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La littérature taïwanaise sous l'ère coloniale japonaise

Du traité de Shimonoseki en 1895 à la reddition japonaise en 1945, la littérature taïwanaise est née comme voix indépendante sous la pression coloniale. Lai Ho (賴和), le père de la nouvelle littérature taïwanaise, Yang Kui (楊逵) et Lü He-ruo (呂赫若) utilisèrent le chinois et le japonais pour résister, témoigner et créer, forgeant la tradition réaliste et le langage littéraire localisé qui allait marquer toute l'écriture taïwanaise ultérieure.

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La littérature taïwanaise sous l'ère coloniale japonaise

Au printemps 1895, le destin littéraire de Taïwan amorce un tout nouveau chapitre dans le bruit des signatures du traité de Shimonoseki. Si la littérature taïwanaise sous la dynastie Qing s'était lentement développée au sein de la matrice culturelle chinoise traditionnelle, les cinquante années de la période coloniale japonaise représentent l'accouchement douloureux mais glorieux d'une vie littéraire indépendante, sous le choc violent de la modernité occidentale.

C'est l'époque la plus complexe, la plus contradictoire et la plus dramatique de l'histoire littéraire taïwanaise. La langue du colonisateur devient l'instrument d'expression de la résistance du colonisé ; les conceptions littéraires nouvelles apportées par l'oppresseur éveillent la conscience nationale de l'opprimé ; l'identité culturelle la plus profonde naît souvent du conflit culturel le plus violent. Au cours de ces cinquante ans, la littérature taïwanaise traverse de multiples transformations — du classique au moderne, du chinois classique au chinois vernaculaire, du chinois au japonais — avant de trouver, au sein de ces tensions culturelles multiples, sa propre voix.

La cession de 1895 : une rupture historique pour la littérature

En 1895, alors que les canons de la guerre sino-japonaise résonnent encore, la signature du traité de Shimonoseki propulse Taïwan sur une autre trajectoire historique. Pour les lettrés taïwanais, il ne s'agit pas seulement d'un bouleversement politique, mais d'un tournant fondamental dans le destin de la littérature.

Les accents tragiques de la littérature de résistance

« Le chagrin printanier est difficile à chasser, je m'efforce de contempler les montagnes ; les souvenirs bouleversants font couler les larmes. Quatre millions de personnes pleurent ensemble — aujourd'hui, il y a un an, Taïwan était cédé. » C'est ainsi que le poète Qiu Fengjia s'exprime dans son poème Chun Chou (Chagrin printain), exprimant la douleur et l'impuissance des intellectuels taïwanais face au sort de la cession.

Durant l'année 1895, Taïwan voit fleurir un grand nombre d'œuvres littéraires de résistance anti-japonaise. Ces œuvres, souvent sous forme de poésie, expriment l'opposition à la domination japonaise et la nostalgie de la patrie. La préface de Taiwan Tongshi (Histoire générale de Taïwan) de Lian Heng, bien que rédigée plus tard, trouve ses racines spirituelles dans cette période. Le constat que « Taïwan n'avait pas d'histoire » traduit la conscience culturelle des intellectuels désireux d'établir une histoire et une parole pour Taïwan.

Cependant, de nombreux lettrés choisissent de « retourner en Chine continentale ». Cette fuite massive de talents culturels provoque une rupture temporaire dans le développement de la littérature taïwanaise. Les lettrés restés à Taïwan doivent soit se taire progressivement sous la politique culturelle japonaise, soit lutter douloureusement dans le conflit entre tradition et modernité, entre local et étranger.

La querelle des littératures ancienne et moderne : le baptême de la modernité

Zhang Wojun : le pionnier du mouvement de la nouvelle littérature

En 1924, un article intitulé « Lettre aux jeunes de Taïwan » paraît dans le Taiwan Minbao (Journal populaire de Taïwan). Son auteur, Zhang Wojun, tout juste revenu de Pékin, critique violemment la poésie et la prose traditionnelles taïwanaises, qu'il juge « insupportablement démodées », et prône l'apprentissage de la nouvelle littérature défendue par Hu Shi et d'autres, en utilisant le chinois vernaculaire pour la création.

Les positions de Zhang Wojun suscitent un débat houleux. Les lettrés traditionnels, représentés par Lian Heng, s'y opposent fermement, estimant que le chinois vernaculaire est « superficiel et insipide » et porte atteinte à la profondeur de la culture chinoise. Le camp de la nouvelle littérature, mené par Zhang Wojun, soutient quant à lui que seul le chinois vernaculaire peut exprimer les pensées et les sentiments de l'homme moderne et permettre à la littérature de véritablement atteindre le peuple.

La portée de cette querelle dépasse largement le cadre littérail. Il s'agit en réalité d'un débat fondamental sur l'orientation du développement culturel de Taïwan : Taïwan doit-elle s'en tenir à la tradition ou embrasser la modernité ? Doit-elle maintenir une culture élitiste ou se tourner vers une culture populaire ? Doit-elle persister dans la « langue nationale » (le chinois) ou accepter la « langue nationale » (le japonais) ?

Le _Taiwan Minbao_ : berceau de la nouvelle littérature

Fondé en 1925, le Taiwan Minbao devient un bastion important du mouvement de la nouvelle littérature. Ce journal ne se contente pas de publier des actualités politiques ; plus important encore, il offre un espace de publication à la nouvelle littérature taïwanaise. Les premières œuvres de nombreux écrivains importants paraissent dans ce journal.

Les pages littéraires du Taiwan Minbao présentent des caractéristiques typiques de leur époque : d'un côté, elles publient de la poésie, des romans et des essais en chinois vernaculaire ; de l'autre, elles conservent des sections pour la poésie classique, illustrant la coexistence du nouveau et de l'ancien propre à cette période de transition. Plus important encore, le journal commence à s'intéresser à la réalité sociale locale de Taïwan, posant ainsi les bases de l'émergence d'une littérature réaliste.

Lao He : le père de la nouvelle littérature taïwanaise

S'il fallait choisir l'écrivain taïwanais le plus important de la période coloniale japonaise, Lao He (1894-1943) serait sans conteste le candidat idéal. Ce médecin de campagne de Changhua, par ses œuvres littéraires, a jeté les bases de la nouvelle littérature taïwanaise et est vénéré comme le « père de la nouvelle littérature taïwanaise ».

L'éveil littéraire et la conscience nationale

La création littéraire de Lao He est indissociable de son éveil politique. En 1921, il participe aux activités de l'Association culturelle de Taïwan et commence à s'intéresser aux problèmes sociaux de l'île. En 1925, il publie l'essai « Sans titre » et le poème « Le sacrifice de l'éveil — à mes compagnons de la bataille de Erlin », entrant officiellement dans le domaine de la création littéraire nouvelle.

Son œuvre représentative Dou Nore (1926) est considérée comme le premier véritable roman en chinois vernaculaire de Taïwan. Ce roman, dont le toile de fond est une fête de temple, dépeint les coutumes de la vie quotidienne taïwanaise tout en intégrant habilement des critiques de la domination japonaise. Le langage du roman est vif et vivant, utilisant abondamment le vocabulaire taïwanais (hokkien), ouvrant ainsi la voie à la localisation de la littérature taïwanaise.

Les fondements du réalisme

La création littéraire de Lao He s'est toujours attachée à la réalité sociale, en particulier aux difficultés de vie des classes défavorisées. Son roman Yi Gan Chengzai (Une « balance ») décrit le traitement injuste subi par le petit marchand Qin Descan à cause de la réforme du système de poids et mesures, révélant profondément l'absurdité et la cruauté du régime colonial.

Cette tendance à l'écriture réaliste a établi une tradition importante pour la littérature taïwanaise. Il ne s'agit pas d'art pour l'art, mais d'une pratique littéraire intervenant dans la réalité, reflétant les souffrances du peuple et éveillant sa conscience. Cette tradition a par la suite influencé de nombreux écrivains comme Yang Kui et Lü He-ruo, devenant une caractéristique majeure de la littérature taïwanaise.

Expérimentation et innovation linguistiques

Les expérimentations linguistiques de Lao He ont une signification pionnière. Ses œuvres utilisent abondamment le vocabulaire et les expressions taïwanaises, allant parfois jusqu'à transcrire directement des caractères chinois en phonétique taïwanaise. Cette approche a suscité de nombreuses controverses à l'époque, mais a établi l'orientation de la localisation linguistique de la littérature taïwanaise.

Plus important encore, à travers ces expérimentations linguistiques, Lao He a trouvé le moyen approprié d'exprimer l'expérience taïwanaise. Son langage littéraire conserve la qualité littéraire du chinois tout en intégrant la vivacité du taïwanais, créant ainsi un chinois moderne aux couleurs locales.

L'essor de la littérature de gauche

Yang Kui : porte-drapeau de la littérature prolétarienne

Yang Kui (1906-1985) est une figure majeure de la littérature de gauche taïwanaise. Parti étudier au Japon dans sa jeunesse, il entre en contact avec la pensée marxiste et la théorie de la littérature prolétarienne. De retour à Taïwan, il se consacre à la création et à la promotion d'une littérature socialiste.

Son œuvre représentative Song Bao Shen (Le livreur de journaux) est le premier roman de la littérature taïwanaise dont le protagoniste est un ouvrier. Cette œuvre dépeint le triste sort d'un jeune livreur de journaux, révélant profondément l'injustice de la société capitaliste. Le langage du roman est simple et puissant, les personnages sont vivants, incarnant les caractéristiques esthétiques de la littérature prolétarienne.

En 1935, Yang Kui fonde la revue Taiwan Xin Wenxue (Nouvelle littérature de Taïwan), la première revue purement littéraire de l'île. La revue publie non seulement les œuvres d'écrivains locaux, mais traduit également de nombreuses œuvres de la littérature de gauche étrangère, offrant ainsi une perspective internationale à la littérature taïwanaise.

Zhang Shenqie et _Taiwan Wenyi_

En 1934, la revue Taiwan Wenyi (Littérature et art de Taïwan) est fondée. Son initiateur, Zhang Shenqie, propose une ligne éditoriale « sans distinction de courant ni de faction », rassemblant largement les forces littéraires taïwanaises. Cette revue devient l'une des publications littéraires les plus influentes de l'histoire littéraire taïwanaise.

La particularité de Taiwan Wenyi réside dans son inclusivité et sa diversité. Elle publie aussi bien des œuvres d'écrivains de gauche que des créations de style moderniste ; elle accueille des compositions en chinois et des œuvres en japonais ; elle s'intéresse à la fois à Taïwan et à la littérature mondiale. Cette attitude ouverte a posé les bases du développement pluraliste de la littérature taïwanaise.

Les luttes littéraires durant la période de « japonisation »

L'essor de la littérature en japonais

En 1937, avec le déclenchement de la guerre sino-japonaise, le Japon met en œuvre le mouvement de « kōminka » (japonisation/impérialisation) à Taïwan, interdisant l'usage public du chinois et imposant l'enseignement du japonais. Dans ce contexte, une génération d'écrivains locaux créant en japonais apparaît.

Ces écrivains se trouvent dans une situation culturelle extrêmement complexe. D'une part, ils doivent utiliser la langue du colonisateur pour créer ; d'autre part, ils souhaitent préserver dans leurs œuvres un attachement à la culture locale taïwanaise. Cette contradiction engendre une tension littéraire unique et donne naissance à certaines œuvres remarquables.

Lü He-ruo : l'artiste par-delà les langues

Lü He-ruo (1914-1951) est l'écrivain le plus important de cette période. Son roman Niu Che (Le bœuf de trait) dépeint avec une finesse remarquable le déclin de la campagne taïwanaise, montrant l'impuissance et les luttes des paysans face au choc de la modernisation. Bien qu'écrit en japonais, le noyau spirituel de l'œuvre reste profondément enraciné dans le sol taïwanais.

La création de Lü He-ruo illustre la stratégie culturelle des écrivains coloniaux : en apparence conforme à la politique coloniale, elle exprime en réalité, par les métaphores et les symboles littéraires, une préservation de la culture locale. Cette écriture « oblique » devient par la suite une tradition importante de la littérature taïwanaise.

Zhang Wenhuan : le persévérant de la littérature

Zhang Wenhuan (1909-1978) est un autre écrivain important de la littérature en japonais. Son roman Yan Ji (Le coq châtré), à travers l'histoire d'un coq castré, sert de métaphore au sort des Taïwanais sous la domination coloniale. L'utilisation de ce procédé symbolique permet à la fois d'échapper à la censure politique et d'exprimer une signification politique profonde.

En 1941, Zhang Wenhuan fonde la revue Taiwan Bungaku (Littérature de Taïwan), la publication littéraire la plus importante de la période de japonisation. Bien que rédigée en japonais, la revue maintient une position littéraire ancrée dans le local taïwanais, offrant aux écrivains taïwanais un précieux espace de publication.

Les caractéristiques esthétiques de la littérature coloniale

L'expression littéraire de la double conscience

La littérature taïwanaise de la période coloniale japonaise présente une caractéristique marquée de « double conscience ». Les écrivains doivent à la fois faire face à la réalité de la domination coloniale et maintenir leur identité avec la culture locale ; ils doivent à la fois apprendre les techniques de la littérature moderne et défendre la position d'une littérature nationale. Cette situation culturelle complexe engendre une esthétique littéraire unique.

Cette double conscience se manifeste à de nombreux niveaux : le choix de la langue (chinois ou japonais), la sélection des thèmes (réalité ou tradition), la position adoptée (résistance ou coopération), le style retenu (local ou international). C'est précisément dans ces choix complexes que la littérature taïwanaise a progressivement forgé sa propre identité.

L'approfondissement du réalisme

La littérature taïwanaise de la période coloniale japonaise est dominée par le réalisme. Ce réalisme n'est pas une simple description de la vie quotidienne, mais porte une forte dimension de critique sociale et de conscience nationale. Les écrivains, à travers leurs œuvres, dénoncent les injustices du régime colonial, reflètent les souffrances du peuple et expriment leur quête de justice sociale.

La particularité de cette littérature réaliste réside dans le lien étroit entre le destin individuel et le destin national. La ruine d'un paysan suggère souvent le déclin de toute la société agricole ; les luttes d'un intellectuel reflètent souvent la détresse de toute la nation. Cette combinaison du récit grandiose et du récit personnel offre à la littérature taïwanaise un riche espace d'expression.

Le langage littéraire de la localisation

Malgré les multiples transitions linguistiques, la littérature taïwanaise de la période coloniale japonaise n'a cessé de chercher un langage littéraire adapté à l'expression de l'expérience taïwanaise. Que ce soit le taïwanais de Lao He, le chinois popularisé de Yang Kui, ou le « japonais taïwanais » de Lü He-ruo, toutes ces démarches témoignent de l'exploration inlassable par les écrivains de la localisation du langage littéraire.

La portée de cette exploration ne réside pas seulement dans la découverte d'un outil d'expression, mais dans l'établissement de l'identité linguistique de la littérature taïwanaise. Quel devrait être le langage de la littérature taïwanaise ? Comment préserver la qualité littéraire tout en reflétant les spécificités locales ? L'exploration de ces questions a fourni une expérience précieuse pour le développement de la littérature taïwanaise d'après-guerre.

Le tournant historique

Le 15 août 1945, avec l'annonce de la reddition par l'empereur japonais, l'ère coloniale japonaise de Taïwan prend officiellement fin. Pour la littérature taïwanaise, c'est à la fois la fin d'une époque et le début d'une autre.

Les cinquante années de la période coloniale japonaise ont légué à la littérature taïwanaise un héritage riche : l'établissement des conceptions de la littérature moderne, l'éveil de la conscience de la localisation, l'inclusion multiculturelle, la fondation de la tradition réaliste. Tout cela constitue une base importante pour le développement de la littérature taïwanaise d'après-guerre.

En même temps, cette période a également mis en lumière certains problèmes du développement littéraire taïwanais : la confusion identitaire linguistique, l'ambiguïté de l'identité culturelle, la complexité des positions politiques. Ces problèmes persistent après la guerre et resurgissent sous de nouvelles formes selon les conditions historiques.

Conclusion : l'épanouissement dans les interstices

La littérature taïwanaise de la période coloniale japonaise est une fleur qui s'est épanouie dans les interstices. Elle se situe entre tradition et modernité, entre local et étranger, entre résistance et coopération. C'est précisément dans ces tensions complexes que la littérature taïwanaise a trouvé sa voix et affirmé son caractère.

La plume de médecin de Lao He, la voix de combat de Yang Kui, la beauté artistique de Lü He-ruo, la détermination de Zhang Wenhuan — ces différents visages littéraires composent ensemble la riche panoplie de la littérature taïwanaise sous l'ère coloniale japonaise. Par leurs créations, ils prouvent que même dans les conditions historiques les plus difficiles, la littérature peut maintenir ses idéaux et exprimer la voix de la nation.

La littérature taïwanaise de cette période a posé des bases solides pour les développements ultérieurs. Sa tradition réaliste, sa conscience de la localisation, son esprit de résistance et son inclusivité culturelle sont devenus des caractéristiques importantes de la littérature taïwanaise, dont l'influence perdure jusqu'à aujourd'hui. Comme Lao He l'a dit dans un de ses poèmes : « Le brave guerrier doit lutter pour la justice » — ce courage et cet idéal littéraires restent à ce jour la plus précieuse richesse de la littérature taïwanaise.


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Bibliographie :

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