souvenir de ce qui avait réellement été bénéfique pour Taïwan. Nous avons donc retenu onze politiques sur soixante-dix ans, de la réforme agraire menée par réquisition autoritaire des terres agricoles à la levée de la loi martiale et à l’assurance maladie universelle, jusqu’au mariage pour tous et au plan d’infrastructures prospectives, encore débattus. Nous avons délibérément renoncé au critère bleu-vert pour leur substituer quatre critères : conditions de vie, démocratie, droits civiques et souveraineté. La conclusion est quelque peu contre-intuitive : les politiques qui survivent à leur origine partisane sont souvent celles qui, le jour de leur naissance, ont suscité les querelles les plus vives.

Vue d’ensemble en 30 secondes : Sur Threads, un lecteur disait être lassé des invectives bleu-vert à table et vouloir seulement se souvenir des choses réellement bénéfiques pour Taïwan, de celles qui durent. Cet article recense pour lui onze politiques sur soixante-dix ans, depuis la réforme agraire menée par réquisition autoritaire des terres agricoles jusqu’au plan d’infrastructures prospectives, encore disputé en 2026. Nous renonçons délibérément au critère bleu-vert pour leur substituer quatre critères : les conditions de vie, c’est-à-dire si le quotidien s’est amélioré ; la démocratie, c’est-à-dire si le pouvoir de gouverner a été rendu au peuple ; les droits civiques, c’est-à-dire si les droits des minorités ont été pris en compte ; et la souveraineté, c’est-à-dire si Taïwan peut faire face au monde debout. Ces quatre critères ne demandent pas « qui l’a fait », mais « ce qui est resté pour les personnes qui vivent sur cette île ». La conclusion est quelque peu contre-intuitive : les politiques qui survivent réellement à leur propre politique sont souvent celles qui, le jour de leur naissance, ont suscité les querelles les plus vives.


À table, la télévision diffuse une émission de débat politique. Un invité tape du poing en accusant le parti d’en face de vendre Taïwan ; un autre ricane en répondant que ce sont eux, les corrompus. On change de chaîne : une autre émission, la même scène, seuls les visages ont changé. Un lecteur, qui a laissé un commentaire sous une publication de Taiwan.md et se fait appeler lov3ngine en ligne, disait en avoir assez. Ce dont il voulait se souvenir, ce n’était pas du parti qui avait gagné telle ou telle joute verbale. Dans ses propres mots, il voulait se souvenir de ce qui, « une fois les circonstances passées, quand nous nous retournons », avait réellement été bénéfique pour les conditions de vie, la démocratie et les droits civiques à Taïwan. Il donnait quelques exemples : la levée de la loi martiale, les Dix grands projets de construction, la politique « hâter lentement, user de patience », le plan prospectif. Il y avait du bleu comme du vert.

Cet article est une réponse qui lui est destinée. Mais il faut d’abord clarifier deux choses, faute de quoi elle ne tiendrait pas.

Premièrement, cet article évalue les politiques à l’aide de quatre critères : conditions de vie, démocratie, droits civiques et souveraineté. Ces quatre critères ne sont pas des normes neutres tombées du ciel ; ils viennent de lov3ngine. Sa formulation parlait de « conditions de vie, démocratie et droits civiques », et tout son propos portait aussi sur la capacité de Taïwan à se tenir debout dans le monde. Je les ai donc organisés en quatre critères. Ils portent évidemment l’orientation normative d’un lecteur et ne prétendent pas à l’objectivité. Mais ces quatre critères ont un point commun, qui correspond précisément à ce que lov3ngine recherchait : ils demandent tous si, à long terme, il y a eu du mieux pour les personnes qui vivent ici ; aucun ne demande « qui l’a fait ». Autrement dit, évaluer les politiques selon ces quatre critères revient d’abord à retirer de l’équation la variable « bleu ou vert ». Exposer ce choix au grand jour est beaucoup plus honnête que de prétendre que ces quatre critères seraient des constantes physiques.

Deuxièmement, tout cet article relève de la sagesse rétrospective, et c’est précisément sa méthode ; il n’y a pas à en rougir. Lov3ngine le disait lui-même : il s’agit de regarder « une fois les circonstances passées ». À l’époque, personne n’avait ces quatre critères en main. L’année où la réforme agraire fut mise en œuvre, dans les campagnes, il n’y avait que « soutenir le gouvernement » et « ne pas oser parler » ; à la veille de la levée de la loi martiale, dans la société, il n’y avait que le « hors-parti » et le Parti. Les quatre critères sont un luxe des générations suivantes. Ce que fait cet article consiste donc à changer délibérément d’unité de mesure pour regarder en arrière : dans l’instant, nous évaluons les politiques à l’aune du bleu et du vert ; le temps, lui, utilise quatre autres critères. La capacité d’une politique à survivre à son origine partisane ne dépend pas de celui qui l’a portée ni de l’intensité des querelles à sa naissance, mais de ce qu’elle laisse, des décennies plus tard, dans la vie quotidienne, les libertés, les droits et la capacité de Taïwan à se tenir dans le monde.

Commençons par observer la charpente de ces soixante-dix ans. Les onze événements de la frise ci-dessous couvrent la période de l’autoritarisme au présent ; ceux qui les ont portés vont de Tchang Kaï-chek, Chiang Ching-kuo, Lee Teng-hui et Lien Chan à Chen Shui-bian, Ma Ying-jeou et Tsai Ing-wen. Autrement dit, le bleu, le vert et le Kuomintang de l’époque autoritaire y figurent tous.

1949
Lancement de la réforme agraire
Réduction de 37,5 %, les loyers fonciers passent de plus de la moitié de la récolte à 37,5 %
1968
Scolarité obligatoire nationale de neuf ans
L’éducation nationale passe de 6 à 9 ans
1973
Annonce des Dix grands projets de construction
Infrastructures poussées à contre-courant pendant la crise pétrolière
1987
Levée de la loi martiale
Fin de 38 ans de loi martiale, l’une des plus longues au monde
1995
Mise en place de l’assurance maladie universelle
Lien Chan ordonne l’ouverture comme prévu le 1er mars
1996
Première élection présidentielle directe
76 % de participation sous la menace des missiles
2000
Première alternance partisane
Le Kuomintang cède pacifiquement le pouvoir pour la première fois après 55 ans à Taïwan
2017
Interprétation constitutionnelle n° 748
Les grands juges déclarent inconstitutionnelle l’absence de protection des unions homosexuelles dans le Code civil
2017
Infrastructures prospectives
Budget spécial de 420 milliards sur 4 ans, financé par l’emprunt
2018
Création de la Commission de justice transitionnelle
La justice transitionnelle passe des excuses aux institutions
2019
Adoption en troisième lecture de la loi spéciale sur le mariage pour tous
Première loi sur le mariage homosexuel en Asie

Regardons-les maintenant en quatre groupes. Pour chacun, il faudra écrire honnêtement les controverses de sa naissance. Écrire ces controverses ne vise pas à les relativiser, bien au contraire : elles sont précisément ce à quoi ces politiques ont ensuite dû « survivre ».

La main de l’autoritarisme, les fruits des conditions de vie

C’est le groupe le plus difficile à traiter. Car toutes ces politiques datent de l’époque autoritaire et ont été imposées par le Kuomintang au pouvoir au moyen de procédés qui, vus d’aujourd’hui, posent de sérieux problèmes : réquisition forcée des terres, hausses d’impôts, emprunts, décisions imposées par un seul homme. Mais si l’on utilise le critère des conditions de vie, ces mesures ont effectivement amélioré le quotidien de nombreuses personnes. Blanchir leurs moyens serait mentir ; faire comme si elles n’avaient rien laissé de bon le serait aussi. Il ne faut faire ni l’un ni l’autre.

Tout commence par un champ. À partir de 1949, Taïwan transforme en trois étapes le régime foncier des campagnes : d’abord la réduction de 37,5 %, qui abaisse de force les loyers que les métayers devaient verser, de plus de la moitié de la récolte à 37,5 % ; puis, en 1951, la cession des terres publiques ; enfin, en 1953, le principe de « la terre à celui qui la cultive », par lequel le gouvernement exproprie de force les terres louées excédentaires des propriétaires pour les céder aux métayers. 1 Cette politique est dirigée par Chen Cheng. Pour indemniser les propriétaires des terres réquisitionnées, le gouvernement leur verse 70 % en obligations foncières en nature, remboursables sur dix ans avec 4 % d’intérêts annuels, et 30 % en actions de quatre grandes sociétés : Taiwan Cement, Taiwan Paper, Taiwan Industrial and Mining et Taiwan Agriculture and Forestry. 2

Pour les métayers, c’est un renversement de condition. Le cycle « la terre à celui qui la cultive » crée 194 823 foyers de petits propriétaires exploitants et porte sur 139 249 hectares de terres réquisitionnées puis redistribuées. 1 La part des terres cultivées en métayage dans l’ensemble des terres arables passe de plus de 40 % avant la réforme à environ 16 %. Pour quelqu’un dont la famille cultivait depuis des générations la terre d’autrui, c’est la première fois qu’il possède le sol sous ses pieds.

Jeunes ruraux taïwanais travaillant dans les champs aux débuts de l’après-guerre

La terre est le premier élément que ces politiques ont touché. Les métayers qui cultivaient depuis des générations la terre d’autrui ne deviennent réellement propriétaires du sol sous leurs pieds qu’avec la réforme agraire des années 1950. (Photo de Deng Nan-guang / Taiwan Image・Wikimedia Commons, Public Domain)

Mais la même terre signifie autre chose pour les propriétaires. Le prix d’expropriation est calculé à deux fois et demie le rendement annuel de la terre, généralement un niveau bas ; les actions des quatre grandes sociétés reçues en échange ont alors aussi une faible valeur de marché, et beaucoup de petits et moyens propriétaires ne font pas confiance à ces « papiers » et les vendent à vil prix. Liu Jui-hua, professeur au département d’économie de l’Université nationale Tsing Hua, a critiqué nommément la réduction de 37,5 %, la qualifiant de « politique déraisonnable » qui a imposé aux propriétaires des pertes injustifiées pendant des décennies. 3 Des recherches de l’Academia Sinica ont également calculé que le taux d’expropriation des terres louées détenues en copropriété atteignait 81,8 %, contre seulement 28,2 % pour les terres détenues individuellement. Autrement dit, les petits propriétaires en copropriété, ceux qui avaient le moins de capacité de résistance, ont été les plus profondément entamés. 4 Quelques propriétaires ont emprunté une autre voie : Koo Chen-fu, de la famille Koo de Lukang, troisième plus grand propriétaire foncier à l’époque, a accepté les actions reçues en échange dans le cadre de la réforme agraire, pris le contrôle de Taiwan Cement, puis développé le groupe Koos. 5 Certains sont tombés de la terre ; d’autres ont utilisé cet échange d’actions pour s’élever. Alors, cette réforme agraire a-t-elle « déclenché le miracle économique taïwanais » ? C’est l’affirmation la plus répandue, mais elle ne tient pas.

📝 Note de curation
Le récit courant dit que « la réforme agraire a créé 80 % de propriétaires exploitants et entraîné l’essor économique ultérieur ». La phrase est fluide, mais aucun des deux chiffres ne tient solidement. La source primaire des « 80 % de propriétaires exploitants » est introuvable ; quant à la recherche causale publiée en 2024 par l’économiste de Berkeley Oliver Kim et ses coauteurs, elle conclut que la cession des terres publiques ne peut expliquer au maximum qu’un sixième de la croissance de la production de riz dans les années 1950, et que le programme « la terre à celui qui la cultive » n’a même pas accru la productivité agricole, mais a plutôt poussé la main-d’œuvre féminine rurale vers l’industrie manufacturière. 6 Une formulation plus honnête serait donc la suivante : la réforme agraire fut un accomplissement de justice distributive ; elle a donné de la terre à près de 200 000 foyers et divisé les loyers fonciers par deux. Quant à savoir si le miracle industriel des années 1960 peut lui être directement attribué, la question fait débat dans le monde académique. Ce n’est qu’en séparant « équité » et « croissance » que cette réforme agraire peut être mesurée correctement.

La deuxième politique concerne l’éducation. En décembre 1967, Tchang Kaï-chek entérine par l’intermédiaire du Conseil de sécurité nationale l’extension de la scolarité obligatoire nationale de six à neuf ans ; elle entre officiellement en vigueur en septembre 1968. 7 Les effets sont directs dans les chiffres : le taux des élèves diplômés de l’école primaire qui poursuivent au collège passe de 59,04 % en 1966 à 80,85 % en 1971 ; durant ces années, 254 collèges sont créés, soit une augmentation de 80 %. 8 Pour une famille qui ne pouvait pas payer les cours privés de préparation au concours d’entrée au collège, la porte de la poursuite d’études peut, pour la première fois, être frappée sans argent.

Le coût de cette politique est financier. Le budget total sur trois ans avoisine 3,6 milliards, et le gouvernement augmente les impôts pour le financer et équilibrer le budget. 7 Quant à l’idée souvent retenue selon laquelle « l’éducation nationale de neuf ans a posé les bases humaines de l’essor économique », elle relève en réalité d’une projection rétrospective et n’est pas soutenue par une étude causale positive ; une formulation plus prudente serait que « des chercheurs estiment qu’elle y a contribué », non qu’« elle a créé le miracle ». La pression scolaire n’a pas disparu non plus : elle s’est simplement déplacée de l’entrée au collège vers l’entrée au lycée, et ce seuil d’examen ne s’assouplira réellement qu’avec la mise en œuvre complète, en 2014, de l’éducation nationale fondamentale de douze ans. 9

Du champ à la salle de classe, cette main autoritaire agit encore de manière relativement modérée ; la troisième politique suscite des controverses bien plus fortes. Le 16 décembre 1973, le Premier ministre Chiang Ching-kuo annonce le lancement des Dix grands projets de construction, sans même que le ministre des Finances de l’époque, K. T. Li, en ait été informé à l’avance. 10 Aéroport de Taoyuan, port de Taichung, électrification du chemin de fer, ligne ferroviaire du Nord-Est, port de Suao, China Shipbuilding, China Steel, pétrochimie, nucléaire, et l’autoroute Sun Yat-sen qui coud Taïwan du nord au sud. Cette seule autoroute coûte environ 42,9 milliards, dont 8,1 milliards de prêts internationaux ; l’électrification du chemin de fer, environ 23,08 milliards. 11 Une grande partie de cet argent est empruntée.

Où est la controverse ? À l’époque, l’autoroute est dénoncée comme « une construction pour les riches » : dans ces années-là, l’immense majorité des gens n’a pas de voiture ; pourquoi dépenser l’argent de tous pour une route réservée à quelques-uns ? 12 K. T. Li lui-même, revenant sur cette période dans une histoire orale publiée en 1993, emploie des termes comme « goût du grandiose », « emphase » et « succès par accident ». 13 Le moment choisi est en outre particulièrement mauvais : en 1974, lors de la première crise pétrolière, le PIB taïwanais ne croît que de 1,16 %, la production industrielle recule de 4,5 % et l’inflation s’envole à 47,5 %. 14 Emprunter massivement pour construire dans un tel contexte ressemble à une accélération vers le précipice.

Inflation 47,5 %2,48 %
De la crise pétrolière de 1974 à la reprise de 1976, Taïwan poursuit à contre-courant les Dix grands projets de construction au moment où l’inflation est la plus violente
資料來源:Direction générale du budget, de la comptabilité et des statistiques, Yuan exécutif

En 1976, les chiffres se retournent : croissance du PIB de 13,86 %, croissance industrielle de 24,4 %, inflation ramenée à 2,48 %. 14 Il est tentant d’attribuer cette belle reprise aux Dix grands projets, mais la chronologie ne le permet pas : la plupart de ces projets ne sont achevés qu’entre 1977 et 1979 ; en 1976, ils n’ont pas encore produit leurs effets. Une formulation plus proche des faits serait la suivante : durant les jours les plus difficiles de la crise pétrolière, ces investissements publics ont été poussés à contre-courant et ont évité une récession plus profonde ; quant à la vigoureuse reprise de 1976, elle résulte de la rencontre entre la capacité exportatrice de Taïwan et le retour de la demande mondiale. Le véritable mérite des Dix grands projets est d’avoir posé les bases de transport, d’énergie et d’industrie lourde de l’industrialisation ultérieure.

Ces trois politiques portent toutes la marque de l’autoritarisme : réquisition forcée, hausse d’impôts, décision d’un seul homme. Mais si l’on les mesure soixante-dix ans plus tard à l’aune des conditions de vie, les agriculteurs ont obtenu de la terre, les enfants de familles pauvres ont pu poursuivre leurs études, et l’île entière s’est dotée d’une ossature moderne. La réponse que donne ce groupe à la question de savoir si une politique peut survivre à sa politique est : oui, mais à condition de distinguer honnêtement la main qui l’a imposée des fruits qu’elle a produits.

Les étapes qui ont rendu la question de « qui peut gouverner »

Si le premier groupe correspond à l’autoritarisme agissant pour le peuple, le deuxième correspond à l’autoritarisme qui commence à rendre le pouvoir au peuple. Plus précisément, il rend peu à peu, de la main des fusils à celle des bulletins de vote, le pouvoir de décider « qui peut gouverner Taïwan ». Ce groupe se mesure à l’aune de la démocratie et des droits civiques.

Portrait du septième président de la République de Chine, Chiang Ching-kuo

Chiang Ching-kuo, celui qui a tranché en faveur de la levée de la loi martiale. A-t-il volontairement relâché son emprise, ou les circonstances intérieures et extérieures l’y ont-elles poussé ? C’est l’un des débats les plus durables de l’histoire taïwanaise. (Secrétariat de l’Assemblée nationale / Wikimedia Commons, données gouvernementales ouvertes)

La première étape est la levée de la loi martiale. Dans la province de Taïwan, elle dure du 20 mai 1949 au 15 juillet 1987, soit 38 ans et 56 jours, l’une des plus longues périodes de loi martiale au monde. 15 Le 15 juillet 1987, Chiang Ching-kuo y met fin. Avant cela, durant la Terreur blanche, 29 407 civils non militaires en service actif ont été jugés par des tribunaux militaires ; le Yuan judiciaire estime à plus de 200 000 le nombre de victimes. 16 Lever la loi martiale revient à desserrer la corde passée autour du cou de toute la société depuis près de quarante ans.

Mais Chiang Ching-kuo a-t-il pris l’initiative de desserrer cette corde, ou y a-t-il été contraint par les circonstances ? C’est l’un des débats les plus durables de l’histoire taïwanaise. Cet article ne choisit pas un camp ; il place côte à côte deux interprétations solides.

Thèse de l’initiative
vs
Thèse de la contrainte
Thèse de l’initiativeLin Hsiao-ting, Chiang Ching-kuo’s Taiwan Era (2021, fondé sur les journaux de Chiang et des archives déclassifiées de plusieurs pays)
Thèse de la contrainteWu Nai-teh (Academia Sinica, courant académique dominant)
Thèse de l’initiativeFace à la double pression structurelle des injonctions américaines et de la concurrence des réformes politiques de la Chine communiste, Chiang choisit d’accompagner la réforme
Thèse de la contrainteSans l’incident de Formosa, il n’y aurait pas de démocratie aujourd’hui ; après Formosa, Chiang cherche à éradiquer l’opposition, ce qui se concilie mal avec l’image d’un promoteur de la démocratie

Lin Hsiao-ting reconstruit cette séquence à partir du journal de Chiang Ching-kuo et d’archives déclassifiées de plusieurs pays. Selon lui, Chiang réforme en suivant le mouvement sous une double pression structurelle : d’un côté, les injonctions américaines, avec une résolution du Sénat américain en 1985, une résolution de la Chambre en 1986 et la visite du sénateur Lugar à Taïwan ; de l’autre, la concurrence créée par Deng Xiaoping, qui évoque lui aussi en 1986 une réforme politique du côté communiste. 17 Wu Nai-teh défend l’interprétation inverse, qui correspond au courant académique dominant : sans l’incident de Formosa en 1979, il n’y aurait pas la démocratie d’aujourd’hui, et après cet incident, Chiang Ching-kuo a choisi une répression visant à extirper l’opposition à la racine, ce qui rend difficile de le présenter comme un promoteur de la démocratie. 18 Un autre détail est souvent cité : l’annonce de la levée de la loi martiale aurait d’abord été transmise à l’étranger par l’intermédiaire du Washington Post. 17 Quant à la formule largement répandue selon laquelle « les temps changent, l’environnement change, le courant aussi change », aucune transcription primaire mot à mot n’a été retrouvée ; elle ne peut être considérée que comme une citation reprise par plusieurs médias, et cet article ne la traite pas comme une citation vérifiée.

Il faut également dissiper un malentendu fréquent : la levée de la loi martiale ne signifie pas la levée simultanée de l’interdiction des partis et de la presse. La loi martiale est levée en juillet 1987, mais les restrictions sur la presse ne sont assouplies qu’en janvier 1988, et l’interdiction des partis n’est officiellement levée qu’en 1989. Le Parti démocrate progressiste, lui, est même fondé avant la levée de la loi martiale, le 28 septembre 1986, au Grand Hotel de Taipei. 19

En 2025, le nombre de jours écoulés depuis la levée de la loi martiale à Taïwan a officiellement dépassé les trente-huit années de loi martiale. Ce moment signifie que l’île a enfin vécu plus longtemps dans la liberté que sous la loi martiale. (PTS Taigi News)

Une fois la corde desserrée, la question suivante est : qui doit élire le président ? En 1994, la troisième révision constitutionnelle adoptée par l’Assemblée nationale prévoit l’élection du président au suffrage direct par le peuple. 20 Le 23 mars 1996, Taïwan élit pour la première fois son propre président au suffrage universel direct. Ce vote se déroule dans une tension extrême : deux semaines avant le scrutin, à partir du 8 mars 1996, la Chine communiste commence à tirer des missiles à 20 milles nautiques au large de Keelung et à 29 milles nautiques au large de Kaohsiung ; les États-Unis envoient deux groupes aéronavals, l’Independence et le Nimitz, ce dernier traversant même le détroit de Taïwan. 21 Sous l’ombre des missiles, la participation atteint 76,04 %, pour 14,31 millions d’électeurs inscrits. 22 Lee Teng-hui et Lien Chan sont élus avec 54,00 % des voix, soit plus de 5,81 millions de suffrages. 22

76,04 %
Participation à la première élection présidentielle directe de 1996
Sous la menace des missiles
54,00 %
Part des voix de Lee Teng-hui et Lien Chan
Plus de 5,81 millions de voix
14,31 millions
Nombre d’électeurs inscrits
1996

Il faut se garder d’une facilité : dire que « les missiles ont au contraire stimulé la volonté de vote des Taïwanais ». Cette relation causale n’est pas démontrée ; cet article se contente d’énoncer le fait concomitant qu’« sous la menace des missiles, 76 % des électeurs sont allés voter », sans tracer de flèche causale entre les deux. Il faut en revanche rappeler le débat de l’époque entre « élection directe mandatée » et « élection directe citoyenne » : certains défendaient un temps l’idée d’un président élu par les représentants de l’Assemblée nationale. Ce n’est qu’après le mouvement étudiant des Lys sauvages de 1990 et la scission du Nouveau Parti en 1993 que l’orientation vers l’élection directe par le peuple se confirme. D’après le récit fait par Su Chi-cheng à Wang Daohan à Hong Kong en 1992, Lee Teng-hui devait pousser l’élection directe ; sinon, « l’élection directe deviendrait l’unique capital du Parti démocrate progressiste ». 23 Remettre au peuple le pouvoir d’élire le président procédait donc à la fois d’un idéal et d’un calcul.

Carte de la répartition des voix par comté et ville lors de la première élection présidentielle directe à Taïwan en 1996

Répartition des voix par comté et ville lors de la première élection présidentielle directe de 1996. Sous l’ombre des missiles chinois, Taïwan élit pour la première fois son chef d’État au suffrage universel direct. (沁水湾 / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0)

Le peuple peut désormais élire le président. Mais il reste une dernière étape : une fois battu, le pouvoir accepte-t-il de céder la place ?

La réponse tombe le 18 mars 2000. Chen Shui-bian et Annette Lu sont élus avec 39,30 % des voix, soit plus de 4,97 millions de suffrages ; James Soong les suit de près avec 36,84 %, tandis que Lien Chan et Vincent Siew obtiennent 23,10 %. 24 La participation atteint 82,69 %, le record le plus élevé de l’histoire électorale taïwanaise, jamais dépassé à ce jour. 24 Ce vote met fin à 55 ans de pouvoir du Kuomintang à Taïwan ; Lee Teng-hui transmet pacifiquement le pouvoir, et Annette Lu devient la première femme vice-présidente de Taïwan. 24 La période n’est pas exempte de tension : le chef d’état-major Tang Yao-ming enregistre à l’avance une vidéo affirmant la nationalisation de l’armée et sa loyauté envers la Constitution afin de rassurer les troupes. Mais il n’y a finalement pas de coup d’État, et le pouvoir change de mains dans le calme. 25

📝 Note de curation
Dans les taxis, on entend souvent cette phrase : « Les personnes ont changé, mais la vie ne s’est pas améliorée ; en quoi est-ce une bonne politique ? » En 2001, le PIB de Taïwan connaît effectivement sa première croissance négative depuis 1949, mais la cause principale en est l’éclatement mondial de la bulle Internet cette année-là, non l’alternance partisane elle-même. 26 Ce point cache une distinction essentielle entre critères : la réussite de l’alternance partisane ne tient pas aux performances d’un président en particulier, mais à la réussite même du critère « démocratie ». Un immense parti au pouvoir depuis 55 ans perd une élection et remet tout l’État, sans recourir à l’armée ni au sang. Quant à l’intensité ultérieure des affrontements entre un exécutif minoritaire et un législatif hostile, c’est le fonctionnement normal de la démocratie, non son échec. Pour comprendre le poids de ce vote, il faut distinguer « le bilan d’un mandat » et « la possibilité d’une transmission pacifique du pouvoir ».

Quand l’autoritarisme agit pour le peuple, c’est un don venu d’en haut ; quand l’autoritarisme rend au peuple le pouvoir de décider « qui peut gouverner », c’est une sortie. De Chiang Ching-kuo desserrant la corde de la loi martiale à Lee Teng-hui organisant la première élection directe sous les missiles, puis au Kuomintang transmettant calmement le pouvoir en 2000, ces trois étapes mesurées à l’aune de la démocratie et des droits civiques forment l’une des séquences les plus précieuses de l’histoire taïwanaise. Elle n’est pas précieuse parce qu’elle aurait été parfaitement menée, mais parce que la force qui avait jadis tout tenu dans sa main a appris à lâcher prise.

Une carte, des excuses

Le troisième groupe ne comprend que deux éléments, mais ils réparent deux dettes différentes. L’un concerne la manière dont les vivants peuvent vivre dans la dignité ; l’autre, la manière dont les morts sont rappelés. Le premier est une carte, le second des excuses.

Commençons par la carte. Le 1er mars 1995, l’assurance maladie universelle entre en vigueur. La carte d’assurance maladie à laquelle les Taïwanais sont aujourd’hui habitués a bien failli ne pas voir le jour. Yeh Ching-chuan, chargé de sa mise en place, se souvient plus tard dans un entretien que le Premier ministre Lien Chan avait ordonné le 25 février une ouverture comme prévu le 1er mars, alors que « le temps de préparation n’était en réalité que de trois jours », que « même les cartes d’assurance maladie n’étaient pas encore imprimées » et que « le système informatique n’était pas prêt ». 27 Au début, les habitants consultent avec leur carte d’identité et le livret de foyer ; les cartes papier ne sont imprimées qu’un mois plus tard. La décision de Lien Chan se prend sous pression politique : à l’époque, certains députés du Kuomintang, inquiets des élections législatives de fin d’année, avaient proposé un report. Pourquoi, alors, maintenir l’ouverture au 1er mars ? Il faut être prudent et ne pas affirmer directement que « c’était pour les élections que le lancement a été précipité », car aucun document primaire ne prouve la motivation réelle de Lien Chan. Deux choses seulement sont certaines : la préparation de l’ouverture n’a effectivement duré que trois jours, comme l’a confirmé Yeh Ching-chuan, et certains députés étaient bien préoccupés par les élections de fin d’année. Sur la question des motivations, laisser un blanc est plus honnête qu’inventer.

Recto de la carte IC de l’assurance maladie universelle de la République de Chine

Cette carte que les Taïwanais ont aujourd’hui dans leur portefeuille a bien failli ne pas naître en 1995 : au lancement, il n’y eut que trois jours de préparation, et les cartes n’étaient même pas imprimées. Ce qui fut sorti en trois jours est ensuite devenu l’une des institutions les plus chères à Taïwan. (Solomon203 / Wikimedia Commons, Public Domain)

Ce qui fut lancé en trois jours est ensuite devenu l’une des institutions les plus chères à Taïwan. Avant sa mise en place, environ 60 % de la population était assurée ; aujourd’hui, le taux de couverture dépasse 98 %, et la satisfaction atteignait 91,2 % en 2023. 28 Les recherches académiques ont également montré qu’entre 1996 et 1999, la mortalité évitable a baissé de 5,83 %, les groupes les plus défavorisés de la société étant ceux qui en ont le plus bénéficié : l’assurance maladie universelle a réduit les inégalités de santé entre groupes sociaux. 29

Taux de couverture de l’assurance maladie : avant et après l’ouverture (pourcentage de la population)
Avant l’ouverture de 19952023Taux de couverture 6098
Taux de couverture de l’assurance maladie : avant et après l’ouverture (pourcentage de la population)
Avant l’ouverture de 19952023
Taux de couverture6098

Bien sûr, elle a aussi ses propres difficultés. Le corps médical a parfois résisté, comme l’association médicale du comté de Nantou, qui l’a boycottée ; le système de budget global a enfermé les établissements de santé dans un dilemme du prisonnier fondé sur la course au volume, et l’écart entre prix des médicaments et remboursements atteint environ 70 milliards. 30 En 2025, le budget global de l’assurance maladie dépasse 900 milliards, avec une valeur cible du point fixée à 0,95, mais la valeur réelle est souvent inférieure, ce qui signifie qu’un établissement médical fournissant 1 dollar de service peut ne récupérer que 90 centimes, voire moins. 31 Taïwan entre en 2025 dans une société super-âgée, et la pression budgétaire due au vieillissement est la préoccupation la plus profonde de cette carte à l’âge de 30 ans. Il faut ajouter honnêtement que l’assurance obligatoire couvre aussi les travailleurs migrants, mais qu’il existe des périodes de vide lorsqu’ils changent d’employeur, ainsi que des différences de prestations. Le critère des conditions de vie demande ce qu’il en est des « personnes qui vivent ici », mais dans la pratique, l’exécution reste souvent centrée sur les citoyens, et la place des travailleurs migrants demeure plus marginale.

« Le temps de préparation n’était en réalité que de trois jours… À ce moment-là, même les cartes d’assurance maladie n’étaient pas encore imprimées. » — Yeh Ching-chuan, se souvenant du lancement de l’assurance maladie en 1995

Profitons-en pour clarifier une exagération fréquente : vous avez peut-être entendu dire que « l’assurance maladie taïwanaise est la première au monde ». Cette notation vient de Numbeo, un site où les internautes remplissent eux-mêmes des questionnaires, et non d’un classement de l’OMS ou d’une institution académique. La formulation plus exacte est : « première depuis plusieurs années dans le classement d’expérience utilisateur de Numbeo », en précisant qu’il s’agit de données auto-déclarées par la foule, et non du « meilleur système de santé mondial ». Qu’un système lancé en trois jours en soit arrivé là est déjà suffisamment spectaculaire ; il n’a pas besoin d’être gonflé.

Si l’assurance maladie répare une dette envers les vivants, la justice transitionnelle répare une dette envers les morts. Et cette tâche est plus difficile que l’assurance maladie, car elle traverse trois présidences de partis différents et, à chaque pas en avant, quelqu’un se sent offensé.

1992
Publication du rapport d’enquête sur le 28 Février
Première enquête officielle du Yuan exécutif
1995
Lee Teng-hui présente des excuses au nom du gouvernement
Inauguration du mémorial de la paix du 28 Février et adoption de la loi d’indemnisation
1997
Le 28 Février devient jour férié national
Premier jour férié légal créé pour les victimes de l’autoritarisme
2018
Création de la Commission de justice transitionnelle
Les archives politiques sont nationalisées, les injustices judiciaires annulées
2022
Dissolution de la Commission de justice transitionnelle
Elle laisse un rapport final de 1,7 million de caractères

La chronologie commence en 1992, lorsque le Yuan exécutif publie le Rapport de recherche sur l’incident du 28 Février. Le 28 février 1995, le mémorial de la paix du 28 Février est inauguré. Lee Teng-hui, en qualité de chef de l’État, assume au nom du gouvernement les fautes commises par celui-ci et présente aux familles des victimes ainsi qu’à l’ensemble des citoyens ses plus profondes excuses ; en mars de la même année, la Loi sur le traitement et l’indemnisation de l’incident du 28 Février est adoptée, avec une indemnisation maximale de 6 millions. 32 En 1997, le 28 Février devient un jour férié national : c’est le premier jour férié légal taïwanais institué pour les victimes de l’époque autoritaire. 33 Le rapport de 2006 sur les responsabilités désigne clairement Tchang Kaï-chek comme portant la responsabilité principale. Le 31 mai 2018, la Commission de promotion de la justice transitionnelle est créée ; elle est dissoute le 30 mai 2022, laissant un rapport final de 1,7 million de caractères. 34 En 2015, 2 288 personnes avaient reçu environ 7,2 milliards d’indemnités ; la Commission de justice transitionnelle a pour sa part annulé les effets de 13 401 affaires pénales. 34

Cette trajectoire traverse les mandats de Lee Teng-hui, Chen Shui-bian et Tsai Ing-wen ; le bleu et le vert y figurent tous deux. Mais cela ne signifie pas que tout le monde était d’accord. Le chercheur Wu Chun-ying souligne ainsi que Lee Teng-hui a été actif sur le traitement du 28 Février, mais relativement passif sur la Terreur blanche. 35 Même les mots ont été disputés : en 1995, sous l’impulsion du Kuomintang, on parlait de « compensation » ; ce n’est qu’en 2007, sous le gouvernement Chen Shui-bian, que le terme redevient « indemnisation ». Derrière cette différence d’un caractère se cache une divergence de position : l’État fait-il une faveur, ou rembourse-t-il une dette ?

Vue aérienne du parc de la paix du 28 Février à Taipei, avec le mémorial du 28 Février au centre

Le parc de la paix du 28 Février à Taipei, avec au centre le mémorial du 28 Février inauguré en 1995. Cette année-là, pour la première fois, le chef de l’État présente des excuses au nom du gouvernement pour cette blessure. (Allen Timothy Chang / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0)

Ce qui rend la question encore brûlante aujourd’hui, c’est la période ouverte après 2018. Après sa création, la Commission de justice transitionnelle cible notamment le Kuomintang et d’autres partis, et place les archives politiques sous propriété publique ; certains, en particulier une partie des communautés waishengren, y voient une liquidation politique plutôt qu’une réconciliation historique. Ma Ying-jeou critique en 2019 une démarche qui, selon lui, « revient à restaurer l’autoritarisme », citant le terme de « Dongchang » employé par le vice-président de la Commission, Chang Tien-chin, dans des propos divulgués en 2018, et accusant la Commission des biens mal acquis des partis de « dépasser la séparation des pouvoirs ». 36 Ces voix d’opposition sont réelles, tout comme le sont les voix des familles de victimes qui exigent la vérité ; cet article consigne les deux.

Lors d’une commémoration du 28 Février, des responsables politiques du camp bleu sont présents et des familles de victimes les interpellent avec colère sur place. Cette image donne à voir la justice transitionnelle dans ce qu’elle a de plus réel : les excuses ont été faites, les institutions ont été bâties, mais la route de la « réconciliation » n’est toujours pas achevée. (CNA vidéo)

📝 Note de curation
Une phrase circule souvent en ligne, selon laquelle Tsai Ing-wen aurait dit que « la justice transitionnelle ne vise aucun parti en particulier ». Après vérification, cette phrase exacte n’a pas été retrouvée chez Tsai Ing-wen ; il s’agit d’une formulation de Huang Huang-hsiung, président de la Commission de justice transitionnelle, et elle ne peut être attribuée à Tsai Ing-wen. Ce que Tsai Ing-wen a réellement dit, avec une source, lors de la cérémonie de création de la Commission en 2018, est ceci : « C’est le moment pour nous d’en finir avec l’époque autoritaire. Ce n’est qu’en franchissant ce pas que la démocratie de Taïwan pourra être considérée comme réellement consolidée. » 37 Pourquoi préciser cela dans une note de curation ? Parce que la blessure qui apparaît le plus facilement dans la justice transitionnelle consiste à employer une phrase qui sonne réconciliatrice, mais que personne n’a en réalité prononcée, pour lisser une plaie déjà ouverte. Reconnaître honnêtement que « cette phrase n’a été prononcée par personne » est plus proche de l’esprit même de la justice transitionnelle que de citer une chaleureuse fausse phrase : établir les faits, même lorsque le résultat de cette vérification met mal à l’aise.

Une carte a soutenu le corps des vivants ; des excuses ont tenté de soutenir les noms des morts. Mesurée à l’aune des conditions de vie, l’assurance maladie obtient presque les meilleures notes de toute la population ; mesurée à l’aune des droits civiques et de la démocratie, la justice transitionnelle va dans la bonne direction, mais avance par à-coups, car elle doit affronter simultanément deux exigences difficiles à concilier : rendre justice aux morts et ne pas donner aux vivants le sentiment d’être liquidés politiquement. Survivre à sa propre politique signifie ici que l’une de ces mesures est déjà devenue aussi naturelle que l’air que l’on respire, tandis que l’autre continue de faire débat : réconciliation ou lutte politique ?

Encore sous la mesure des quatre critères

Pour les trois premiers groupes, le temps a déjà donné une réponse, ou du moins une grande partie de la réponse. Le dernier groupe est différent : il est encore en train d’être mesuré, le couvercle n’est pas refermé. La politique « hâter lentement, user de patience » et le plan prospectif, que lov3ngine citait lui-même, y appartiennent. Les intégrer ici est précisément nécessaire parce qu’ils ne sont pas encore tranchés, et parce qu’ils montrent une chose : parfois, les quatre critères entrent en conflit les uns avec les autres.

La première politique est « hâter lentement, user de patience ». Le 14 septembre 1996, lors de la Conférence nationale des entrepreneurs, Lee Teng-hui propose d’« hâter lentement et user de patience » dans les investissements en Chine, en limitant trois catégories : les hautes technologies, les investissements de plus de 50 millions de dollars américains et les infrastructures. 38 Cette politique est ensuite modifiée deux fois par Chen Shui-bian : en 2000, elle devient « ouverture active, gestion efficace » ; en 2006, « gestion active, ouverture efficace ». 38 Son épisode le plus célèbre est le « projet Haicang » de Formosa Plastics, un investissement de plus de 7 milliards de dollars américains en Chine, auquel l’entreprise est contrainte de renoncer après trois ultimatums gouvernementaux : suspension des transactions sur actions, gel des fonds et restriction de sortie du territoire pour les dirigeants. 39

Portrait officiel du président Lee Teng-hui

Lee Teng-hui, promoteur de « hâter lentement, user de patience ». Cette politique a-t-elle protégé Taïwan ou freiné Taïwan ? La question n’est toujours pas tranchée. C’est l’une des copies les plus difficiles à noter lorsque le critère de la « souveraineté » entre en collision avec celui de l’« économie ». (Fondation Lee Teng-hui / Wikimedia Commons, CC BY 4.0)

Le conflit entre critères est ici manifeste.

Thèse de la protection (critère de la souveraineté)
vs
Thèse du tort fait à Taïwan (critère des conditions de vie / économie)
Thèse de la protection (critère de la souveraineté)Contraint les hautes technologies à « garder leurs racines à Taïwan » et permet l’émergence de TSMC, montagne sacrée protectrice du pays
Thèse du tort fait à Taïwan (critère des conditions de vie / économie)Morris Chang critique en 2001 une ingérence inappropriée dans les décisions d’entreprise et un tort porté au développement économique national
Thèse de la protection (critère de la souveraineté)Taïwan est moins touché lors de la guerre commerciale sino-américaine
Thèse du tort fait à Taïwan (critère des conditions de vie / économie)Jaw Shaw-kong critique une politique qui aurait fait stagner l’économie taïwanaise ; Wang Yung-ching la juge illogique
Thèse de la protection (critère de la souveraineté)Un sondage de 2020 indique 68,1 % d’approbation
Thèse du tort fait à Taïwan (critère des conditions de vie / économie)Taïwan a manqué les dividendes de croissance de l’expansion vers la Chine

Les partisans de cette politique affirment que c’est précisément elle qui a contraint les industries de haute technologie à « garder leurs racines sur place », permettant à TSMC de devenir aujourd’hui la montagne sacrée protectrice du pays et réduisant l’impact sur Taïwan de la guerre commerciale sino-américaine ultérieure. 40 Les opposants sont tout aussi virulents : le fondateur de TSMC, Morris Chang, critique dès 2001 l’ingérence inappropriée du gouvernement dans les décisions des entreprises et le tort porté au développement économique national ; le fondateur de Formosa Plastics, Wang Yung-ching, déclare que cette politique « n’a pas de logique » ; Jaw Shaw-kong affirme qu’elle a fait stagner l’économie taïwanaise et entraîné son déclin. 41 En pratique, la politique présente aussi de nombreuses fuites : de nombreux entrepreneurs taïwanais contournent les restrictions par des territoires tiers comme les îles Caïmans ou les îles Vierges britanniques. La politique prend la forme d’un contrôle, mais son exécution est pleine de trous. 42

Alors, « hâter lentement, user de patience » a-t-elle protégé Taïwan ou nui à Taïwan ? La réponse de cet article est la suivante : les évaluations demeurent profondément polarisées, et il est trop tôt pour conclure. Si tel est le cas, c’est parce que deux critères s’entrechoquent ici : le critère de la « souveraineté » cherche à empêcher l’économie de dépendre excessivement d’un régime qui vous est hostile ; celui des « conditions de vie / économie » cherche à ne pas manquer une occasion immédiate de croissance. Les deux critères sont valides, mais ils pointent dans des directions opposées. « Hâter lentement, user de patience » est un manuel vivant qui nous enseigne ceci : lorsque souveraineté et économie s’affrontent, il n’existe pas de réponse qui donne simultanément la note maximale aux deux critères.

La deuxième politique est le mariage pour tous. Elle illustre un autre conflit : démocratie contre droits civiques.

Le 24 mai 2017, les grands juges rendent l’interprétation constitutionnelle n° 748, déclarant inconstitutionnelle l’absence de protection des unions homosexuelles dans le Code civil et exigeant une modification de la loi dans un délai de deux ans. 43 Mais lors du référendum de 2018, la majorité vote contre : la proposition n° 10, selon laquelle le mariage doit être limité à un homme et une femme, est adoptée avec 72,48 % des voix ; la proposition n° 12, qui prévoit de protéger les unions homosexuelles sous une forme autre que le Code civil, est adoptée avec 61,12 %. 44 L’opinion publique s’y oppose manifestement, mais la Constitution exige une protection : c’est une collision frontale entre démocratie et droits civiques. La solution finalement retenue est la suivante : le 17 mai 2019, le Yuan législatif adopte en troisième lecture la Loi d’application de l’interprétation n° 748 du Yuan judiciaire, par 66 voix pour et 27 contre ; elle entre en vigueur le 24 mai, faisant de Taïwan le premier endroit d’Asie à légaliser le mariage homosexuel. 45 Ce jour-là, environ 30 000 personnes se rassemblent devant le Yuan législatif. 46

Vue panoramique de l’hémicycle du Yuan législatif de la République de Chine

L’hémicycle du Yuan législatif. Le 17 mai 2019, la loi spéciale sur le mariage pour tous y est adoptée en troisième lecture par 66 voix contre 27 : l’interprétation constitutionnelle des grands juges, puis une loi spéciale, contournent l’opposition majoritaire du référendum. (pichu / Yuan législatif・Wikimedia Commons, données gouvernementales ouvertes)

Il faut ici dissiper un malentendu fréquent : le mariage pour tous peut-il être qualifié de « transpartisan » ? La réponse doit être limitée. Le mariage pour tous n’est pas un consensus transpartisan traditionnel où « tout le monde acquiesce ». Il repose sur l’interprétation constitutionnelle des grands juges, puis sur une loi spéciale, contournant l’opposition majoritaire du référendum. Sept députés du camp bleu, Jason Hsu, Lin Yi-hua, Ko Chih-en, Chen Yi-min, Hsu Shu-hua, Chiang Wan-an et Lee Yen-hsiu, rompent la ligne et votent pour, mais c’est une exception ; la position du groupe parlementaire du Kuomintang est l’opposition, et le référendum « pro-famille » de 2018 est porté par le camp opposé au mariage homosexuel. Dans le même temps, une députée du camp vert, Lin Tai-hua, vote contre. Présenter le mariage pour tous comme une mesure « soutenue par les deux partis » est inexact ; il illustre en réalité autre chose.

Thèse de la protection judiciaire (critère des droits civiques)
vs
Thèse de la démocratie majoritaire (critère de la démocratie)
Thèse de la protection judiciaire (critère des droits civiques)Le contrôle de constitutionnalité des grands juges est précisément conçu pour empêcher une majorité de porter atteinte aux droits d’une minorité (Lü Ching-wei)
Thèse de la démocratie majoritaire (critère de la démocratie)Opinion dissidente du grand juge Wu Chen-huan : il fallait modifier par voie législative ou référendaire
Thèse de la protection judiciaire (critère des droits civiques)L’effet de l’interprétation constitutionnelle prime sur le référendum
Thèse de la démocratie majoritaire (critère de la démocratie)Yu Hsin-yi, coordinateur général de l’Alliance pour le bonheur de la prochaine génération, parle du « moment le plus sombre de la démocratie taïwanaise »

Les partisans de l’interprétation constitutionnelle affirment que le système de contrôle de constitutionnalité des grands juges est conçu précisément pour empêcher la majorité de porter atteinte par le vote aux droits des minorités, et que l’effet de l’interprétation constitutionnelle est supérieur à celui du référendum. 47 Les défenseurs de la démocratie majoritaire rappellent que le grand juge Wu Chen-huan soutenait, dans son opinion dissidente, que cette question devait être modifiée par voie législative ou référendaire ; Yu Hsin-yi, coordinateur général de l’Alliance pour le bonheur de la prochaine génération, qualifie même le jour de l’adoption de « moment le plus sombre de la démocratie taïwanaise ». 48 Le rôle du Parti démocrate progressiste est lui aussi ambivalent : on peut dire qu’il a été actif, puisque Tsai Ing-wen a effectivement nommé sept grands juges favorables ; on peut aussi dire qu’il a temporisé, puisqu’il disposait de la majorité parlementaire sans prendre l’initiative de modifier le Code civil, ce que la Awakening Foundation a d’ailleurs condamné. Ces deux affirmations comportent chacune une part de vérité.

Mais l’arc le plus émouvant du mariage pour tous se cache dans l’évolution d’un chiffre sur sept ans.

Soutien social au mariage pour tous (pourcentage)
Légalisation en 20192026Soutien 4254
Soutien social au mariage pour tous (pourcentage)
Légalisation en 20192026
Soutien4254

資料來源:Focus Taiwan (sondages de tendance)

Lors du référendum de 2018, la majorité vote contre le mariage pour tous ; au moment de sa légalisation en 2019, le soutien social avoisine 42,3 %. Sept ans plus tard, en mai 2026, il atteint 54,3 %, soit une hausse de 12 points. 49 Cette trajectoire d’une majorité opposée vers une majorité favorable est la dimension la plus forte de ce cas. Elle ne dit pas que « tout le monde était d’accord dès le départ », mais quelque chose de plus profond : lorsque la démocratie, entendue comme volonté majoritaire, et les droits civiques, entendus comme droits minoritaires, s’affrontent, Taïwan choisit de soutenir d’abord les droits de la minorité par la Constitution, puis de laisser le temps convaincre la majorité. La Constitution n’a pas attendu que la majorité soit prête, mais la majorité a fini par la rejoindre. La démocratie est arrivée en retard, mais elle a rattrapé les droits civiques.

Le 24 mai 2019, premier jour d’application du mariage pour tous, des couples se rendent au bureau d’état civil pour enregistrer leur mariage, en invitant Chi Chia-wei à être témoin. Pour ce jour, il s’était battu pendant plus de trente ans. (CTS News)

La troisième politique, le plan d’infrastructures prospectives, est l’autre exemple cité par lov3ngine lui-même, et c’est celle dont le couvercle est le moins refermé parmi ces quatre groupes.

En 2017, le gouvernement de Tsai Ing-wen lance le plan d’infrastructures prospectives. Il prévoit initialement un budget spécial de 882,49 milliards sur 8 ans, avec 424,1 milliards pour le rail, 250,7 milliards pour l’environnement aquatique, 137,2 milliards pour les villes et campagnes, 46 milliards pour le numérique et 24,3 milliards pour l’énergie verte ; il est ensuite ajusté en une mise en œuvre par phases, financée à 100 % par l’emprunt, en excluant les contraintes de la Loi sur la dette publique et de la Loi budgétaire. 50 Sa naissance est houleuse : le 5 juillet 2017, jour de l’adoption en troisième lecture, le Yuan législatif connaît des affrontements physiques ; Liao Kuo-tung, chef du groupe parlementaire du Kuomintang, soulève une table et jette de l’eau, tandis que Chiu Yi-ying annonce dans le chaos l’adoption en première lecture en commission. 51

La controverse n’a jamais cessé depuis. La critique la plus vive porte sur la discipline budgétaire : l’éditeur Rex How lance une pétition pour dénoncer une « normalisation des budgets spéciaux » susceptible de détruire la discipline financière. 52 Les projets ferroviaires représentent près de la moitié du plan et suscitent la question de savoir si « Taïwan a réellement besoin d’autant de rail » ; 124 parkings sont subventionnés d’un coup, ce qui alimente les soupçons de clientélisme. 53 Un sondage TVBS indique 46 % d’opposition, 28 % de soutien et 75 % de personnes estimant qu’un réexamen est nécessaire. 54 Les partisans du plan répondent que le Premier ministre Lin Chuan considérait, dans la première phase, que « le budget spécial permettait de réaliser à l’avance des constructions longtemps retardées », tandis que Tsai Ing-wen disait vouloir « inverser le déséquilibre entre un Nord favorisé et un Sud délaissé » ; un sondage de la Taiwan NextGen Foundation indiquait 61,5 % d’évaluation positive. 55

Sur le plan prospectif, trois points doivent être honnêtement signalés, sans figer le récit dans le sens d’un camp ou de l’autre.

Premièrement, le « clientélisme » est un jugement politique appuyé sur des indices, mais non tranché, et l’ironie veut que Chu Li-luan, qui l’avait dénoncé le plus bruyamment, ait lui-même demandé en même temps 450 milliards de subventions dans le cadre du plan. Les opposants se disputaient eux aussi cette enveloppe. 53 Deuxièmement, sur la constitutionnalité, 38 députés ont saisi les grands juges à trois reprises, mais les demandes ont toutes été rejetées pour des raisons de procédure. Cela ne signifie pas que les grands juges aient confirmé la constitutionnalité du plan ; la clause excluant la Loi sur la dette publique n’a en réalité jamais fait l’objet d’un examen au fond. 56 Troisièmement, l’efficacité de l’exécution reste incertaine : à Pingzhen, Taoyuan, un parking subventionné par le plan s’est effondré pendant les travaux en 2020, causant un mort et deux blessés ; l’enquête a révélé que la capacité portante n’atteignait que 14,7 % de la norme. Mais certains projets sont aussi achevés : la ligne verte du métro de Taichung a transporté 17,22 millions de passagers en 2025 ; la mise en service de la ligne verte de Taoyuan en 2026 reste incertaine ; les travaux préliminaires du métro de Keelung doivent commencer en décembre 2025. 57 Certaines lignes ferroviaires sont encore en chantier, les sondages se contredisent, et il faut préciser pour chacun l’organisme et la date. Cette politique n’a pas encore atteint le moment où l’on peut refermer le dossier.

Rame de la ligne verte du métro de Taichung, l’un des projets ferroviaires du plan d’infrastructures prospectives

La ligne verte du métro de Taichung, l’un des projets ferroviaires du plan d’infrastructures prospectives. Certaines lignes sont en service et transportent des passagers ; d’autres sont encore en chantier. L’efficacité de cette politique continue d’être mesurée par les quatre critères. (Foxy1219 / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0)

📝 Note de curation
Placer « hâter lentement, user de patience », le mariage pour tous et le plan prospectif dans le dernier groupe est la réponse la plus honnête de cet article au souhait de lov3ngine de « regarder en arrière une fois les circonstances passées ». Car pour ces trois politiques, les choses ne sont pas encore entièrement passées, et les circonstances n’ont pas encore entièrement changé. Elles nous rappellent un fait que l’on oublie facilement : si nous pouvons aujourd’hui dire calmement que « la réforme agraire a laissé une justice distributive malgré ses moyens brutaux » ou que « la levée de la loi martiale a desserré la corde malgré des motivations discutables », c’est parce que nous nous tenons soixante-dix ans ou quarante ans plus tard. « Hâter lentement, user de patience », le mariage pour tous et le plan prospectif sont aujourd’hui ce qu’étaient alors la réforme agraire et la levée de la loi martiale : des sujets de dispute féroce dont on ne voit pas encore ce qu’ils laisseront. Si les quatre critères ne les mesurent pas encore précisément, le problème ne vient pas des critères, mais du temps qui n’est pas encore arrivé.

L’autoritarisme qui agit pour le peuple, la restitution du pouvoir de gouverner au peuple, la réparation de dettes envers les vivants et les morts : pour les trois premiers groupes, le temps a largement aidé à refermer le couvercle. Celui du quatrième groupe reste ouvert. Sa plus grande valeur est de nous faire voir de nos propres yeux que les quatre critères peuvent parfois entrer en conflit, et que les politiques qui survivent à leur propre politique sont souvent celles que ce conflit déchire le plus violemment à leur naissance.

Remettre les critères entre vos mains

Revenons à la table du début, celle des invectives bleu-vert.

Ce dont lov3ngine voulait se souvenir n’a jamais été une simple liste de politiques. Ce que cet article doit finalement lui remettre, et remettre à toutes les personnes lassées des joutes verbales bleu-vert, ce ne sont pas onze réponses, mais quatre critères : conditions de vie, démocratie, droits civiques, souveraineté. La prochaine fois que, à la télévision, à table ou au milieu d’une controverse politique enflammée, vous entendrez quelqu’un taper du poing en disant « c’est une politique pourrie lancée par tel parti », ne vous précipitez pas pour choisir un camp. Essayez de poser le critère bleu-vert et de prendre ces quatre critères pour poser quatre questions : cette politique a-t-elle amélioré la vie des personnes qui habitent sur cette île ? A-t-elle remis plus solidement entre les mains du peuple la question de savoir « qui peut gouverner » ? A-t-elle soutenu ceux qui ne sont pas assez nombreux, ou dont la voix n’est pas assez forte ? A-t-elle rendu Taïwan plus capable de faire face au monde debout ?

Une fois ces quatre questions posées, vous découvrirez un fait quelque peu inconfortable : presque aucune des politiques qui se sont ensuite révélées réellement bénéfiques pour Taïwan n’a été unanimement saluée à sa naissance. La réforme agraire menée par réquisition forcée des terres, les Dix grands projets de construction financés par l’emprunt, la levée de la loi martiale et la justice transitionnelle accusées de vendre Taïwan ou de régler des comptes, le mariage pour tous contournant la majorité référendaire : toutes ont été violemment critiquées à l’époque. Les politiques qui survivent à leur propre politique sont souvent celles qui, le jour de leur naissance, ont suscité les querelles les plus vives. Car une politique qui rend tout le monde heureux dès son lancement n’a, la plupart du temps, touché aux intérêts de personne ; les politiques qui restent et transforment une île sont presque toujours celles qui, au moment même de leur naissance, marchent brutalement sur la douleur de certains.

Alors, pour revenir à la vraie question de lov3ngine : existe-t-il aujourd’hui des politiques en cours qui seront encore validées par ces quatre critères dans vingt ans ?

Honnêtement, personne ne le sait. C’est ce que le critère rétrospectif a de plus cruel, et de plus juste : il ne mesure correctement qu’une fois les choses passées. La politique « hâter lentement, user de patience » est trop polarisée pour conclure ; la courbe du mariage pour tous continue de monter ; les rails du plan prospectif sont encore en chantier. La politique la plus violemment insultée aujourd’hui sera peut-être, dans vingt ans, cette carte, cette route ou ce vote que les petits-enfants utiliseront comme une évidence, en ayant depuis longtemps oublié l’intensité des querelles de sa naissance. Ou peut-être sera-t-elle simplement une erreur. Pour l’instant, les quatre critères restent silencieux.

Mais une chose est certaine : si nous ne regardons qu’avec le critère bleu-vert, nous ne retiendrons jamais que le vainqueur de la joute verbale, pas ce que cette île a réellement conservé. Le temps n’utilise jamais le critère bleu-vert. Puissiez-vous, avant la prochaine dispute, vous souvenir qu’il y a quatre autres critères entre vos mains.


Pour aller plus loin


Sources des images

Sources des vidéos


Références

  1. Conseil de l’agriculture du Yuan exécutif — Politique « la terre à celui qui la cultive » — Statistiques officielles sur les trois étapes de la réforme agraire, la création de 194 823 foyers de propriétaires exploitants et les 139 249 hectares réquisitionnés puis redistribués.
  2. Wikipédia — La terre à celui qui la cultive — Mécanisme d’indemnisation des propriétaires : 70 % en obligations foncières en nature et 30 % en actions de quatre grandes sociétés.
  3. Linking Publishing, Ce que nous avons appris de la réforme agraire — Critique nommée de Liu Jui-hua — Le professeur Liu Jui-hua, du département d’économie de l’Université nationale Tsing Hua, juge la réduction de 37,5 % déraisonnable et souligne les pertes imposées pendant des décennies aux propriétaires.
  4. Academia Sinica — Les petits propriétaires en copropriété ne furent pas les seuls lésés — 81,8 % des terres louées détenues en copropriété furent expropriées, contre 28,2 % des terres détenues individuellement.
  5. Central News Agency — Koo Chen-fu et Taiwan Cement — Cas de la famille Koo de Lukang, troisième plus grand propriétaire foncier, qui accepte des actions dans le cadre de la réforme agraire, obtient Taiwan Cement et développe le groupe Koos.
  6. Étude causale d’Oliver Kim et Wang sur la réforme agraire, 2024 (SSRN) — La cession des terres publiques explique au maximum un sixième de la croissance du riz dans les années 1950 ; « la terre à celui qui la cultive » n’a pas accru la productivité agricole.
  7. Wikipédia — Éducation nationale de neuf ans — Décision de Tchang Kaï-chek en décembre 1967, mise en œuvre en septembre 1968, budget total d’environ 3,6 milliards sur trois ans, financé par hausse d’impôts.
  8. Étude causale sur l’éducation nationale de neuf ans et la santé infantile (PMC) — Taux de poursuite au collège de 59,04 % à 80,85 %, création de 254 collèges (+80 %).
  9. Ministère de l’Éducation — Éducation nationale fondamentale de douze ans — Mise en œuvre complète en août 2014, sous le gouvernement Ma Ying-jeou.
  10. Wikipédia — Dix grands projets de construction — Annonce de Chiang Ching-kuo le 16 décembre 1973 ; le ministre des Finances K. T. Li n’en avait pas été informé à l’avance.
  11. Wikipédia — Coûts des Dix grands projets de construction — Autoroute Sun Yat-sen : environ 42,9 milliards, dont 8,1 milliards de prêts internationaux ; électrification du chemin de fer : environ 23,08 milliards.
  12. Controverses sur les Dix grands projets — L’autoroute comme « construction pour les riches » — Témoignages écrits rappelant que la plupart des gens n’avaient pas de voiture à l’époque.
  13. Kang Ludao, Histoire orale de K. T. Li : parler de l’expérience taïwanaise (1993) — K. T. Li emploie rétrospectivement les termes « goût du grandiose », « emphase » et « succès par accident » ; il s’agit d’un témoignage oral de 1993, non d’une évaluation contemporaine.
  14. Direction générale du budget, de la comptabilité et des statistiques du Yuan exécutif — Données économiques 1974/1976 — 1974 : PIB 1,16 %, industrie -4,5 %, inflation 47,5 % ; 1976 : PIB 13,86 %, industrie 24,4 %, inflation 2,48 %.
  15. Taiwan Memory Explorer — 38 ans et 56 jours de loi martiale — Du 20 mai 1949 au 15 juillet 1987, l’une des plus longues lois martiales au monde, ensuite dépassée par la Syrie de 1963 à 2011 ; aujourd’hui la deuxième plus longue.
  16. Musée national des droits humains — Statistiques de la Terreur blanche — 29 407 affaires de civils non militaires actifs jugés par des tribunaux militaires ; le Yuan judiciaire estime les victimes à plus de 200 000.
  17. Lin Hsiao-ting, Chiang Ching-kuo’s Taiwan Era: The Republic of China and Taiwan under the Cold War (Walkers Cultural, 2021) — Reconstruction fondée sur le journal de Chiang Ching-kuo et des archives déclassifiées taïwanaises, américaines, japonaises et britanniques ; thèse de la double pression structurelle des injonctions américaines et de la concurrence des réformes politiques chinoises.
  18. Fount Media — Wu Nai-teh : « Sans Formosa, il n’y aurait pas de démocratie » — Thèse de la contrainte défendue par un chercheur de l’Academia Sinica, correspondant au courant académique dominant.
  19. TaroNews — Fondation du Parti démocrate progressiste — Fondé le 28 septembre 1986 au Grand Hotel, avant la levée de la loi martiale ; levée de la loi martiale ≠ levée simultanée des interdictions des partis et de la presse.
  20. Présidence — Troisième révision additionnelle de la Constitution (source primaire) — En 1994, la troisième révision par l’Assemblée nationale adopte l’élection présidentielle directe par les citoyens.
  21. Third Taiwan Strait Crisis (anglais, vérification croisée de la chronologie des missiles) — Tirs à partir du 8 mars 1996 ; les États-Unis envoient les groupes aéronavals Independence et Nimitz.
  22. Élection présidentielle de la République de Chine de 1996 (Wikipédia, citant la Commission électorale centrale) — Lee-Lien 54,00 % (5 813 699 voix), participation de 76,04 %, 14 313 288 électeurs inscrits.
  23. China Times — Propos de Su Chi-cheng à Wang Daohan à Hong Kong (source unique, à croiser) — Lee Teng-hui devait promouvoir l’élection directe, sinon elle « deviendrait l’unique capital du Parti démocrate progressiste ».
  24. CTS News, 18 mars 2000, dépouillement en direct (reportage du jour, source primaire) — Chen-Lu 39,30 % (4 977 697), Soong 36,84 %, Lien-Siew 23,10 %, participation de 82,69 %.
  25. Wikipédia — Élection présidentielle de la République de Chine de 2000 — Le chef d’état-major Tang Yao-ming enregistre une vidéo sur la « nationalisation de l’armée » ; absence de coup d’État.
  26. Wilson Center — KMT split handed Chen victory (recherche académique en anglais) — La scission du camp pan-bleu, avec la candidature dissidente de James Soong, est la principale cause de la victoire de Chen ; la première croissance négative de 2001 tient principalement à l’éclatement mondial de la bulle Internet, non à l’alternance partisane.
  27. United Daily News — Entretien de Yeh Ching-chuan : « seulement trois jours de préparation » (acteur direct) — Lien Chan ordonne le 25 février 1995 une ouverture dans les délais ; les cartes d’assurance maladie ne sont pas encore imprimées, le système informatique n’est pas prêt.
  28. AmCham — 30 Years of National Health Insurance (anglais) — Environ 60 % de la population assurée avant l’ouverture, plus de 98 % aujourd’hui, satisfaction de 91,2 % en 2023.
  29. Effets sanitaires de l’assurance maladie universelle taïwanaise (PMC, recherche académique en anglais) — Baisse de 5,83 % de la mortalité évitable entre 1996 et 1999 ; bénéfices les plus forts pour les groupes défavorisés ; réduction des inégalités de santé.
  30. Dilemme du prisonnier dans le budget global (PMC, recherche académique en anglais) — Résistance du corps médical, dilemme du prisonnier lié à la course au volume, écart de prix des médicaments d’environ 70 milliards.
  31. The Reporter — Réforme de la valeur du point dans l’assurance maladie — Budget global dépassant 900 milliards en 2025, valeur cible du point à 0,95, souvent non atteinte en pratique.
  32. Base nationale des lois et règlements, Loi sur le traitement et l’indemnisation de l’incident du 28 Février (source primaire) — Excuses de Lee Teng-hui en 1995, indemnisation maximale de 6 millions.
  33. Central News Agency — Excuses de Lee Teng-hui pour le 28 Février en 1995 — En 1997, le 28 Février devient jour férié national, premier jour férié légal créé pour les victimes de l’autoritarisme.
  34. Plain Law — Commission de promotion de la justice transitionnelle — Création le 31 mai 2018, dissolution le 30 mai 2022, rapport de 1,7 million de caractères ; en 2015, 2 288 personnes avaient reçu environ 7,2 milliards d’indemnités, et 13 401 affaires pénales ont été annulées.
  35. Watchout — Wu Chun-ying sur Lee Teng-hui — Lee Teng-hui actif sur le 28 Février, passif sur la Terreur blanche ; controverse terminologique entre « compensation » et « indemnisation ».
  36. ETtoday — Ma Ying-jeou critique la justice transitionnelle comme « restauration autoritaire / Dongchang » — Critique d’une démarche assimilée à une restauration autoritaire, référence au terme « Dongchang » de Chang Tien-chin, accusation contre la Commission des biens mal acquis des partis d’outrepasser la séparation des pouvoirs.
  37. Business Today — Citation originale de Tsai Ing-wen lors de la cérémonie de la Commission de justice transitionnelle — « En finir avec l’époque autoritaire… la démocratie de Taïwan pourra être considérée comme réellement consolidée » ; la formule « ne vise aucun parti en particulier » est de Huang Huang-hsiung, aucune citation originale de Tsai n’a été retrouvée.
  38. Wikipédia — Hâter lentement, user de patience — Formulation du 14 septembre 1996 et trois catégories de restrictions ; en 2000, « ouverture active, gestion efficace » ; en 2006, « gestion active, ouverture efficace ».
  39. Wikipédia — Projet Haicang de Formosa Plastics — Investissement de plus de 7 milliards de dollars américains contraint à l’abandon après trois ultimatums.
  40. Liberty Times Finance — Et s’il n’y avait pas eu « hâter lentement, user de patience » (argument favorable) — Contraint les hautes technologies à garder leurs racines sur place, contraste TSMC / UMC, moindre impact de la guerre commerciale sino-américaine.
  41. China Times — Destins divergents de TSMC et UMC (critique de Morris Chang) — Morris Chang critique en 2001 une ingérence inappropriée ; Wang Yung-ching juge la politique illogique ; Jaw Shaw-kong accuse une stagnation économique.
  42. CMMedia — Sondage de 68,1 % sur « hâter lentement, user de patience » — Sondage favorable en 2020 ; les entrepreneurs taïwanais passent par des territoires tiers, ce qui crée des fuites dans l’exécution de la politique.
  43. Interprétation constitutionnelle n° 748 du Yuan judiciaire (source primaire) — Le 24 mai 2017, déclare inconstitutionnelle l’absence de protection des unions homosexuelles dans le Code civil et fixe un délai de deux ans pour légiférer.
  44. Commission électorale centrale — Résultats des référendums nationaux de 2018 — Proposition n° 10 adoptée à 72,48 %, proposition n° 12 adoptée à 61,12 %.
  45. Central News Agency — Adoption en troisième lecture de la loi spéciale sur le mariage pour tous (source du jour) — Adoption le 17 mai 2019 (66 pour, 27 contre), entrée en vigueur le 24 mai, première en Asie.
  46. The Reporter — Scène de la légalisation du mariage pour tous — Environ 30 000 personnes devant le Yuan législatif ; sept députés du camp bleu votent pour en rupture de ligne.
  47. The Storm Media — Mariage pour tous, démocratie contre droits civiques (Lü Ching-wei) — Le contrôle de constitutionnalité vise à empêcher la majorité de porter atteinte aux minorités ; l’interprétation constitutionnelle prime sur le référendum.
  48. Taiwan Street Corner — Le processus politique de l’égalité matrimoniale (recherche académique) — Opinion dissidente de Wu Chen-huan, « jour le plus sombre » selon l’Alliance pour le bonheur de la prochaine génération, double lecture du rôle actif ou temporisateur du Parti démocrate progressiste.
  49. Focus Taiwan — Sondage 2026 sur le mariage pour tous — En mai 2026, soutien de 54,3 %, contre 42,3 % en 2019, soit 12 points de hausse en sept ans.
  50. Yuan exécutif — Plan d’infrastructures prospectives (source primaire) — Budget spécial initial de 882,49 milliards sur 8 ans, huit grands volets, financement à 100 % par l’emprunt.
  51. Environmental Information Center — Conflit au Yuan législatif sur le plan prospectif — Adoption en troisième lecture le 5 juillet 2017 ; Liao Kuo-tung soulève une table et jette de l’eau ; Chiu Yi-ying annonce l’adoption en première lecture dans le chaos.
  52. The Reporter — Dossier approfondi sur le budget spécial prospectif (critique la plus complète) — Pétition de Rex How, critique de la normalisation des budgets spéciaux et de la destruction de la discipline financière.
  53. Wikipédia — Plan d’infrastructures prospectives — Le rail représente près de la moitié ; controverse sur 124 parkings soupçonnés de clientélisme ; Chu Li-luan demande en même temps 450 milliards.
  54. Centre de sondage TVBS — Sondage sur le plan prospectif — 46 % d’opposition, 28 % de soutien, 75 % estiment qu’un réexamen est nécessaire.
  55. Taiwan NextGen Foundation — Sondage sur le plan prospectif — 61,5 % d’évaluation positive ; Lin Chuan : « le budget spécial permet de réaliser à l’avance des constructions retardées » ; Tsai Ing-wen : « inverser le déséquilibre entre un Nord favorisé et un Sud délaissé ».
  56. Central News Agency — Irrecevabilité des requêtes constitutionnelles de 38 députés — Les trois requêtes sont jugées irrecevables pour des raisons de procédure ; la clause excluant la Loi sur la dette publique n’a pas été examinée au fond.
  57. United Daily News — Effondrement d’un parking du plan prospectif — Effondrement pendant les travaux d’un parking à Pingzhen en 2020, causant 1 mort et 2 blessés ; capacité portante limitée à 14,7 % ; la ligne verte du métro de Taichung transporte 17,22 millions de passagers en 2025.
À propos de cet article Cet article a été créé par collaboration communautaire avec l'assistance de l'IA.
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