Géographie

Keelung : le port le plus proche de Taipei, le plus invisible pour Taipei

À 4 h du matin, le marché aux poissons de Kanzai Ding continue de résonner des cris d’enchères. Les commissaires‑enchérisseurs crient les prix en minnan ; en quelques secondes, un panier de poissons passe des bateaux de Hualien, Yilan et Badouzi aux restaurants japonais du quartier est de Taipei. En 1626, les Espagnols plantent leur drapeau sur l’île de Heping ; en 1875, Shen Baozhen change le nom de « Jilong » en « Keelung », signifiant « base prospère ». En 1984, le port devient le septième plus grand port à conteneurs du monde. Puis trois événements surviennent simultanément : le port de Kaohsiung le dépasse, l’aéroport de Taoyuan s’ouvre, le cercle minier s’effondre. Aujourd’hui, 360 000 personnes y vivent, 39 % font la navette vers Taipei pour travailler. Taipei voit le déclin, la mer voit un port qui n’a jamais quitté sa place.

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Keelung : le port le plus proche de Taipei, le plus invisible pour Taipei

Vue d’ensemble en 30 secondes : En 1626, les Espagnols construisent la forteresse San Salvador sur l’île de Heping ; en 1875, Shen Baozhen renomme « Jilong » en « Keelung », signifiant « base prospère ». En 1884, la guerre sino‑française voit les troupes françaises occuper la ville pendant huit mois ; en 1984, le port se classe septième au monde parmi les ports à conteneurs. Puis trois événements se produisent simultanément : l’ouverture du centre de conteneurs de Kaohsiung dans les années 1960, l’inauguration de l’aéroport de Taoyuan en 1979, et l’effondrement du cercle minier de Jinguashi dans les années 1980. Aujourd’hui, 360 000 habitants y vivent, 39 % font la navette vers Taipei, le taux de logements vacants est de 26 %. Mais à 4 h du matin, le marché aux poissons de Kanzai Ding continue de résonner des cris d’enchères, le nombre de vautours noirs passant de 272 en 2013 à 800 aujourd’hui. Cet article veut dire : Keelung est le port‑mère de Taipei.

4 h du matin, Kanzai Ding

Si vous demandez à un Keelungais « Quand Keelung est‑elle la plus charmante ? », il ne vous parlera pas du soir du marché de Miao Kou (c’est l’attraction des touristes). Il vous parlera de 4 h du matin à Kanzai Ding.

Le marché aux poissons de Kanzai Ding se trouve sur la rue Xiaoyi, le tronçon traversé par la rivière Xuchuan. « Kanzai » signifie « escaliers de pierre » en minnan, car les pêcheurs devaient autrefois porter leurs prises sur ces marches jusqu’à la rue ; d’où le nom. De 2 h à 6 h du matin, c’est le moment le plus animé, le « Tsukiji » nocturne taïwanais, le plus grand marché de produits de la mer du nord de Taiwan[^1].

Le commissaire‑enchérisseur (糶手) est l’âme du marché. Debout sur des caisses en bois, il crie les prix en minnan à toute vitesse. Les négociants forment un cercle, échangeant gestes, regards, froncements de sourcils et hochements de tête ; en quelques secondes, un panier de poissons passe des bateaux de Hualien, Yilan et Badouzi aux étals de Taipei, de New Taipei et de Taoyuan. Avant l’aube, le thon destiné aux restaurants japonais du quartier est‑ouest de Taipei est déjà en route.

C’est la preuve contemporaine du rôle de Keelung en tant que port. La gloire historique du septième plus grand port à conteneurs du monde en 1984 appartient au passé, mais la transformation quotidienne du travail maritime en logistique pour la capitale continue. Lorsque la capitale dort, Keelung travaille déjà pour elle.

Quatre cents ans auparavant, les Espagnols plantent leur drapeau sur l’île de Heping

Géologie côtière de l’île de Heping, 2022. Cette petite île à 75 m du continent, en 1626, était le site de la forteresse espagnole San Salvador ; depuis 2016, une équipe de l’Université nationale de Tsinghua y a découvert les vestiges de l’église des Saints, la seule preuve matérielle de la colonisation espagnole à Taiwan.

L’île de Heping, à seulement 75 m du continent, était appelée « Sheliao Island » sous les Espagnols, et avant cela était un village des Puyuma (tribu Ketagalan) appelé « tuman » en langue basay[^2].

Le 5 mai 1626, une flotte espagnole part de Manille (Philippines) vers le nord, occupe Sheliao Island et y érige la forteresse San Salvador, face à la forteresse néerlandaise de Fort Zeelandia à Tainan[^3]. C’est une guerre par procuration entre deux empires maritimes européennes, la lutte pour les routes du Nord‑Asie, Taiwan servant de tampon.

Les Espagnols restent 16 ans. En 1642, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales lance la « Bataille de Jilong », les Espagnols capitulent après six jours[^4]. Les Néerlandais rebaptisent la forteresse Fort Noord Holland, réduisent son envergure et conservent le contrôle du nord de Taiwan, mais repartent en 1668 à cause de troubles autochtones et de déceptions commerciales avec la dynastie Qing[^5].

📝 Note du commissaire : Les manuels d’histoire de Taiwan résument souvent « 1626‑1642 : occupation espagnole du nord de Taiwan ». Pourtant, ces 16 ans ont laissé une preuve enterrée pendant 400 ans : les vestiges de l’église des Saints de San Salvador. Depuis 2011, le directeur du département d’anthropologie de l’Université nationale de Tsinghua, Zang Zhenhua, collabore avec des chercheurs espagnols pour fouiller le site ; en 2016, ils découvrent une partie de l’église et quatre tombes, puis poursuivent les fouilles en 2019[^5]. L’église couvre plus de 200 m², s’étend sur plus de 350 m², et 21 restes humains sont exhumés, dont des missionnaires européens et des enfants autochtones Puyuma enterrés dans des jarres en terre cuite. L’équipe résume : « Le site archéologique de l’île de Heping est la seule preuve de la colonisation espagnole à Taiwan »[^6]. Ainsi, 400 ans de connexions mondiales de Taiwan sont littéralement enfouis sous le sol de cette petite île.

« Base prospère » : le renommage de Shen Baozhen

En 1875 (première année du règne de l’empereur Guangxu), Shen Baozhen propose la création du « préfecture de Taipei ». Dans son rapport, il change le nom de « Jilong » en « Keelung », voulant signifier « base prospère », en remplaçant les caractères par des homophones mandarin[^7]. Le 16 janvier suivant (20 décembre du calendrier lunaire), la nouvelle division administrative est annoncée, Jilong devient Keelung.

Ce renommage s’inscrit dans la réforme administrative de la dynastie Qing. Pour Shen, Keelung est la porte maritime de Taipei. Renforcer la valeur stratégique du nord de Taiwan passe par ce port ; « Jilong » sonne trop rustique, « Keelung » ressemble à une ville.

Des migrants de Zhangzhou étaient déjà présents. En 1873 (12ᵉ année du règne de Tongzhi), le riche Zhangzhou‑originaire Lin Ben‑yuan fait don d’un terrain à Banqiao pour construire le temple Daijigū. Inauguré en 1875, il rend hommage au saint local Chen Yuan‑guang, centre spirituel des migrants de Zhangzhou à Keelung[^8]. Aujourd’hui, le « temple » du marché de nuit de Miao Kou est ce même Daijigū, qui il y a 150 ans était d’abord un temple de communauté avant d’être entouré par le marché.

Août 1884 : l’arrivée des Français

Dix ans après le renommage, Keelung est confrontée à la guerre.

Le 3 août 1884 au crépuscule, la flotte française arrive au large de Keelung. Le 5 août au matin, les Français ouvrent le feu, Liu Ming‑chuan dirige la défense, les troupes chinoises contre‑attaquent. La bataille de Keelung pendant la guerre sino‑française dure près d’un an[^9].

Les Français occupent Keelung pendant huit mois, mais découvrent rapidement qu’ils sont piégés dans ce « port pluvieux ». En novembre 1884, le choléra et la typhoïde se propagent ; au 23 décembre, 83 soldats français sont morts de maladie. Le 1er décembre, seuls 1 100 soldats restent opérationnels, soit la moitié du nombre initial[^10]. Les maladies tropicales s’avèrent plus meurtrières que les troupes de Liu Ming‑chuan. Le traité de Tientsin est signé le 9 juin 1885, les Français se retirent. Plus de 700 soldats français meurent au total.

Que laissent‑ils derrière eux ? Outre le cimetière militaire en bord de mer, ils laissent un problème que les Keelungais devront résoudre : que faire des plus de 700 âmes françaises non enterrées ?

Le festival de Zhongyuan « Zhang‑tóu‑Xu‑wěi »

Le traitement des morts par les Keelungais remonte à une période antérieure.

En août 1851 (première année du règne de Xianfeng), des affrontements entre migrants de Zhangzhou et de Quanzhou éclatent. En 1853, une violente escarmouche à Fangding (aujourd’hui le cimetière de Nan‑rong) fait plus d’une centaine de victimes. Les chefs des deux communautés négocient un compromis : les ossements des morts sont réunis sous le nom de « Lao‑da‑gong », un autel commun où ils sont vénérés, et un temple « Lao‑da‑gong » est construit.

Le résultat : une rotation des officiants basée sur les caractères de leurs noms de famille, remplaçant la notion de provenance géographique par le sang clanique[^11]. En 1855 (cinquième année de Xianfeng), le système est officiellement mis en place ; un tirage au sort détermine l’ordre de 11 caractères, du « Zhang » au « Xu », d’où le nom « Zhang‑tóu‑Xu‑wěi » : Zhang, Liao, Jian, Wu, Liu, Tang, Du, Chen, Hu, Yao, Xie, Lin, Jiang, Zheng, He, Lan, Han, Lai, Xu.

« Remplacer les combats de bandes par des compétitions de troupeaux afin d’atteindre l’harmonie sociale et la prospérité commune » (Mémoire culturelle nationale, entrée « Festival de Zhongyuan de Jilong »[^12]).

C’est l’esprit central du festival de Zhongyuan de Jilong. Ce n’est pas seulement une cérémonie de prière pour les âmes errantes comme partout à Taiwan ; c’est une institution qui, depuis 170 ans, transforme le souvenir d’une escarmouche mortelle en un rituel cyclique. Les compétitions de troupeaux sont la version ritualisée des combats : on rivalise, mais sans violence, avec des chars décorés, des formations et des tambours.

Autel principal du festival de Zhongyuan de Jilong, octobre 2023. Tour octogonal du parc Zhongzheng, construit au milieu des années 1970, où se déroule chaque année le rituel de Zhongyuan. En arrière‑plan, la tour Keelung Tower.
Autel principal et Keelung Tower, 23 oct 2023. Photo : Wikimedia Commons, CC BY‑SA.

Après la guerre sino‑française de 1884, le rite est renforcé. Les plus de 700 âmes françaises sont intégrées au rituel. « Des immigrants Han, animés par la compassion, décident d’inclure ces soldats sans sépulture dans leurs prières »[^12]. Ainsi, un conflit local se transforme en une cérémonie qui accueille même les ennemis. Depuis 1855, le rituel se tient chaque année au mois lunaire 7 dans le parc Zhongzheng ; le nouvel autel principal, construit au milieu des années 1970, possède une tour octogonale, dont le rez‑dé­cha­n­cé abrite un musée des objets du Zhongyuan[^13].

Les cinq phases de construction du port, 1984 : le septième plus grand port du monde

Après l’arrivée des Japonais, le destin de Keelung bascule complètement.

De 1899 à 1935, sous la domination japonaise, le port subit cinq phases de construction, plus intenses que toutes les initiatives de l’époque Qing[^14]. Phase 1 (1899‑1906) : réaménagement initial et installations de base ; Phase 2 (1906‑1912) : extension du port intérieur, représentant 42 % du trafic maritime de l’île ; Phase 3 (1912‑1929) : approfondissement des quais, entrepôts, grues, le commerce dépasse la moitié du total de l’île ; Phase 4 (1929‑1935) : extension du port intérieur vers l’extérieur ; Phase 5 se poursuit jusqu’à la Seconde Guerre mondiale[^15].

En 1916, le commerce du port de Keelung dépasse celui du port de Tamsui, dépassant même Kaohsiung, devenant le principal port commercial de Taiwan. En 1924, il devient « ville », en 1930 le troisième plus grand centre urbain de Taiwan, derrière Taipei et Tainan[^16]. Aujourd’hui, les entrepôts du quai Ouest 2 (1932) et du quai Ouest 3 (1934) subsistent ; le premier abrite des installations de passagers, le second du fret. Les Japonais construisent le port sur deux niveaux, anticipant le transport de marchandises et de personnes.

Après la guerre, Keelung reste en tête. En 1968, l’exploitation du charbon atteint son apogée, faisant de Keelung, Ruifang, Jiufen et Jinguashi le cœur moteur de l’économie taïwanaise.

Puis vient 1984.

En 1984, le port de Keelung devient le septième plus grand port à conteneurs du monde[^17]. Un petit port recevant 3 000 mm de pluie annuellement devient le nœud numéro 7 du réseau maritime mondial.

Vue aérienne du port de Keelung, 2017. L’ossature du port, issue des cinq phases de construction japonaise, persiste aujourd’hui ; après le pic historique de 1984, le port décline progressivement, tombant à la 113ᵉ place mondiale en 2018, quatrième port commercial de Taiwan.

Puis trois événements se produisent simultanément

À la fin des années 1960, le port de Kaohsiung, grâce à son vaste bassin et à l’extension de son centre de conteneurs, dépasse Keelung à partir de 1969[^18]. En 1979, l’aéroport international de Taoyuan s’ouvre, transférant le principal point d’entrée des passagers de Keelung à Taoyuan ; plus aucun navire ne transporte de passagers vers Taiwan. Dans les années 1980, le cercle minier de Jinguashi, Jiufen et Ruifang s’effondre, privant le port de son plus grand bassin économique.

Ces trois facteurs font chuter Keelung du 7ᵉ rang mondial à la 113ᵉ place en 2018, et au 4ᵉ rang parmi les ports commerciaux de Taiwan[^19]. De 2,09 millions de TEU en 2005, le trafic chute à 1,45 million en 2015, soit une baisse de 30 % (rapport de The Reporter « Keelung, 130 ans de construction du port »[^17]).

« L’industrie portuaire est le moteur de Keelung ; lorsqu’elle s’arrête, la ville s’éteint » (citation de The Reporter, introduction d’un entretien avec un travailleur du port de Keelung[^17]).

Le « pot de fer » de Miao Kou, les galettes de haricots verts de 1882

Les Keelungais ne croient pas vraiment au récit du « déclin ». On leur demande, ils répondent : « Avez‑vous déjà goûté le « ding‑bian‑cuo » de Miao Kou ? »

Le stand numéro 27‑2, appartenant à la famille Wu depuis 1919, se trouve à côté du Daijigū. Fondé en 1919, il est transmis sur trois générations[^20]. Le fondateur Wu Tianfu (1903‑1986) était célèbre pour son bouillon de viande, surnommé « Roupou ». Dans les années 1960, la famille Wu intègre les fruits de mer de Keelung à la préparation, empruntant la technique du « ding‑bian‑cuo », une spécialité fujian‑aise signifiant « côté du chaudron ».

Cette assiette, qui ressemble à des nouilles plates, condense trois histoires : la technique culinaire fujian‑aise, les produits de la mer du port de Keelung, et l’intégration du marché de Miao Kou des années 1960, créant un plat que « seul Keelung peut préparer ».

À quelques pas, la boutique Li Hu (李鵠餅店) se trouve au 90, rue Ren‑san, district Ren‑ai. Fondée en 1882 (8ᵉ année de Guangxu), elle dépasse les 140 ans en 2026[^21]. La première génération, Li Yuan‑xiang, faisait des galettes de haricots verts ; la deuxième, Li Xian‑wen, des croissants au curry ; la troisième, Li Yi‑zong, a modernisé le gâteau à l’ananas. Dans une interview, le petit‑fils explique le nom : « Hu est un oiseau qui vole haut et loin »[^22]. Une ville en déclin possède pourtant une boulangerie qui a survécu plus longtemps que l’histoire de la République de Chine.

Le marché de Kanzai Ding, mentionné plus haut, est le véritable moteur du marché nocturne de Miao Kou. Sans les enchères nocturnes, on ne pourrait pas préparer les tempuras (les Keelungais appellent les tempuras « tian‑bu‑la », qui diffèrent de la version japonaise), les glaces à bulles, les anguilles braisées ou les soupes de crevettes. La gastronomie de Keelung est « goût de la mer » : les cris d’enchères à 4 h du matin deviennent, à 18 h, le goût frais que les touristes dégustent.

Le quartier coloré de Zhengbin, face aux ruines d’Argenna

Maisons colorées du port de pêche de Zhengbin, août 2025. Sous le mandat du maire Lin‑you‑chang, le directeur du département d’aménagement paysager de la Culture University, Guo Qiong‑ying, a collaboré avec les habitants pendant deux ans pour réveiller la participation citoyenne, peignant les vieilles maisons portuaires en 55 couleurs. En face, les ruines du chantier naval d’Argenna sont visibles.
Maisons colorées du port de Zhengbin, 12 août 2025. Photo : Wikimedia Commons, CC BY‑SA 4.0.

Si vous voulez voir comment une ville gère ses ruines, allez au port de pêche de Zhengbin.

Situé à l’est du port de Keelung, Zhengbin était le principal port de pêche du nord sous la domination japonaise. Sous le mandat du maire Lin‑you‑chang (2014‑2022), le directeur du département d’aménagement paysager de la Culture University, Guo Qiong‑ying, a travaillé deux ans avec les résidents pour « réveiller la conscience citoyenne », peignant les vieilles maisons portuaires en 55 couleurs, appelées collectivement les « couleurs de Zhengbin »[^23]. Aujourd’hui, c’est un lieu populaire sur Instagram, mais ce n’est pas le point le plus émouvant.

Le point le plus émouvant : en tournant le coin, juste en face, se dressent les ruines du chantier naval d’Argenna.

Argenna a eu plusieurs vies : en 1919, c’était le dépôt de charbon de Huang Dong‑mao ; en 1937, il devient un quai pour le transport de sable, les pépites d’or de Jinguashi étant acheminées par téléphérique jusqu’à Shui‑nan‑dong, puis à Badou, puis au port de Niú‑chóu, d’où elles partaient pour le Japon[^24]. De 1966 à 1987, il devient le chantier naval Argenna, dirigé par Hsu Kuo‑hang, fabricant de voiliers et de yachts, pionnier du sport nautique taïwanais. En 1987, il ferme et tombe en ruine. En juillet 2016, il est inscrit comme bâtiment historique de Keelung.

À côté de ces ruines grises, les maisons colorées de Zhengbin offrent un contraste saisissant : moins de 100 m de distance. C’est le double visage du processus de modernisation de Keelung, condensé dans le cadre d’une photo de touriste. On y lit toute la narration contemporaine de Keelung : nous ne démolissons pas les ruines, nous construisons des maisons colorées à côté.

Lin‑you‑chang, Hsieh Kuo‑liang, le référendum

Le mandat de Lin‑you‑chang se résume ainsi : « Il faut un sujet qui rassemble les citoyens, renforce l’identité et le sentiment d’appartenance, et redonne à Keelung le contrôle de son port »[^17]. Parmi ses actions : 2014, il empêche la démolition des entrepôts des quais Ouest 2 et Ouest 3 (soutien du ministre Long Ying‑tai, classement comme bâtiment historique) ; 2021, exposition « Nuit des nations » au port de Zhengbin ; 2022, exposition « Design change the starting city: Keelung » à la foire urbaine ; refonte du logo municipal avec cinq couleurs : vert (ville montagneuse), jaune (vitalité), noir (héritage charbonnier), rouge (passion), bleu (port et océan)[^25].

En 2022, Hsieh Kuo‑liang (Kuomintang) est élu maire. Deux ans plus tard, le 13 oct 2024, les Keelungais votent à un référendum de destitution. Refus : 86 014 votes (55,16 %); pour : 69 934 votes (44,84 %); taux de participation : 50,44 %[^26]. La destitution échoue, Hsieh reste en fonction, interdit de nouvelle destitution. Keelung devient la deuxième ville à subir une proposition de destitution après Kaohsiung (Han Kuo‑yu) et la première parmi les divisions administratives de second niveau.

Le référendum n’est pas le sujet principal de cet article. Le point crucial est : pourquoi les Keelungais votent‑ils ? Une jeune femme retournée au pays, Li Yan‑rong, explique dans une interview de The Reporter : « Ma ville natale est Keelung, je ne perds pas mon sentiment d’appartenance en partant ailleurs ». Elle porte les coordonnées de Keelung en tatouage et ajoute : « Je veux me souvenir de mon apparence quand je quitte »[^27].

C’est une petite ville de 360 000 habitants. Mais parmi ces 360 000, certains reviennent voter.

39 % des habitants travaillent à Taipei

En avril 2026, la population de Keelung était de 359 102, déjà en dessous de 360 000[^28].

Le taux de navette inter‑départements est le plus élevé de Taiwan : 39,2 %[^17]. Le taux de logements vacants est de 26 %. The Reporter, dans « Keelung, 130 ans de construction du port », écrit : « Keelung détient deux records nationaux : 15 ans et plus, taux de navette inter‑départements 39,2 % et taux de logements vacants 26 % »[^17]. Dans les entretiens du même média sur le référendum, le sentiment le plus récurrent est la fatigue : « Qui que ce soit fait la même chose » (chef de village Dai Xue‑li) [^27].

En 2025, le gouvernement municipal a augmenté l’aide à la natalité de 20 000 à 30 000 NT$, mais « comparé à Taipei et New Taipei, cela reste insuffisant ». Keelung n’a pas de métro ; le terminal principal de la compagnie de bus Guoguang relie 24 h/24 la ville à la capitale, constituant le lien physique le plus direct.

Un chiffre plus profond : « Les habitants n’ont pas confiance en leur ville, dire « je suis de Keelung » est un peu honteux »[^17] (citation d’un habitant dans The Reporter). Un port qui fut le septième du monde en 1984, dont les résidents en 2026 déclarent : « Dire que je suis de Keelung, c’est un peu embarrassant ». Cette dissonance touche chaque Keelungais qui fait la navette vers Taipei.

Pourtant, en discutant avec les Keelungais, on constate qu’ils ne croient pas vraiment à ce récit. Ils savent que Taipei ne les voit pas, mais ils n’ont pas besoin d’être vus. Ils ont le bruit des enchères nocturnes de Kanzai Ding, les ruines d’Argenna à côté des maisons colorées, le festival de Zhongyuan de 1855 encore vivant, les galettes de haricots verts de 1882. Tout cela n’a pas besoin de la validation de Taipei.

📝 Note du commissaire : Le récit dominant sur le net est « Keelung décline ». Mais ce récit inverse la causalité. Le véritable facteur du déclin est le déplacement du centre de pouvoir de Taiwan vers Taipei, Taoyuan et Hsin‑chu ; toutes les liaisons logistiques (passagers internationaux, mines, conteneurs) ont été redirigées. Le déclin du port est un effet secondaire du développement national, indépendant des efforts locaux. Le terme « déclin » place Keelung dans un cadre comparatif avec Taipei. Mais vu de la mer, Keelung n’a jamais quitté sa place : le port le plus proche de la capitale. Le problème n’a jamais été Keelung, mais la visibilité de Taipei.

4 h du matin, les vautours noirs attendent

Revenons à la scène d’ouverture.

À 4 h du matin à Kanzai Ding, les cris des enchérisseurs, le bruit des caisses transportées, le bruit de la pluie sur les toiles, tout se mêle sous la lumière orangée des lampes d’enchères. Grossistes, chefs de cuisine, pêcheurs, conducteurs de camions, tous sont en mouvement.

À deux kilomètres, à l’embouchure de la rivière Xuchuan, les vautours noirs tournent en rond.

Le vautour noir est l’oiseau emblématique de Keelung. En 2013, il ne restait plus que 272 individus à Taiwan ; en 2023, ils sont remontés à 808[^29]. Leur nourriture provient du marché aux poissons et du marché voisin : déchets de volaille, restes de poisson, abats, déversés via les égouts de la rivière Xuchuan dans le port[^29]. Un port en déclin offre ainsi un espace vital aux rapaces. Quand les humains se sentent oubliés, les vautours trouvent de la nourriture ici.

Xie Bing‑ying, dans « Rainy Port Keelung », écrit : « Lorsque les gens sur le rivage sont submergés par la pluie et ne peuvent plus lever la tête, je suis secrètement heureux »[^30]. Les Keelungais perçoivent la pluie différemment des autres : pour les étrangers, la pluie est un inconvénient ; pour les Keelungais, elle fait partie du corps même. Le magazine Taiwan Panorama cite un habitant : « Pour le vieux Keelung, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau, on sort toujours avec un parapluie »[^31]. Un éditorial de « Rain City Walk » précise : les Keelungais décrivent les jours nuageux comme « c’est une belle journée »[^32].

La relation de la ville avec la capitale dépend du point de vue. Depuis Taipei, Keelung apparaît comme une ville satellite en déclin. Depuis la mer, Keelung reste un port qui n’a jamais quitté sa place depuis 400 ans. Depuis Kanzai Ding à 4 h du matin, Keelung est une ville qui commence à travailler pour la capitale pendant que celle‑ci dort.

La prochaine fois que vous visiterez Keelung, ne vous limitez pas au marché de Miao Kou. Prenez le train à 3 h 30 depuis Taipei, arrivez à 5 h à Kanzai Ding. Écoutez les cris des enchérisseurs. Regardez les vautours noirs planer au-dessus du port. Vous retiendrez alors une chose : Taiwan est une nation insulaire. Et Keelung, depuis que les Espagnols ont planté leur drapeau en 1626, n’a jamais cessé de recevoir ce qui vient de la mer pour l’île.

Lectures complémentaires

  • Développement urbain de Taiwan et disparités ville‑campagne — Analyse de la position de Keelung comme « port en déclin » dans la structure urbaine nationale
  • Division administrative de Taiwan — Renommage de 1875, élévation au rang de ville en 1924, statut de ville provinciale en 1945
  • Caractéristiques et cultures régionales — Comparaison de Keelung avec d’autres comtés et villes
  • Jinguashi — L’industrie minière qui constituait le plus grand bassin économique du port de Keelung
  • Yehliu — Autre site géologique de la côte nord
  • Topographie côtière et paysages marins de Taiwan — Formation des îles et du groupe volcanique de Keelung
  • Chiayi — Autre ville de taille moyenne dans la série des 22 comtés, également soumise à la pression de la capitale
  • Lienjiang — Série des 22 comtés : le trajet du ferry de Keelung vers les îles Matsu, point de connexion physique entre Matsu et le continent
  • Miaoli — Série des 22 comtés : contraste entre la communauté Hakka et les paradoxes des maires cinq étoiles, comparé à Keelung « invisible pour la capitale »
  • Penghu — Série des 22 comtés : deux refus d’intégration, similaire à Keelung en tant que port d’entrée oublié
  • Yilan — Série des 22 comtés : deux versions de Yilan avant et après le tunnel de la chaîne de montagnes, partageant le destin « trop proche de la capitale »
  • Pingtung — Série des 22 comtés : l’incident de 1874 à Mudan, la catastrophe du
À propos de cet article Cet article a été créé par collaboration communautaire avec l'assistance de l'IA.
Keelung Ville de Keelung Nord Port Port pluvieux Île de Heping Festival de Zhongyuan de Jilong Marché de nuit de Miao Kou Port de pêche de Zhengbin Kanzai Ding Série des 22 comtés et villes
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