Vue d’ensemble en 30 secondes :
Les années 1970 à 1990 furent l’âge d’or des parcs d’attractions à Taïwan : l’île comptait alors plus de 20 grands parcs à thème. Cet engouement fut lancé par le « Datong Water Park » de Banqiao, avant l’essor successif du jardin Yago à Taichung et du parc Katoli à Dakeng. Mais avec la montée du tourisme à l’étranger dans les années 1990, les expropriations liées à l’urbanisme et le choc du séisme du 21 septembre 1999, ces espaces porteurs de mémoire collective fermèrent les uns après les autres. Aujourd’hui, certains sont devenus des parcs musicaux, d’autres des circuits automobiles ; d’autres encore ont acquis, dans les légendes urbaines, une nouvelle vie lugubre.
Le 4 août 1972, la circulation fut paralysée dans le secteur de Jiangzicui, à Banqiao. C’était le jour de l’ouverture du « Datong Water Park » : les trois mille ping du parking ne suffisaient pas à accueillir les voitures, au point que le chef de la police du comté de Taipei dut personnellement envoyer des renforts pour réguler la circulation. Ce « premier parc », construit grâce aux 30 millions de dollars taïwanais investis par l’entrepreneur du bâtiment Chen Zhaobing, introduisit non seulement à Taïwan le premier grand huit à double boucle hélicoïdale à 360 degrés, le « Joyeux Dragon », mais récupéra aussi l’intégralité de son investissement en seulement six mois.
L’affluence était telle que Chen Zhaobing, pourtant président du conseil d’administration, dut retrousser ses manches et, avec toute sa famille, porter bols et baguettes puis laver la vaisselle dans les espaces de restauration du parc 1. Cette scène de « patron faisant aussi l’homme à tout faire » reflétait l’immense désir des Taïwanais pour des loisirs modernes : à une époque où les voyages à l’étranger n’étaient pas encore ouverts, le parc d’attractions était le seul accès à un imaginaire exotique.
Une échappée dans la forêt d’acier : l’essor du Datong Water Park et son expropriation
Le succès du Datong Water Park définit le modèle de la première génération de parcs à thème taïwanais : attractions mécaniques, grandes piscines et toboggans aquatiques en hauteur. Son apparition transforma instantanément des terres agricoles et des zones basses jusque-là peu valorisées en mines d’or capables de générer 1,3 million de dollars taïwanais de recettes par jour férié. Dans les années 1970, cette somme suffisait à acheter une maison de ville à Banqiao 1.
Mais le destin du Datong Water Park annonçait aussi la contradiction interne de l’industrie taïwanaise des parcs de loisirs : nous avons construit des parcs pour fuir la ville, mais la ville finit par s’étendre et les avaler.
Alors que la population de Banqiao passa brusquement de 200 000 à 400 000 habitants, le projet de voie d’accès au « pont Xizang » prévu par l’urbanisme, l’actuel pont Wanban, traversa directement le parc en son milieu. En 1992, sous la double pression du vieillissement des équipements et de l’expropriation foncière, ce « premier parc » annonça sa fermeture. Aujourd’hui, en entrant dans le parc musical de Banqiao, la scène en plein air sur laquelle on marche occupe l’ancien emplacement des toboggans aquatiques ; les fondations en poutres d’acier de la grande roue, découvertes par hasard lors de la construction du parking souterrain, sont les derniers vestiges de cette époque brillante 2.
Caméras et rumeurs de rails rompus : la « seconde vie » du jardin Yago et de Katoli
Si le Datong Water Park représentait le pur divertissement, le « jardin Yago » et le « parc Katoli » de Taichung incarnèrent quant à eux l’entrelacement profond des parcs d’attractions avec les médias de masse et les légendes urbaines.
En 1989, l’émission de variétés de CTS, Baizhan Baisheng, déménagea ses tournages au jardin Yago de Taichung. Les images de Hu Gua et d’autres artistes franchissant des épreuves aquatiques firent entrer Yago, pendant plusieurs années, dans le classement des dix plus grands parcs de loisirs privés de Taïwan. Ce « jardin européen », dont les fontaines musicales à jeux d’eau avaient coûté plusieurs dizaines de millions, fut longtemps l’un des lieux de rendez-vous préférés des Taïwanais 3.
Le parc Katoli, voisin, resta quant à lui dans les mémoires de manière plus intense. En 1994, Katoli ferma sans préavis ; peu après, des récits surnaturels affirmant qu’un « grand huit avait déraillé, causant de lourdes pertes humaines » se répandirent largement. Même s’il a été établi qu’il s’agissait d’une rumeur entièrement infondée — la fermeture de Katoli était principalement due à une mauvaise gestion et à la pression concurrentielle, et aucun accident de rail rompu n’y eut jamais lieu —, le sentiment de désolation de ses ruines lui valut, après avoir servi de décor au film The Tag-Along en 2017, de devenir le « parc hanté » le plus célèbre de Taïwan 4.
📝 Note curatoriale : La mort d’un parc d’attractions s’accompagne souvent d’une forme de « renversement du sacré ». Le lieu qui concentrait autrefois les rires les plus sonores devient, une fois le courant coupé et les herbes folles installées, la projection des peurs les plus profondes.
Une enfance confisquée : pourquoi les parcs ont-ils disparu collectivement ?
Énumérons la liste des disparus : le parc Mingde à Taipei, l’Asian Paradise du réservoir de Shimen, le parc Wuzhi à Tainan, le Taiwan Folk Village à Changhua 5. Derrière leur disparition se trouvent des causes structurelles extrêmement similaires :
| Cause de disparition | Effets concrets |
|---|---|
| Urbanisme et réglementation | De nombreux premiers parcs se situaient dans des bassins versants ou sur des terrains réservés à de futurs parcs publics, ce qui empêcha la modernisation des installations et mena finalement à leur expropriation. |
| Mutation de la concurrence de marché | Après les années 1990, les « trois montagnes et un village » gérés par de grands groupes, Janfusun Fancyworld, Leofoo Village, Formosan Aboriginal Culture Village et Window on China, prirent leur essor ; les parcs locaux traditionnels ne purent plus rivaliser. |
| Catastrophes naturelles et contexte général | Le séisme du 21 septembre 1999 frappa durement le tourisme du centre de Taïwan ; la fréquentation de parcs comme Yago et Katoli chuta fortement, devenant la dernière étape avant la fermeture. |
| Ouverture du tourisme à l’étranger | Après l’ouverture au tourisme en 1979, le regard des Taïwanais se tourna vers Disney et Universal Studios, réduisant relativement l’attrait des parcs locaux. |
Rémanences : reconstruire les souvenirs sur les ruines
Ces parcs disparus ont-ils vraiment disparu pour de bon ?
Pas tout à fait. En 2018, le pilote taichungais Dai Xiaoxiang loua le parking du jardin Yago, abandonné depuis longtemps, et le transforma en circuit automobile, tentant de retrouver dans les ruines la sensation de vitesse de la génération née dans les années 1970 6. À Kaohsiung, sur le toit du grand magasin Talee, subsiste encore aujourd’hui l’unique « parc aérien » de Taïwan ; son monorail continue de tourner à une allure paisible, permettant aux visiteurs, au-dessus du carrefour animé de Wufu Road, de traverser brièvement l’espace-temps jusqu’en 1984 2.
« Que toutes les belles choses du passé restent des souvenirs. Revenir autrefois ne permettrait pas nécessairement de retrouver les mêmes souvenirs. » Sun Jingfeng, alors directeur général du Datong Water Park, formula ainsi son regret au moment de la fermeture 1.
Les parcs d’attractions disparus ne sont pas une cicatrice de la culture taïwanaise, mais la mue de sa croissance. À leur apogée, avec l’acier et les piscines à vagues, ils offrirent une soupape psychologique collective à une île en plein décollage ; puis, dans la vague de l’urbanisation, ils quittèrent la scène avec élégance, ou dans l’embarras, laissant la place à la génération suivante.
Références
- Le premier parc à thème de Taïwan : retour sur les beaux souvenirs du Datong Water Park — UDN Time : récit détaillé de la fondation du Datong Water Park et de ses chiffres de recettes.↩
- Parcs d’attractions disparus - Agence de voyage spatio-temporel — Banque nationale de la mémoire culturelle : riches comparaisons entre passé et présent, ainsi que données sur les parcs aériens de grands magasins.↩
- Lieu de tournage d’une émission extérieure classique de CTS : la place particulière du jardin Yago — United Daily News : retour sur les liens entre le jardin Yago et Baizhan Baisheng.↩
- Après sa fermeture, les rumeurs surnaturelles se multiplient ! Le parc Katoli, autrefois célèbre pour son grand huit — UDN Time : clarification des causes de la fermeture du parc Katoli et des rumeurs surnaturelles.↩
- Les parcs d’attractions visités dans l’enfance existent-ils encore ? Dix parcs disparus de Taïwan — The Storm Media : inventaire des principaux parcs disparus de Taïwan et de leur état actuel.↩
- Ce parc d’attractions abandonné et terrifiant de Taichung où personne n’osait aller : il l’a transformé en circuit automobile pour réaliser son rêve d’enfance — The Storm Media : reportage sur la transformation du jardin Yago en circuit automobile.↩