Aperçu en 30 secondes :
À 8 ans, assommée d'un coup de pied par un camarade, elle quitte l'école ; à 14 ans, elle refuse son admission directe au lycée Jianguo (建中) ; à 24 ans, elle fait son coming out en tant que femme trans mais refuse d'en devenir la porte-parole ; à 35 ans, sa première condition pour entrer au gouvernement est « pas de bureau ». En 2020, au petit matin, elle modifie du code avec Finjon Kiang sur le Slack de g0v pour fabriquer la carte des masques ; le 2 décembre 2025, à Stockholm, elle reçoit le Right Livelihood Award — toute la salle attend son histoire personnelle, et sur scène elle insiste sur un seul mot : « nous ». Le monde la prend pour un génie ; chacune de ses décisions célèbres est un refus de cette place.
Une carte des masques qui a consumé vingt mille dollars
Fin janvier 2020, la pandémie de Covid-19 commence à se propager à Taïwan. L’approvisionnement en masques dans les pharmacies est sous tension ; le gouvernement annonce qu’à partir du 6 février, les achats se feront sous régime d’enregistrement nominatif. À Tainan, un ingénieur de Good Ideas Studio, Wu Zhan-wei (Howard), se met au travail dans la nuit du 2 février et utilise l’API Google Maps pour assembler une carte permettant de consulter les stocks de masques dans les supérettes à proximité. Il déploie le service avant l’aube et le partage dans la communauté1.
À midi, après le déjeuner, il revient devant son ordinateur : dans l’interface Google API, la facture affiche déjà 20 000 dollars américains, consumés en vingt-quatre heures par l’afflux d’utilisateurs.
Ce jour-là, Audrey Tang apparaît sur le canal Slack de g0v. Elle ne vient pas donner des ordres. Elle coordonne avec l’équipe d’ingénieurs de Google afin de contenir d’abord la facture en cours ; puis elle réunit quelques vieux compagnons de g0v — Chiang Ming-tsung (kiang, ancien secrétaire exécutif du Bureau de la ville intelligente de Tainan), l’équipe informatique de la National Health Insurance Administration (Chang Ling-chih, Chen Tzu-yu) — pour réfléchir ensemble : comment synchroniser toutes les trente secondes les stocks de masques de plus de 6 000 pharmacies à Taïwan vers une carte que n’importe qui puisse ouvrir2.
Le 6 février à 8 heures du matin, au moment même où les open data de l’Assurance maladie nationale sont officiellement publiées, la carte d’achat des masques en pharmacie est mise en ligne. En vingt-quatre heures, elle est utilisée plus d’un million de fois. Au 15 février, 101 applications connexes sont répertoriées sur HackMD, et la communauté g0v a produit plus de 140 outils23.
Chiang Ming-tsung a ensuite laissé ce passage dans la transcription d’une de ses conférences :
✦ « La ministre maîtrise parfaitement l’architecture de l’information ; elle comprend chaque besoin que nous lui soumettons. Le plus important, c’est qu’Audrey Tang a le pouvoir de décision et peut modifier le code elle-même : nous n’avons donc à monter à Taipei rendre compte à aucun supérieur. »4
La protagoniste de cette histoire n’est pas Audrey Tang seule. Ce sont Chiang Ming-tsung, Wu Zhan-wei, les quelques fonctionnaires de l’équipe informatique de l’Assurance maladie nationale, les centaines d’ingénieurs de la communauté g0v, et toute l’équipe du bureau d’Audrey Tang qui, cette nuit-là, se relaient pour modifier du code.
Mais après 2020, dans toutes les versions écrites par les médias étrangers, la protagoniste est elle seule. La BBC écrit qu’« Audrey Tang a sauvé Taïwan avec du code » ; Wired titre « The Hacker Who Became Taiwan’s Digital Minister » ; TIME l’inclut parmi les « leaders mondiaux face à la pandémie ».
Dans chaque entretien, elle redistribue le mérite. Mais le récit du « ministre génial qui sauve Taïwan » lui colle à la peau depuis plus de quarante ans ; il n’est pas si facile à détacher.
Frappée jusqu’à perdre connaissance à 8 ans, elle refuse Chien Kuo à 14 ans
Audrey Tang naît le 18 avril 1981 à Taipei. Son nom d’origine est Tang Tsung-han. Son père, Tang Kuang-hua, est ancien rédacteur en chef adjoint du China Times ; sa mère, Lee Ya-ching, est directrice adjointe de l’équipe de reportage du même journal5.
Elle souffre d’une cardiopathie congénitale. L’école lui fait passer trois tests de QI ; chaque fois, le résultat indique « au moins 160 », soit le plus haut niveau de l’outil de test. À 8 ans, sa famille n’a pas encore d’ordinateur ; elle lit un manuel de programmation Applesoft BASIC, puis dessine sur papier un clavier et un écran d’ordinateur, avec les touches et les sorties que la machine pourrait produire5.
Mais l’étiquette d’« enfant prodige », probablement l’expression accolée le plus souvent à son nom en 2026, n’a pas de place dans la vie de cet enfant de 8 ans en 1989. À cet endroit, il n’y a que des coups, des hématomes et la phrase : « pourquoi tu ne meurs pas ? »
En six années d’école primaire, elle passe par trois jardins d’enfants et six écoles primaires. Un jour de CE1, l’enseignant distribue les copies puis quitte la classe ; Audrey Tang a fini très tôt. Quelques camarades incapables de répondre tentent de lui arracher sa copie. Elle s’enfuit avec la feuille, tombe, puis l’un des élèves la frappe d’un coup de pied de toutes ses forces ; elle heurte le mur et perd connaissance6. Plus tard, ce camarade dira une phrase que Business Today a conservée verbatim :
✦ « Pourquoi tu ne meurs pas ? Si tu mourais, ce serait moi le meilleur. »6
Elle rentre chez elle sans rien dire. Un jour, sa mère voit les bleus sur son ventre au moment du bain et décide immédiatement de la retirer de l’école6.
Sa mère, Lee Ya-ching, part ensuite en Allemagne étudier l’éducation alternative. En 1994, elle fonde à Wulai l’école primaire expérimentale Seedling Parent-Child et en devient la première directrice7. En 1995, après une retraite dans les montagnes de Wulai, Audrey Tang, alors âgée de 14 ans, annonce à ses parents qu’elle ne poursuivra pas ses études et renonce à son admission recommandée au lycée Chien Kuo8.
Ce n’est pas un choix du type : « je suis trop géniale pour avoir besoin de l’école ». C’est la décision d’un enfant qui, à huit ans, a appris à se cacher, et qui décide à quatorze ans que la position d’« élève surdouée » n’est pas la version d’elle-même qu’elle veut habiter.
Elle dira par la suite à de nombreuses reprises : « Je ne crois pas qu’il existe encore, dans le monde moderne, une chose comme le génie. À l’ère d’Internet, en réalité, tout le monde a un QI de 180. »9
À 24 ans, elle change de nom, mais refuse de devenir porte-parole transgenre
Elle commence à apprendre Perl à 12 ans10. À 19 ans, en 2000, elle travaille déjà comme ingénieure dans une entreprise logicielle de la Silicon Valley, en Californie11.
Le 1er février 2005, à 24 ans, elle lance le projet Pugs : un compilateur et interpréteur Perl 6 implémenté en Haskell12. Dans la communauté Perl, Pugs est une opération de bootstrap : un langage qui se réalise lui-même au moyen d’un autre langage. Entre 2001 et 2006, elle lance plus de 100 projets Perl sur CPAN13. Dans la communauté internationale open source, on l’appelle Audrey ou au.
Fin 2005, sur son propre blog, blog.elixus.org, elle annonce publiquement être transgenre14. Elle prend des œstrogènes mais ne subit pas d’opération. Elle change son prénom chinois en « Tang Feng » et son prénom anglais Autrijus en Audrey.
Dans ce billet de blog, elle écrit :
✦ « Au présent, au passé comme au futur, je suis tout à fait heureuse qu’on me désigne au féminin. »14
La réponse de son père, Tang Kuang-hua, lors d’un entretien, sera plus tard reprise verbatim par plusieurs médias :
✦ « Si elle estime que cette transition de genre la rend plus heureuse et plus créative, et qu’elle ne fait de mal à personne, il n’y a aucune raison de ne pas l’accepter. »15
Elle refuse la position de « porte-parole transgenre ». En 2020, dans la case « genre » du formulaire de données personnelles du gouvernement, elle inscrit « aucun ». À l’époque, elle explique aux journalistes16 :
✦ « Je suis “post-catégorie”. Dans les débats sur le genre, je ne prends pas parti. Non que je juge la question sans importance, mais parce que la polémique, selon moi, ne résout rien. »16
Dans son entretien avec Marie Claire, elle laisse une autre phrase souvent citée :
✦ « Si tu arrives à cohabiter avec ton égarement, tu finis par voir que le problème n’est ni le tien ni celui de la société, mais la faille entre les deux. Il y a une fissure en toute chose ; c’est par là qu’entre la lumière. »17
De 2010 à 2016, elle est également consultante pour Apple et participe au développement de Siri ; son taux horaire aurait été équivalent à 1 bitcoin18. À 33 ans, en 2014, elle transmet ses missions chez Socialtext et Apple, puis annonce sa « retraite »11.
g0v et l’hémicycle des Tournesols : répartir le mérite entre les invisibles
En octobre 2012, avec Kao Chia-liang (clkao), Wu Tai-hui (Kirby), Chiu Hsiao-wei (ipa) et d’autres, elle cofonde g0v, le « gouvernement zéro ». Le point de départ est leur insatisfaction face à une publicité de l’Executive Yuan pour le « Plan de stimulation de la dynamique économique » : une campagne gouvernementale à 33 millions de dollars taïwanais dont on sort sans comprendre ce que le gouvernement veut réellement faire19.
Le premier projet de g0v consiste à visualiser le budget général du gouvernement central : transformer d’épais documents budgétaires en graphiques cliquables19. Viennent ensuite MoeDict, IVOD, puis la diffusion en direct de l’hémicycle pendant le Mouvement des Tournesols.
Dans la nuit du 18 mars 2014, des étudiants occupent l’hémicycle du Yuan législatif. Tous les câbles, caméras et équipements de diffusion en ligne à l’intérieur sont installés par Audrey Tang elle-même20.
Mais elle ne reste qu’une heure dans l’hémicycle avant de repartir. Plus tard, dans un entretien avec PNN, elle dira :
✦ « Avec cinq caméras filmant l’hémicycle sous cinq angles différents et retransmettant en direct, toute l’activité est devenue pure représentation et pur rituel. »20
L’occupation et les prises de position ne « l’intéressent pas ». Ce qui l’intéresse, ce sont les outils techniques. Dans le même temps, elle paie de sa poche des personnes pour transcrire les réunions gouvernementales, afin que celles et ceux qui ne sont pas sur place puissent aussi lire l’intégralité des échanges20.
Après la fin du Mouvement des Tournesols, en avril 2014, la ministre sans portefeuille Tsai Yu-ling entre dans un hackathon de g0v. À partir de ce moment, les deux termes auparavant opposés, « gouvernement » et « g0v », commencent à produire une zone intermédiaire21.
Cette zone intermédiaire s’appelle vTaiwan. De 2015 à 2018, la plateforme traite 26 sujets, dont 80 % débouchent sur une action gouvernementale substantielle22. L’exemple le plus célèbre est la discussion réglementaire sur Uber : après six ans de blocage entre taxis et partisans d’Uber, la légalisation d’Uber est finalement acceptée sous sept conditions22.
Le cœur de la plateforme est Pol.is, un moteur de consensus : de grandes quantités d’opinions sont organisées par la machine en plusieurs clusters, permettant à chaque participant de voir « qui pense comme moi, qui pense très différemment, et quelles propositions sont approuvées par tout le monde ». Le système ne vote pas et n’organise pas l’opposition ; il dessine simplement la forme des divergences.
Pas de bureau, transcriptions intégralement publiques, trois jours de télétravail par semaine
Le 9 août 2016, Audrey Tang, âgée de 35 ans, rencontre pour la première fois le Premier ministre Lin Chuan. Le 15 août, elle accepte de devenir ministre sans portefeuille. Fin septembre, elle rentre de la Silicon Valley à Taïwan. Le 1er octobre, elle entre à l’Executive Yuan23.
Les trois conditions qu’elle négocie à l’avance deviendront la première brèche dans le système administratif taïwanais : télétravail chaque mercredi et vendredi ; publication intégrale des transcriptions de toutes les réunions ; pas d’obligation de venir chaque jour à l’Executive Yuan23.
Lin Chuan explique alors aux journalistes :
✦ « L’Executive Yuan n’a pour l’instant aucune règle sur le télétravail, mais elle travaille à distance depuis longtemps ; j’estime que, tant que le travail n’en pâtit pas, transmettre idées et instructions politiques à distance par ordinateur est parfaitement faisable. »24
Elle devient trois choses à la fois : la plus jeune ministre sans portefeuille de l’histoire de Taïwan, la première personnalité politique de rang ministériel au monde ouvertement transgenre, et la première « ministre numérique » de Taïwan25.
À l’Executive Yuan, elle n’a pas de bureau fixe. Elle dit que tout le complexe est son espace de travail. Après les réunions, les transcriptions sont mises en ligne sur sayit.pdis.nat.gov.tw, où n’importe qui peut effectuer une recherche26.
Elle forme une équipe de vingt personnes, appelée PDIS, Public Digital Innovation Space, ou Espace public d’innovation numérique. La moitié vient du secteur privé, l’autre moitié est composée de volontaires issus des ministères ; trente stagiaires s’y ajoutent pendant l’été26. Ce n’est pas une organisation hiérarchique : c’est un espace de travail.
En 2019, elle figure dans la liste des « 100 Global Thinkers » de Foreign Policy, dans la catégorie du vote des lecteurs27. Les médias la présentent comme « la seule ministre ouvertement transgenre au monde » ou une « star du code ». Dans chaque entretien, elle renvoie le mérite vers les autres, mais l’histoire du « ministre génial » se raconte plus facilement que ses propres paroles.

_Le 8 mai 2019, à Berlin, lors de la discussion « Digital Social Innovation » à la conférence re:publica sur la société numérique, Audrey Tang partage la scène avec Julia Kloiber. Photo : Jan Michalko. CC BY-SA 2.0 via Wikimedia Commons._
Anarchisme conservateur : refuser de commander et refuser d’être commandée
Audrey Tang se définit comme une « anarchiste conservatrice ». À première vue, l’expression est contradictoire.
« Conservateur » signifie préserver les institutions existantes qui fonctionnent bien ; « anarchiste » signifie s’opposer à la concentration du pouvoir et refuser la contrainte descendante. Les personnes qui associent ces deux mots veulent généralement dire : je crois que certaines choses dans les institutions existantes ont de la valeur, mais je ne crois pas que quiconque soit qualifié pour imposer aux autres de les accepter par l’autorité.
Dans son entretien avec Rest of World, elle laisse une phrase qui tient presque du manifeste :
✦ 「Any top-down, coercion, whether it's from the capitalists or from the state, is equally bad.」(Toute contrainte imposée d’en haut, qu’elle vienne des capitalistes ou de l’État, est également néfaste.)28
Dans son entretien avec l’économiste Tyler Cowen, lorsqu’on lui demande quel est son rôle, elle répond :
✦ 「I'm working with the government; I'm not working for the government.」(Je travaille avec le gouvernement ; je ne travaille pas pour le gouvernement.)29
Lors de la séance de questions-réponses de l’ICFP, conférence internationale d’informatique, en 2020, elle lance aussi cette phrase :
✦ 「In Taiwan we have this strange idea that broadband internet access is a human right. Everyone has broadband. And if you don't, it's my fault, personally.」(À Taïwan, nous avons cette idée étrange : le haut débit est un droit humain fondamental. Tout le monde devrait y avoir accès. Si ce n’est pas votre cas, c’est ma responsabilité personnelle.)30
Elle emploie fortement le mot « droit humain », mais très légèrement l’expression « responsabilité personnelle ». L’attitude gouvernementale qu’elle veut incarner se résume ainsi : « si quelque chose manque quelque part, j’irai le combler ».
Dans sa philosophie de travail, il existe une règle appelée humor over rumor. Lorsque le système CoFacts détecte une désinformation virale, son équipe produit en deux heures une vidéo de deux minutes ou deux images, en moins de 200 mots, pour répondre à la fausse information par l’humour. C’est le principe 2-2-231.
En février 2020, la « panique du papier toilette » est le cas le plus cité par les médias internationaux à la même période : une rumeur prétend que les masques et le papier toilette utilisent la même pâte à papier, provoquant des achats de panique ; en quelques heures, l’Executive Yuan publie une image avec le Premier ministre Su Tseng-chang, assortie d’une explication sur les chaînes d’approvisionnement distinctes des matières premières, et la rumeur se calme le jour même31. Dans son TED Talk et dans plusieurs entretiens internationaux, Audrey Tang présente cet exemple comme une démonstration de humor over rumor : une rumeur n’est pas réprimée par la loi ; elle est recouverte par une image plus drôle qu’elle, qui intègre en même temps les faits.
Le 27 août 2022, le ministère des Affaires numériques est officiellement inauguré, et Audrey Tang devient sa première ministre32. La première année, l’effectif budgété est de 598 personnes ; le budget ordinaire s’élève à 5,7 milliards de nouveaux dollars taïwanais, auxquels s’ajoutent 16 milliards dans le cadre du programme Forward-looking Infrastructure, soit 21,7 milliards au total33.
Pendant son mandat, elle promeut la résilience numérique — en convainquant le britannique OneWeb et le luxembourgeois SES de déployer à Taïwan des terminaux de satellites en orbite basse et moyenne —, révise la Loi sur les signatures électroniques qui n’avait pas été modifiée depuis vingt ans, met en ligne la plateforme gouvernementale de SMS à code court 111 contre les fraudes, et demande à 47 organismes de niveau A d’adopter en deux ans la norme de transmission unifiée T-Road3435.
Mais elle reçoit aussi beaucoup de critiques frontales. Ko Wen-je, du Parti populaire taïwanais, demande : « en moyenne, trente millions par personne, c’est quel travail ? » ; Liu Shih-fang, députée du Parti démocrate progressiste, affirme que « le ministère du Numérique n’a pas encore trouvé sa direction » ; Wu I-ding, députée du Kuomintang, dit que « sur la fraude en ligne, la préoccupation majeure du public, il n’y a eu aucune action substantielle »3637.
Même les PO (Participation Officers, ou agents de participation publique) nommés par PDIS dans les ministères sont perplexes. The Reporter cite verbatim l’un de ces PO :
✦ « Cela fait deux mois que je suis PO ; j’ai le sentiment d’avoir une tâche de plus, et je ne sais toujours pas jusqu’où nous pouvons intervenir ni quelle délégation nous obtenons… J’ignore quel sera notre rôle sur ces plateformes à l’avenir. »38
Elle ne peut pas répondre à cette question. Ou plutôt, sa réponse est : décidez vous-même.
Le prix d’une méthode fondée sur la démonstration plutôt que sur l’ordre, c’est la lenteur, des KPI peu flatteurs, et le fait qu’après deux ans personne ne soit encore capable de dire clairement « ce qu’a fait exactement le ministère du Numérique ». Le pari qu’elle prend est celui d’un changement de culture ; or un changement de culture advient, ou n’advient pas.
Mais le système SayIt de transcriptions publiques de PDIS a accumulé, jusqu’au jour de son départ, les textes intégraux de plus de 7 000 réunions26. N’importe qui peut saisir les mots-clés « Uber », « masque » ou « LINE Pay » et lire chaque phrase qu’elle a prononcée à l’époque avec des entreprises, des fonctionnaires ou des parlementaires. Ce système n’existait pas avant son entrée au gouvernement, et personne ne l’a retiré après son départ. Elle ne peut pas condenser cela en une phrase de bilan politique, mais elle a bel et bien laissé sept années d’archives consultables de dialogues gouvernementaux : une première dans l’histoire politique de Taïwan.
Sur la scène de Stockholm, elle dit « nous »
Le 20 mai 2024, le soir même de la cérémonie d’investiture du président Lai Ching-te, Audrey Tang se rend directement à l’aéroport de Taoyuan. Dans les trois mois qui suivent, elle parcourt vingt pays39.
En avril de la même année, avec l’économiste Glen Weyl et la Plurality Community dispersée dans le monde entier, elle publie Plurality: The Future of Collaborative Technology and Democracy. Le livre est diffusé sous licence CC0 : cela signifie que n’importe qui peut faire n’importe quoi avec son texte intégral, sans attribution, sans paiement et sans demander d’autorisation40.
Pour le titre « Plurality », elles utilisent un signe sinographique : ⿻, écrit en chinois avec « 衆 » et prononcé approximativement zhòng. Dans Unicode, ce caractère fait partie des « caractères de description idéographique » ; il sert à décrire une structure où « deux choses s’entrelacent ». Audrey Tang explique aux médias internationaux que ⿻ met l’accent sur l’« entrelacement » : les différences entre de nombreux individus ne sont pas supprimées, mais forment la texture d’un ensemble. Ce concept est exactement l’inverse du « génie » : le génie est un point lumineux mis en relief par le gris qui l’entoure ; ⿻ signifie que chaque fil est noué aux autres et qu’aucun ne peut manquer.
Le dossier vTaiwan sur la réglementation d’Uber est l’exemple qu’elle mobilise souvent pour expliquer ⿻ : chauffeurs de taxi et partisans d’Uber se sont affrontés pendant six ans, avant que la légalisation d’Uber soit finalement acceptée sous sept conditions supplémentaires22. Dans ce consensus, aucun camp ne « gagne » entièrement, mais aucun ne « perd » entièrement non plus. Elle dit que c’est cela, la vraie forme de la démocratie : le travail qui consiste à tisser la texture de toutes et tous dans une même étoffe.
Le 7 octobre, le ministère des Affaires étrangères la nomme ambassadrice sans portefeuille de la République de Chine, Cyber Ambassador-at-Large41. Sur sa page personnelle audreyt.org et sur cyberambassador.tw, la phrase d’ouverture demeure :
✦ 「I want to be a good enough ancestor for future generations.」(Je veux être une ancêtre digne des générations futures.)42
Le 2 décembre 2025, à Stockholm, dans la salle de cérémonie de la Right Livelihood Foundation. Le Right Livelihood Award, surnommé « l’autre prix Nobel » (Alternative Nobel Prize), a été fondé en 1980 par le philanthrope suédo-allemand Jakob von Uexküll afin de combler les domaines que le Nobel ne couvrait pas.
Audrey Tang est la première personne taïwanaise à recevoir ce prix43. La citation officielle dit :
✦ 「For advancing the social use of digital technology to empower citizens, renew democracy and heal divides.」(Pour avoir fait progresser l’usage social des technologies numériques : donner du pouvoir aux citoyens, renouveler la démocratie et réduire les fractures.)43
Dans son discours d’acceptation, sa première phrase ne porte pas sur ce qu’elle a accompli. Elle dit ce qu’est le cyberspace, l’espace numérique :
✦ 「Cyberspace is a conflict region, and my work turns that conflict into an energy source for co-creation. It is time we work on peace in this zone.」(Le cyberespace est une zone de conflit, et mon travail consiste à convertir ce conflit en énergie de co-création. Il est temps que nous fassions œuvre de paix dans cette zone.)43
Puis elle reprend la phrase inscrite en couverture de Plurality :
✦ 「The superintelligence we are looking for is already here. It's us.」(La superintelligence que nous cherchions est déjà là. C’est nous.)44
Elle reçoit une récompense surnommée « l’autre prix Nobel », puis, sur la scène de la remise de prix, déplace le centre de gravité vers « nous ». Celle que le monde entier considère comme le génie de Taïwan refuse, une fois encore, la position du « génie ».
Entre l’enfant de 8 ans frappée dans une classe pour élèves surdoués en 1989 et la personne de 44 ans sur la scène de Stockholm en 2025, il y a une longue route pavée de refus successifs. Chaque refus ressemble à une rébellion ; mais, vus ensemble, ils apparaissent comme les variations d’un même geste : refuser d’être définie comme « individu exceptionnel », et se replacer dans le rôle de nœud, de pont, de bâtisseuse d’espaces.
Elle refuse d’être un génie. Le monde persiste à la traiter comme telle. Mais elle n’a jamais laissé le monde gagner cette dispute ; simplement, il faudra longtemps au monde pour comprendre ce qu’elle est en train de dire.
_Signature personnelle rendue publique par Audrey Tang en août 2021, initialement destinée au magazine japonais Bungeishunjū. Autrice : Audrey Tang elle-même, domaine public CC0._
Pour aller plus loin
- Sodagreen : de la petite scène de Gongliao à la lutte de « Oaeen », vingt ans de reconquête de souveraineté musicale — une autre trajectoire taïwanaise atypique apparue dans les années 2000, et une autre lutte de longue durée pour « refuser d’être enfermée dans une identité assignée », mais dans l’industrie musicale plutôt que dans l’État
- Hsiao Shang-nung — cofondateur d’INSIDE et d’iCook, qui définit lui aussi son rôle dans le milieu technologique taïwanais par le « passage entre plusieurs domaines »
- Wu Ta-you — une transmission de l’élite intellectuelle taïwanaise, de la science à la technologie ; Wu Ta-you, comme président de l’Academia Sinica, a posé les bases du système taïwanais de recherche scientifique
Sources des images
Cet article utilise 3 images, toutes mises en cache dans public/article-images/people/ afin d’éviter les liens directs vers les serveurs sources. Les trois images sont sous licences Wikimedia Commons CC / CC0 :
- hero : Portrait Audrey Tang (cropped) — Photo : Camille McOuat, 2016-03-09, Paris, CC BY 2.0
- scene-mid : Re:publica 19 - Day 3 — Photo : Jan Michalko, 2019-05-08, Berlin, conférence re:publica sur la société numérique, CC BY-SA 2.0
- signature : Audrey Tang signature — Autrice : Audrey Tang elle-même, 2021-08-18, domaine public CC0
Références
- TechNews : construire seul la carte des masques, révéler l’équipe en coulisses du « sauvetage national au clavier » (2020-02-23) — détaille la chronologie du déploiement nocturne de Howard Wu Zhan-wei, de la facture API de 20 000 dollars, et de la coordination d’Audrey Tang avec Google et g0v↩
- Chiang Ming-tsung, Medium : mise en ligne de la carte d’achat des masques en pharmacie (2020-02) — récit par l’ingénieur lui-même, avec la mention verbatim « les données officielles devaient être mises en ligne le 6 février à 8 h » et la coordination d’Audrey Tang pour la participation de la communauté au développement↩2
- Site du ministère de la Santé et du Bien-être sur les décisions clés de lutte contre la Covid-19 — récit officiel du gouvernement, verbatim : « la ministre sans portefeuille Audrey Tang a invité des communautés civiles à produire, à partir des open data de l’Assurance maladie, une plateforme d’application de “recherche de masques de prévention épidémique” »↩
- TechNews : construire seul la carte des masques (idem [^1]) — voir les compléments dans le texte du lien original↩
- Article Wikipédia en chinois « Audrey Tang » — données biographiques de base : naissance, contexte familial, apprentissage autodidacte du BASIC dans l’enfance avec clavier dessiné sur papier↩2
- Business Today : frappée jusqu’à perdre connaissance par un camarade jaloux... l’enfance du génie Audrey Tang marquée par plusieurs pensées suicidaires (2020-11) — scène de passage à tabac en CE1, citation verbatim du camarade « pourquoi tu ne meurs pas », et décision de déscolarisation après que sa mère découvre les bleus au bain↩23
- China Times News : Audrey Tang, plus jeune ministre sans portefeuille ; Lee Ya-ching met en pratique la réforme éducative et le modèle autodidacte (2016-08-25) — Lee Ya-ching revient à Taïwan en 1992 et fonde en 1994 l’école primaire expérimentale Seedling Parent-Child de Wulai, dont elle devient la première directrice↩
- Tai Sounds : échapper au « harcèlement scolaire » pour suivre l’autodidaxie ; la « découverte majeure » d’Audrey Tang à 14 ans — à 14 ans, après une retraite à Wulai, elle refuse l’admission recommandée au lycée Chien Kuo↩
- Citation reprise par plusieurs médias et reformulée par Audrey Tang dans divers entretiens : « je ne crois pas qu’il existe encore, dans le monde moderne, une chose comme le génie » ; « à l’ère d’Internet, en réalité, tout le monde a un QI de 180 »↩
- Wikipedia: Audrey Tang — « Tang started programming at the age of eight and began learning Perl at the age of 12 »↩
- Article Wikipédia en chinois « Audrey Tang » (idem [^5]) — en 2000, à 19 ans, elle travaille déjà comme ingénieure dans la Silicon Valley ; en 2014, à 33 ans, elle transmet ses missions chez Socialtext et Apple et annonce sa retraite↩2
- Wikipedia: Pugs (compiler) — article Wikipédia↩
- Wikipedia: Audrey Tang (English) — « Tang initiated over 100 Perl projects between June 2001 and July 2006, including the popular PAR archiver »↩
- Article Wikipédia en chinois « Audrey Tang » (idem [^5]) + citations verbatim concordantes dans plusieurs médias : « 不管現在、過去或未來,我很樂意大家用女性的名詞來稱呼我 ». Source originale : blog personnel de 2005, blog.elixus.org↩2
- Business Today : entretien avec le père d’Audrey Tang (2016-09) — citation verbatim de son père Tang Kuang-hua : « aucune raison de ne pas accepter »↩
- Taiwanese Women, NMTH : première membre transgenre du cabinet taïwanais et première ministre numérique, Audrey Tang — Audrey Tang verbatim : « je suis “post-catégorie” » + contexte de la case genre remplie par « aucun » dans le formulaire de données personnelles du cabinet en 2020↩2
- Marie Claire Taïwan : après avoir traversé le harcèlement dans l’enfance, Audrey Tang dit : « apprendre à vivre avec l’égarement » — verbatim : « toutes choses ont des failles ; la faille est l’entrée de la lumière »↩
- Article Wikipédia en chinois « Audrey Tang » (idem [^5]) + — voir les compléments dans le texte du lien original↩
- Taiwan Panorama : la force des hackers citoyens, g0v gouvernement zéro — point de départ en octobre 2012, visualisation du budget général du gouvernement central et liste des cofondateurs↩2
- Public Television Service, PNN : reportage sur le Mouvement des Tournesols (2014) — verbatim : « tous les câbles, caméras et équipements de diffusion en ligne sur place ont été installés par lui, le hacker citoyen “Audrey Tang” » + commentaire d’Audrey Tang sur l’hémicycle comme « démonstration scénique et rituel » + financement personnel des transcriptions↩23
- The Reporter : créer un espace de dialogue, le voyage fantastique d’Audrey Tang — verbatim : en avril 2014, Tsai Yu-ling entre dans un hackathon g0v + origine de vTaiwan↩
- Democracy Technologies: Consensus Building in Taiwan — vTaiwan traite 26 sujets entre 2015 et 2018 ; 80 % débouchent sur une action gouvernementale substantielle ; légalisation d’Uber sous 7 conditions↩23
- Liberty Times : rupture avec la tradition, Audrey Tang télétravaille chaque mercredi et vendredi (2016) — première rencontre avec Lin Chuan le 9 août, accord le 15 août, entrée en fonctions le 1er octobre, trois conditions d’entrée au cabinet↩2
- Liberty Times : Audrey Tang en télétravail, Lin Chuan : c’est faisable (2016) — Lin Chuan verbatim : « l’Executive Yuan n’a actuellement pas de règle sur le télétravail... c’est faisable »↩
- Article Wikipédia en chinois « Audrey Tang » (idem [^5]) — à 35 ans, plus jeune ministre sans portefeuille de l’histoire de Taïwan + première personnalité politique de rang ministériel ouvertement transgenre au monde↩
- Archives de travail pdis.nat.gov.tw et système de transcriptions publiques SayIt — structure de l’équipe PDIS de 20 personnes, moitié secteur privé, moitié volontaires ministériels, plus 30 stagiaires↩23
- Taipei Times: Audrey Tang named in “Top 100 Global Thinkers” (2019-01-25) — sélection dans les Global 100 Thinkers de Foreign Policy, catégorie du vote des lecteurs↩
- Rest of World: Audrey Tang on her “conservative-anarchist” vision for Taiwan’s future (2020) — verbatim : « Any top-down, coercion, whether it’s from the capitalists or from the state, is equally bad »↩
- Conversations with Tyler Ep.106: Audrey Tang — verbatim : « I’m working with the government; I’m not working for the government »↩
- Lindsey sur X : citation en direct de la Q&A ICFP 2020 — verbatim : « In Taiwan we have this strange idea that broadband internet access is a human right »↩
- SwissInfo: Freedom of expression: humour over rumour — voir les compléments dans le texte du lien original↩2
- Site du ministère des Affaires numériques : anciens ministres — verbatim : mandat d’Audrey Tang du « 27 août 2022 au 20 mai 2024 »↩
- Liberty Times : Audrey Tang prendra la tête du ministère du Numérique, effectif budgété de 598 personnes — reportage du Liberty Times↩
- Liberty Times Finance : du génie ministre IT à conférencière indépendante, retour sur les trois grands bilans et controverses du mandat d’Audrey Tang — résilience numérique, satellites OneWeb et SES, révision de la Loi sur les signatures électroniques, plateforme de SMS à code court 111↩
- INSIDE : un an depuis la création du ministère des Affaires numériques ; bilan des deux grands accomplissements et trois grandes controverses d’Audrey Tang — norme de transmission unifiée T-Road pour 47 organismes de niveau A + collègue verbatim : « par rapport aux unités précédentes, Audrey Tang est davantage disposée à déléguer le pouvoir »↩
- Global Views Monthly : le ministère des Affaires numériques dirigé par Audrey Tang approche de son premier anniversaire, critiques extérieures sur l’absence de bilan — critiques verbatim de Liu Shih-fang et Wu I-ding↩
- ETtoday : budget de 21,1 milliards pour le ministère des Affaires numériques ; Ko Wen-je s’étonne : en moyenne 30 millions par personne, « c’est quel travail ? » (2022-08-30) — question verbatim de Ko Wen-je↩
- The Reporter : gouvernement ouvert, comment Audrey Tang franchit-elle l’obstacle de la fonction publique ? — PO verbatim : « cela fait 2 mois que je suis PO... je ne comprends pas encore jusqu’où nous pouvons intervenir »↩
- Liberty Times Finance : du génie ministre IT à conférencière indépendante (idem [^34]) — reportage du Liberty Times↩
- Plurality Institute: Book Launch of Plurality — coécrit avec Glen Weyl et la Plurality Community, publié le 16 avril 2024, diffusé sous CC0↩
- Article Wikipédia en chinois « Audrey Tang » (idem [^5]) + — voir les compléments dans le texte du lien original↩
- audreyt.org — voir les compléments dans le texte du lien original↩
- Right Livelihood: Taiwan’s Audrey Tang honoured with Right Livelihood Award (2025) — citation verbatim + discours d’acceptation de Tang, passage verbatim « Cyberspace is a conflict region » + reportage en anglais de Focus Taiwan, Central News Agency↩23
- cyberambassador.tw verbatim + reformulation philosophique de la couverture de Plurality — « The superintelligence we are looking for is already here. It’s us »↩