Mode de vie

Les wang-a-piau : des tracts électoraux aux champs de bataille de l'enfance, les cartes de combat de la mémoire taïwanaise

Dans les années 1950, les écoliers taïwanais s'affrontaient dans les cours d'école avec des cartes rondes imprimées de personnages de marionnettes en sac (budaixi) et de mangas. Inspiré du jeu japonais « menko », puis transformé par l'essor de l'industrie plastique, le wang-a-piau porte en lui la mémoire collective de plusieurs générations et reflète l'évolution socioculturelle de Taïwan.

En bref (30 secondes) : À partir des années 1950, le « wang-a-piau » (petites cartes de jeu rondes) était bien plus qu'un simple jeu d'enfant à Taïwan — c'était un marqueur de statut entre pairs. Plus on en collectionnait, plus on pesait dans la cour de récréation. Hérité des jeux de cartes chinois anciens (yèzi xì) et inspiré des jeux d'enfants japonais, ces cartes, d'abord en métal puis en plastique, ont arboré des motifs allant des marionnettes en sac aux personnages de mangas, avec des règles de jeu variées, portant la mémoire collective de plusieurs générations taïwanaises. Fait singulier : à Taïwan, même les tracts électoraux étaient recyclés par les enfants en wang-a-piau, devenant des armes insolites sur les champs de bataille de l'enfance.

Dans les années 1950 à Taïwan, à chaque élection, les rues se couvraient de tracts portant le portrait des candidats. Ces documents de propagande politique, aux yeux des adultes, trouvaient une seconde vie inattendue entre les mains des enfants : pliés et découpés avec ingéniosité, ils se transformaient en wang- a-piau que les enfants se disputaient avec passion1. Ces cartes illustrées de figures politiques devenaient, après les cours, les protagonistes de batailles acharnées dans les cours d'école. Ce phénomène de transformation du sérieux politique en jeu d'enfance constitue un pan unique du paysage culturel taïwanais, conférant au wang-a-piau une dimension de mémoire sociale d'autant plus riche.

Les multiples facettes du wang-a-piau : noms, origines et évolution des matériaux

Le terme « wang-a-piau » provient du taïwanais (hokkien). « Wang-a » signifie « image » ou « figurine », et « piau » désigne une étiquette ou une carte2. Ce jeu possède cependant une riche variété de noms régionaux à travers Taïwan : « bian-bian », « pin-pin », « dou-pian », « yang-pian », « hua-pian »3. À Keelung et Chiayi, on l'appelle « ang-a-sian » ou « ang-a » ; à Taoyuan, « bia-gong » ; à Taichung, « qiao-qiao ». Ces appellations multiples reflètent les particularités linguistiques et les contextes culturels des différentes régions de Taïwan.

L'histoire du wang-a-piau remonte aux « madiao pai » (cartes madiao) et au « yèzi xì » (jeu des feuilles) de la dynastie Ming en Chine2. Plus récemment, il est étroitement lié aux « petites images » inclues dans les paquets de cigarettes occidentales à la fin du XIXe siècle, images qui étaient appelées « xiāngyān páizi » (cartes de cigarettes) à Shanghai et ont évolué en « yáng huà » (images occidentales)4. Durant la période de domination japonaise (1895-1945), le jeu japonais « menko » (面子) fut introduit à Taïwan, et sa mécanique consistant à lancer des cartes au sol pour les retourner a profondément influencé le développement du wang-a-piau5.

Les premiers wang-a-piau taïwanais étaient fabriqués artisanalement à partir de papier de canne à sucre ou de papier de crottin de cheval, les images étant d'abord collées puis découpées ; ils étaient principalement en usage avant les années 19503. Avec le progrès des temps, autour des années 1960, l'essor de l'industrie plastique entraîna une transformation des matériaux : du celluloïd (plastique ancien) au carton rigide, les wang-a-piau en plastique finirent par se généraliser et devenir la norme3.

L'empreinte des époques dans les motifs et l'ingéniosité au verso

Les motifs des wang-a-piau sont d'une grande diversité et constituent le meilleur reflet des tendances de chaque époque. Outres les marionnettes de budaixi (comme Shi Yanwen et Ha Ma Er Chi), les personnages de mangas et les héros historiques, on trouvait couramment les douze animaux du zodiaque, des séries animalières, des généraux de guerre (comme Yue Fei, Zhang Fei, Cheng Yaojin), ainsi que les personnages des séries télévisées populaires de l'époque36. La série des personnages du manga Guaï-Guaï (« obéissant ») fait notamment partie des souvenirs communs de nombreuses personnes. La beauté, la rareté et la popularité de ces motifs servaient souvent de critère aux enfants pour juger de la valeur d'un wang-a-piau3.

Au-delà du motif de face, le verso des wang-a-piau regorgeait également d'ingéniosité. Certains portaient un emploi du temps scolaire imprimé, censé rendre leur présence à la maison plus acceptable aux yeux des parents. Certaines séries comportaient même au verso les valeurs et couleurs des cartes de jeu d'échecs, de poker ou de mahjong, leur conférant une fonction de jeu de hasard — ce qui suscitait parfois des débats moraux dans les cours d'école2.

Des règles de jeu variées : souffler, frapper, retourner — les tactiques de l'enfance

Les modes de jeu du wang-a-piau sont d'une grande variété, et leur caractère fortement compétitif et collectionneur plaisait particulièrement aux garçons3. Les règles les plus courantes incluent :

  • Souffler les cartes (shān pái) : Les joueurs placent leurs wang-a-piau face cachée en pile au sol et soufflent à tour de rôle avec la paume de la main. Si un joueur parvient à retourner la carte de l'adversaire face visible, il remporte cette carte2. Ce mode de jeu, qui met à l'épreuve la force du poignet et l'habileté, est une scène classique gravée dans les souvenirs d'enfance de beaucoup.

  • Lancer les cartes (tán pái) : Chaque joueur tient un wang-a-piau et le lance à tour de rôle avec le doigt. Si sa carte atterrit sur celle de l'adversaire, il remporte la carte adverse7. C'est un mode de confrontation plus direct, où la victoire se décide souvent en un instant.

  • Frapper les cartes (jī pái) : Il existe deux variantes : « disperser » et « retourner ». Dans la variante « disperser », plusieurs wang-a-piau sont empilés et les joueurs frappent à tour de rang le milieu de la pile avec une seule carte ; les cartes qui se dispersent reviennent à celui qui a frappé2. Dans la variante « retourner », les joueurs frappent à tour de rôle la carte de l'adversaire pour la retourner face visible et remporter la victoire2.

  • Retourner les cartes (xiān pái) — jeu de mise : Un joueur est banquier, mélange les cartes et les répartit en plusieurs piles. Les joueurs misent, puis comparent les numéros pour déterminer le gagnant2.

  • Comparer les motifs ou les valeurs : Les joueurs révèlent simultanément leurs cartes et déterminent le vainqueur selon le contenu du motif (rang officiel ou habilité martiale des personnages), le motif (pierre-feuille-ciseaux), ou en comparant directement les numéros ou couleurs imprimés. Il arrivait même qu'il faille « débattre » d'histoires ou d'intrigues historiques pour trancher2.

  • Insertion d'une carte maîtresse : Les joueurs posent le même nombre de cartes en pile, insèrent une « carte maîtresse » prédéfinie, puis frappent ou pressent à tour de rôle, selon des règles plus complexes8.

Pour obtenir un avantage dans le jeu, les enfants développaient même diverses techniques de « modification » : appliquer du correcteur liquide (type Tipp-Ex) pour alourdir la carte, ou chauffer légèrement le wang-a-piau avec un briquet pour le courber légèrement et faciliter le souffle ou le lancer3. Il était aussi courant de coller deux cartes ensemble pour augmenter l'épaisseur, de frotter les bords au sol pour les déformer, ou de brûler légèrement les bords pour les recourber9. Ces « petites ruses » constituaient, dans l'univers enfantin de l'époque, une démonstration d'intelligence et de tactique, mais suscitaient aussi fréquemment des disputes entre pairs au sujet de la « tricherie » et de l'« équité ».

La signification culturelle du wang-a-piau et ses liens avec la Grande Chine

À une époque où les jeux vidéo n'avaient pas encore envahi le quotidien, le wang-a-piau, aux côtés des billes, des fusils en bambou et autres jeux d'enfance, constituait l'univers ludique riche des enfants taïwanais3. Posséder un grand nombre de wang-a-piau conférait souvent un statut et un prestige supérieurs parmi les pairs10. Le jeu développait aussi, de façon informelle, la pensée stratégique, la coordination œil-main et les compétences en interaction sociale. En outre, à travers la mise en scène de récits de personnages, le wang-a-piau servait de médium d'« éveil à la culture chinoise », initiant les enfants aux romans historiques et aux romans classiques en chapitres.

Il convient de noter que le wang-a-piau se retrouve dans l'ensemble de la Grande Chine (y compris la Chine continentale, Hong Kong, Macao, Singapour, entre autres) et n'est pas propre à Taïwan. Taïwan privilégie les wang-a-piau ronds d'environ 4 à 5 cm de diamètre, aux bords ondulés ou dentelés, tandis que Hong Kong utilise davantage de cartons rectangulaires épais d'environ 2 cm2. Ces dernières années, dans les écoles primaires de Chine continentale, un dérivé fabriqué à partir de couvercles de paquets de cigarettes, appelé « yān kǎ » (烟卡), s'est développé avec des règles similaires, attirant l'attention des autorités éducatives.

Aujourd'hui, bien que le wang-a-piau ait progressivement disparu du marché grand public des jeux d'enfance, il occupe une place irremplaçable dans le cœur de nombreuses personnes nées dans les années 1950 à 1970510. De nombreux collectionneurs conservent précieusement leurs wang-a-piau jaunis par le temps, et à travers ces petites cartes, reviennent à la pureté de leur enfance, allant jusqu'à raconter ces histoires aux générations suivantes5. Le wang-a-piau est l'un des symboles culturels du développement de la société taïwanaise, témoignant de la mémoire de croissance partagée par toute une génération.

Conclusion

Du « yèzi xì » de la dynastie Ming au jeu « menko » de la période coloniale japonaise, puis au « wang-a-piau » tel qu'il s'est développé localement à Taïwan, ce jeu d'enfance a traversé plusieurs siècles d'évolution. À une époque où les jeux vidéo n'existaient pas encore, il était la monnaie d'échange sociale dans les cours d'école et un vecteur de transmission culturelle, témoignant de la manière dont la langue, l'industrie et la culture populaire taïwanaises se sont entrelacées sur ces petites cartes.

Références

  1. Ban Dai Hu Zi. (5 novembre 2014). Souvenirs des tracts électoraux d'antan (1/2). Tiré de https://wooamooa.pixnet.net/blog/posts/9396768901
  2. Wikipédia. (s.d.). Wang-a-piau. Tiré de https://zh.wikipedia.org/zh-tw/%E7%BF%81%E4%BB%94%E6%A8%99
  3. Banque nationale de mémoire culturelle. (s.d.). Wang-a-piau. Tiré de https://tcmb.culture.tw/zh-tw/detail?indexCode=Culture_Object&id=130939
  4. Banque nationale de mémoire culturelle. (s.d.). Wang-a-piau Da Hua. Tiré de https://tcmb.culture.tw/zh-tw/detail?indexCode=MOCCOLLECTIONS&id=11000048690
  5. Facebook. (28 février 2026). Le « wang-a-piau » occupe une place irremplaçable. Pour beaucoup de personnes âgées... Tiré de https://www.facebook.com/groups/4859434374140886/posts/25922884104035940/
  6. Réseau de collections du Musée national d'histoire de Taïwan. (13 mars 2015). Wang-a-piau aux personnages du manga Guaï-Guaï. Tiré de https://collections.nmth.gov.tw/CollectionContent.aspx?a=132&rno=2010.019.2580.0123
  7. Facebook. (14 novembre 2019). Ceux qui ont joué au #wang-a-piau, levez la main ! (en essuyant discrètement une larme de nostalgie). Tiré de https://www.facebook.com/TaiwanCulturalMemoryBank/posts/%E7%8E%A9%E9%81%8E-%E5%B0%AA%E4%BB%94%E6%A8%99-%E7%9A%84%E8%AB%8B%E8%88%89%E6%89%8B%E9%BB%98%E9%BB%98%E7%95%99%E4%B8%8B%E6%99%82%E4%BB%A3%E7%9C%BC%E6%B7%9A-%E6%AF%8F%E5%80%8B%E5%B9%B4%E4%BB%A3%E7%9A%84%E5%B0%8F%E5%AD%A9%E9%83%BD%E6%9C%89%E5%B1%AC%E6%96%BC%E8%87%AA%E5%B7%B1%E7%9A%84%E5%AF%B6%E7%89%A9%E5%83%8F%E6%96%B0%E7%94%B2%E8%9F%B2%E7%8E%8B%E8%80%85%E9%81%8E%E6%88%B2%E9%96%83%E5%8D%A1%E7%90%83%E5%93%A1%E5%8D%A1%E6%98%8E%E6%98_834770/
  8. Facebook. (25 juin 2019). Zhuge Shilang — Le wang-a-piau, jeu d'enfance. Tiré de https://www.facebook.com/JhugeShiro/videos/%E5%85%92%E6%99%82%E7%AB%A5%E7%8E%A9%E5%B0%AA%E4%BB%94%E6%A8%99%E4%BD%A0%E9%83%BD%E6%80%8E%E9%BA%BC%E7%8E%A9/658271267974100/
  9. YouTube. (6 août 2019). Un collectionneur passionné passe 5 ans à rassembler les souvenirs de sa jeunesse. Tiré de https://www.youtube.com/watch?v=bKUk0yG0ewo
  10. Amis de New Tang Television. (24 septembre 2022). Jeux d'enfance classiques et nostalgiques : étiez-vous aussi un riche collectionneur de wang-a-piau ? Tiré de https://ntdfriends.com.tw/Videos/videos/1663919450125
À propos de cet article Cet article a été créé par collaboration communautaire avec l'assistance de l'IA.
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