Aperçu en 30 secondes : En 1884, les tirs de la guerre franco-chinoise placèrent Liu Ming-chuan à un tournant de l’histoire de Taïwan. Il parvint non seulement à résister à l’agression étrangère, mais, durant les six années où il exerça ensuite la fonction de gouverneur, il fit de Taipei l’une des villes les plus avancées de l’Empire des Qing : on y trouvait la première ligne ferroviaire de voyageurs, la première lampe électrique et l’une des premières écoles de type occidental. Pourtant, l’action de ce « premier modernisateur » ne fut pas sans heurts : sa décision de se replier sur le champ de bataille et ses politiques intérieures autoritaires demeurent, aujourd’hui encore, des points de débat persistants parmi les historiens.
Liu Ming-chuan : allumer la première lampe électrique de Taïwan, un pionnier de la modernisation lancé entre pouvoir et controverses
Le regard stratégique du fils d’un contrebandier de sel : de l’armée du Huai à la guerre franco-chinoise
Né en 1836 à Hefei, dans l’Anhui, Liu Ming-chuan, de son nom de courtoisie Shengsan, présentait une origine sociale très atypique dans l’administration des Qing, où le prestige familial comptait fortement. Fils d’un contrebandier de sel, il abandonna dans sa jeunesse les examens impériaux, alla jusqu’à rejoindre les marges du monde des lettrés, puis intégra l’armée du Huai de Li Hongzhang pour combattre le royaume céleste des Taiping1. Ce parcours « non typique » le libéra du poids des lettrés confucéens traditionnels et lui donna, au contraire, une intuition aiguë pour les technologies militaires occidentales et la gestion moderne2.
📝 Note du commissaire : l’origine « hors des sentiers battus » de Liu Ming-chuan devint précisément le moteur le plus puissant de son action modernisatrice. Ce qu’il valorisait, c’était l’efficacité et la stratégie, non les anciens dogmes.
En 1884, lorsque la guerre franco-chinoise éclata, les forces françaises cherchèrent à s’emparer des mines de charbon de Keelung afin d’alimenter en combustible leur flotte d’Extrême-Orient3. Liu Ming-chuan fut nommé en urgence pour diriger les opérations à Taïwan en tant que gouverneur du Fujian. Sa décision la plus célèbre dans cette campagne fut sans doute le « retrait de Keelung pour secourir Huwei » : lorsque les Français menacèrent simultanément Keelung et Huwei, l’actuel Tamsui, Liu estima que Keelung possédait certes des mines de charbon, mais que si Huwei tombait, les troupes françaises pourraient marcher directement sur la capitale préfectorale de Taipei ; les équipements militaires et les vivres seraient alors perdus, et l’ensemble de la situation s’effondrerait3. Bien que ce choix ait suscité à l’époque de virulentes critiques contre un « abandon de Keelung sans combat », allant jusqu’à provoquer son encerclement par une foule furieuse au temple Longshan4, le fait qu’il ait finalement réussi à préserver la ville de Taipei démontra aussi son sang-froid et sa détermination stratégiques3.
Illuminer Taipei : la première lampe électrique de l’Empire des Qing
Après la guerre franco-chinoise, Taïwan devint officiellement une province en 1885, et Liu Ming-chuan en fut le premier gouverneur. Ses projets pour Taïwan ne se limitaient pas au domaine militaire : ils révélaient aussi une conscience très précoce de l’urbanisme moderne. Il réorienta l’axe des murailles de Taipei, qui ne regardaient plus exactement vers le nord mais vers le mont Qixing, afin de satisfaire aux principes de géomancie fengshui, et établit entre Dadaocheng et la ville fortifiée de Taipei un centre administratif et commercial25.
En 1888, Liu Ming-chuan réunit des commerçants afin de financer la fondation de la « Société pour la prospérité du marché ». Il fit venir un ingénieur danois pour installer un petit générateur à vapeur alimenté au charbon et alluma, dans la ville de Taipei, la première lampe électrique de Taïwan, mais aussi de l’Empire des Qing6. Bien qu’il s’agît alors d’une lampe à arc coûteuse et peu adaptée aux usages domestiques, qui ne brilla que brièvement autour de la porte Nord, cette lumière symbolisa l’entrée officielle de Taïwan dans l’ère de l’électricité67.
📝 Note du commissaire : alors que la Cité interdite de Pékin s’éclairait encore à la bougie, les rues de Taipei scintillaient déjà des feux de la civilisation moderne. Liu Ming-chuan fit de Taïwan le « laboratoire » de l’Empire des Qing.
Outre l’électricité, le programme de modernisation de Liu Ming-chuan comprenait aussi :
- Écoles occidentales et formation des talents : il ouvrit à Dadaocheng une « école d’études occidentales » dont le programme n’était plus centré sur la prose en huit parties des examens impériaux, mais sur l’anglais, le français, la géographie, les mathématiques et la topographie. Il créa même une école de télégraphie, avec pour objectif de former des techniciens capables de se connecter au monde international81.
- Poste et chemin de fer : il fonda un service postal moderne et, lorsque les billets de train ne purent pas être imprimés à temps, fit surcharger des « timbres dragon-cheval » avec des noms de lieux pour les utiliser comme titres de transport, ouvrant ainsi une nouvelle ère dans les transports à Taïwan9.
L’ombre derrière les réformes : le coût de la révision fiscale et de l’administration des peuples autochtones
Pourtant, la modernisation exigeait des financements considérables, et les moyens employés par Liu Ming-chuan pour trouver des ressources provoquèrent de fortes turbulences sociales. Afin d’accroître les recettes fiscales, il lança une « vérification cadastrale » destinée à repérer les terres dissimulées. Mais l’incompétence et la corruption des fonctionnaires chargés de l’exécution alimentèrent la révolte de Shi Jiuduan en 1888 : des notables de Changhua conduisirent la population à encercler la ville, révélant la résistance intense des couches populaires face à des réformes menées avec précipitation2.
Dans sa politique envers les peuples autochtones, Liu Ming-chuan mit en œuvre le lifan, l’« administration des peuples autochtones », créa un Bureau d’apaisement et de mise en culture, et combina incitations matérielles et usage de la force2. Il tenta, par une politique de « sinisation », d’intégrer les peuples autochtones au système fiscal, mais ces méthodes coercitives entraînèrent la destruction de nombreux villages, forcèrent des communautés à migrer et laissèrent de lourdes blessures historiques2. En outre, sa lutte de pouvoir avec Liu Ao, fonctionnaire du sud de Taïwan, aboutit finalement à l’exil et à la mort de celui-ci des suites de la maladie, ce qui valut aussi à Liu Ming-chuan de nombreuses critiques postérieures sur son incapacité à tolérer autrui2.
Place dans l’histoire : un rêve inachevé et les fondations de la modernisation
En 1891, Liu Ming-chuan démissionna sous la pression politique et dans la controverse, puis rentra dans sa région natale. La voie ferrée qu’il laissa derrière lui ne reliait encore que Keelung à Hsinchu, et les lampes électriques s’éteignirent peu après son départ en raison de problèmes financiers6. Toutefois, les infrastructures et le cadre urbain qu’il avait établis posèrent des fondations indélébiles pour le développement ultérieur de Taïwan sous la domination japonaise.
Aujourd’hui, lorsque l’on marche dans les rues de Taipei ou que l’on prend le train pour circuler dans le nord de Taïwan, le nom de Liu Ming-chuan reste visible un peu partout. Il fut un homme qui courait dans le crépuscule d’un empire. Ses pas furent parfois précipités et impitoyables, mais il alluma bel et bien pour Taïwan cette lumière qui menait vers la société moderne.
Références
- Huang Wei-ting. (s. d.). Liu Ming-chuan. Banque nationale de la mémoire culturelle. https://tcmb.culture.tw/zh-tw/detail?indexCode=Culture_People&id=259191↩
- Tseng Yuan-chih. (2024, 6 juillet). 【Histoire générale de Taïwan】Un pionnier doté d’une grande vision ou un ambitieux semeur de chaos ? Les six années tumultueuses de Liu Ming-chuan à Taïwan. Gushi. https://storystudio.tw/article/gushi/liu-ming-chuan↩
- Li Yi. (2019, 30 septembre). 【Article de chronique】La guerre franco-chinoise, l’histoire rejouée, dossier spécial (VIII) : quitter Keelung pour secourir Huwei, Liu Ming-chuan préserve la ville de Taipei. Musée des monuments historiques de Tamsui, Nouveau Taipei. https://www.tshs.ntpc.gov.tw/xmdoc/cont?xsmsid=0K255571641497878724&sid=0K258532447846655304↩
- La vérité absente des manuels d’histoire : ce n’est pas Liu Ming-chuan qui a repoussé l’armée française. (2025, 11 décembre). Threads. https://www.threads.com/@twobabydad/post/DSHs5oIkn2X/↩
- Les transformations de la ville de Taipei. (s. d.). Département d’architecture de l’Université nationale des sciences et technologies de Taïwan. https://www.ad.ntust.edu.tw/grad/think/2paper/subject/webpage/web.htm↩
- Taiwan Power Company. (2025, 25 août). Le plus ancien générateur électrique encore conservé à Taïwan se trouve dans cette école ! Musée des histoires de l’électricité. https://service.taipower.com.tw/Collection/2009/2025/8310/blogPost↩
- Ligne de la ville de Taipei. (s. d.). Centre de formation des enseignants de la ville de Taipei. https://tmrc.tiec.tp.edu.tw/HTML/RSR20081123182639L94/TMRC/course10.htm↩
- Yike Jingxuan. (2023, 22 septembre). Le premier homme à avoir vraiment aimé Taïwan ! Liu Ming-chuan et son « grand rêve de l’oncle Liu ». Langlang Yuedu. https://reading.udn.com/read/story/123401/7451846↩
- Musée postal. (s. d.). Timbres dragon-cheval. https://museum.post.gov.tw/post/Postal_Museum/museum/index.jsp?ID=161&control_type=page&MCS_Id=10C23204-265C-4521-B8B3-E6689A2BCB63↩