Aperçu en 30 secondes : de Montréal en 1976, lorsque le Canada exigea le nom « Taiwan » et que Chiang Ching-kuo, y voyant une humiliation nationale, retira la délégation, à Paris en 2024, où la paire Lee-Wang devint le premier double hommes de l’histoire olympique à conserver son titre, cette petite île a concouru pendant quarante ans sous un code dépourvu de nom de pays. Le même chapeau de « Taipei chinois » : l’accord de Lausanne de 1981 fixa que le drapeau, l’hymne et l’emblème devaient tous être différents, et chaque génération d’athlètes en a porté un poids distinct. Les 12 médailles de Tokyo 2020 et les 7 de Paris 2024 sont respectivement le meilleur et le deuxième meilleur bilan de l’équipe ; sur le plan institutionnel, l’année du retrait de 1976 vit aussi l’ouverture officielle du Centre national d’entraînement à Zuoying, l’Administration des sports fut en 2013 rétrogradée depuis le Conseil des sports, et le Projet Gold de 2018 mobilisa 1,2 milliard de dollars taïwanais sur trois ans : les médailles d’or ne poussent pas dans le vide. Le cadre n’a pas changé, mais la NHK a commencé à dire « Taiwan desu », et France 2 : « c’est bien Taïwan, que nous connaissons ».
Le « Taïwan » qui ne pouvait pas entrer : la porte fermée de Montréal en 1976
Le 16 juillet 1976, à la veille de l’ouverture des Jeux olympiques de Montréal, les 67 membres de la délégation de la République de Chine se retrouvèrent bloqués sur place. Le gouvernement du Premier ministre canadien Pierre Trudeau venait, l’année précédente, d’établir des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine1. Il donna alors une consigne au CIO : la délégation pouvait participer aux Jeux, mais pas sous le nom de « République de Chine » (Republic of China) ; il fallait faire une concession sur l’un des trois éléments, le drapeau, l’hymne ou le nom national. Le président du CIO, Lord Killanin, multiplia les médiations, et la solution finale fut une entrée sous le nom de « Taiwan » : ce fut la première, et la seule, fois où le nom « Taiwan » fut posé sur la table dans l’arène olympique2.
Le Premier ministre Chiang Ching-kuo trancha et refusa. Considérant l’exigence comme une humiliation nationale, il annonça le retrait de la délégation. Celle-ci quitta directement l’aéroport de Montréal pour rentrer à Taipei3.
Quatre mois après la fermeture de cette porte par laquelle « Taiwan » n’était pas entré, en novembre 1976, le centre d’entraînement de Zuoying fut officiellement créé. Le site avait initialement été préparé comme base d’entraînement des athlètes pour les Jeux de 1976, avec des préparatifs lancés dès 1975 ; ceux qu’il accueillit furent les membres d’une équipe qui n’était finalement jamais allée aux Jeux4. Le point de départ du Centre national d’entraînement sportif repose sur ce nœud temporel ironique : une infrastructure construite pour concourir commença à fonctionner avec l’édition à laquelle Taïwan ne put pas participer.
📝 Note curatoriale : un récit courant sur Internet affirme que « le CIO a forcé la République de Chine à changer de nom ». Il est commode, mais inexact : en 1976, l’exigence nominale venait du gouvernement du pays hôte, le Canada, tandis que le CIO jouait plutôt un rôle de médiateur. Diriger simplement la critique vers le CIO fait manquer un fait plus aigu : c’était la première et dernière fois que le nom « Taiwan » avait la possibilité d’entrer dans l’espace olympique, et la décision de le refuser fut prise à Taipei, non à Genève.
Le retrait ne fut pas un événement isolé. En 1971, la République de Chine quitta les Nations unies ; en 1972, les relations diplomatiques entre la RDC et le Japon furent rompues ; en 1979, ce fut au tour des relations entre la RDC et les États-Unis. Les portes de la scène internationale se fermaient l’une après l’autre. Les Jeux olympiques n’en étaient qu’une. Le 25 octobre 1979, le CIO adopta à Nagoya une résolution par vote par correspondance, avec 62 voix pour, 17 contre et 2 abstentions5 : Pékin entrait sous le nom de « République populaire de Chine » et utiliserait le drapeau et l’hymne de la RPC ; Taipei resterait, mais son drapeau, son hymne et son emblème devraient tous différer des versions existantes de la RDC.
Ces deux mots, « différer de », semèrent la micro-politique des quarante années suivantes.
Le prix d’une chanson réécrite : l’accord de Lausanne de 1981
Drapeau du Comité olympique de Taipei chinois, conçu en 1980 par Weng Ming-yi et validé par Chiang Ching-kuo, utilisé après l’accord de Lausanne de 1981 — domaine public Wikimedia Commons
Le 23 mars 1981, à Lausanne, en Suisse. Le président du Comité olympique chinois Shen Chia-ming et le président du CIO Juan Antonio Samaranch, nouvellement élu lors de la session de Moscou en juillet 1980, signèrent l’accord6. Celui-ci fixa « Taipei chinois » (Chinese Taipei) comme nom officiel, et trois objets vinrent avec lui : le drapeau, l’hymne et l’emblème.
Le concepteur du drapeau était Weng Ming-yi7. Ancien pentathlonien moderne et alors en poste au Comité olympique chinois, il soumit trois modèles en 1980 ; Chiang Ching-kuo en valida un : fond blanc, au centre une fleur de prunier portant le soleil blanc sur ciel bleu, les cinq anneaux en dessous. Il fut ensuite couramment appelé « drapeau à la fleur de prunier »8. Ce n’est pas le drapeau national de la République de Chine, mais il en conserve le contour du soleil blanc sur ciel bleu ; c’est un drapeau à usage unique, réservé aux compétitions internationales, que l’on ne voit pas dans l’espace intérieur.
L’hymne suivit un parcours plus tortueux. En juin 1983, le Comité olympique chinois décida de conserver la mélodie composée en 1937 par Huang Tzu pour l’« Hymne au drapeau national », et demanda au vice-président Chang Pi-teh d’en réécrire les paroles9. Les paroles originales, écrites en 1937 par Tai Chuan-hsien, disaient : « Montagnes et rivières majestueuses, ressources abondantes, descendants de Yan et Huang, puissance de l’Asie orientale… ciel bleu, soleil blanc, terre toute rouge. » Cette version était manifestement intouchable. Les nouvelles paroles de Chang Pi-teh furent : « Olympique, olympique, sans distinction de religion, sans considération de race ; pour promouvoir l’amitié, pour la paix mondiale, la jeunesse des cinq continents se réunit aux Jeux olympiques… »10
Même mélodie, autres paroles. Une même phrase musicale chante deux espaces-temps. En février 1984 aux Jeux d’hiver de Sarajevo, puis en juillet de la même année aux Jeux d’été de Los Angeles, Taïwan entra pour la première fois sous le nom de « Taipei chinois »11. Le jour où Tsai Wen-yee décrocha le bronze à Los Angeles en haltérophilie masculine, catégorie 60 kg, avec 125 kg à l’arraché, 147,5 kg à l’épaulé-jeté et 272,5 kg au total12, le drapeau hissé sur le podium était celui à la fleur de prunier, la mélodie jouée était celle de l’Hymne au drapeau national, mais les paroles avaient été remplacées.
Cet interstice entre « même mélodie » et « autres paroles » n’a cessé de tirailler pendant quarante ans. Le 4 août 2024 à Paris, lorsque la paire Lee-Wang monta sur le podium après avoir conservé son titre en double hommes, le drapeau olympique à la fleur de prunier fut hissé et la mélodie de l’hymne olympique fut jouée ; dans le public, les spectateurs taïwanais chantèrent en chœur, mais ils chantèrent les paroles de l’Hymne au drapeau national, pas celles de l’hymne olympique13. Après le match, Wang Chi-lin dit en souriant : « Aux Jeux de Tokyo, il n’y avait pas de public ; nous étions seulement deux à chanter nous-mêmes. Cette fois, tout le public a chanté avec nous. »14 La plupart des gens ne se souviennent même pas de la forme des paroles de l’hymne olympique : c’est à la fois la faille laissée par la réécriture de 1983 et la manière dont la population la recoud au quotidien.
Le 24 novembre 2018, le « référendum pour la rectification du nom aux Jeux olympiques de Tokyo » fut soumis au vote, proposant de demander la participation aux Jeux de Tokyo 2020 sous le nom de « Taïwan ». Le référendum fut rejeté15. Avant le scrutin, le CIO envoya trois courriers d’avertissement : si l’initiative aboutissait, l’adhésion du Comité olympique chinois pourrait être annulée, ce qui signifiait que les athlètes risquaient de ne même plus pouvoir porter ce chapeau de « Taipei chinois ». Du souvenir du retrait de 1976 au référendum de 2018, la société taïwanaise apprit une chose : ce chapeau permet aux athlètes d’entrer dans le stade ; si on l’enlève, la porte peut se refermer.
Le débat référendaire de cette année-là peut se lire comme la tension irrésolue de cette île : d’un côté, le souvenir de la porte fermée de 1976, puisque le nom « Taiwan » avait alors été repoussé par son propre gouvernement, il était légitime d’essayer de le revendiquer à nouveau ; de l’autre, la réalité du terrain sportif, où les athlètes ne devaient pas perdre leur chance de concourir à cause des décisions des adultes. Kuo Hsing-chun, Lin Yun-ju et Tai Tzu-ying exprimèrent publiquement leurs inquiétudes avant le référendum, craignant de perdre leur qualification. Ces deux positions habitent le même chapeau, et le résultat du référendum fut l’équilibre provisoire de ces deux poids cette année-là.
La longue nuit de 16 ans et les deux ors en 15 minutes : 1968-2004

Yang Chuan-kwang, médaille d’argent du décathlon aux Jeux olympiques de Rome en 1960 ; en 2025, cette médaille fut désignée par le ministère de la Culture comme le premier trésor national relevant du sport — domaine public Wikimedia Commons
Les 6 et 7 septembre 1960, au stade olympique de Rome. Yang Chuan-kwang (1933-2007, Amis, originaire de la communauté de Malan à Taitung) portait une tenue de sport au drapeau de la République de Chine16 et affronta pendant deux jours son camarade de l’UCLA et colocataire Rafer Johnson dans le décathlon. Son total final fut de 8 334 points, 58 de moins que Johnson : médaille d’argent17.
Cette compétition fonda son surnom d’« Homme de fer d’Asie ». Ce fut aussi la première médaille olympique individuelle de l’histoire de Taïwan, alors République de Chine. Le 29 avril 2025, le ministère de la Culture annonça que cette médaille d’argent serait classée « antiquité importante », premier trésor national sportif18.
Mais après cette médaille de 1960, l’attente fut longue. En 1968, à Mexico, Chi Cheng décrocha le bronze sur 80 mètres haies féminin, en 10,51 secondes19 : première médaille olympique féminine taïwanaise, et point de départ du surnom d’« antilope volante ». Puis vint un vide de 16 ans. Munich 1972, Montréal 1976 avec le retrait, Moscou 1980 avec le boycott du camp américain : trois éditions blanches d’affilée.
En 1984 à Los Angeles, Tsai Wen-yee remporta le bronze en haltérophilie masculine, catégorie 60 kg : ce fut la première médaille sous le nom de « Taipei chinois », et la fin d’une période creuse de 16 ans20. L’expression d’époque « Chine libre » arriva elle aussi en bout de course avec cette médaille de bronze : la médaille olympique suivante n’arriverait que vingt ans plus tard, à Athènes.
📝 Note curatoriale : l’histoire des médailles olympiques en quatre étapes n’est pas un récit d’évolution linéaire : Yang Chuan-kwang en 1960, Chi Cheng en 1968, Tsai Wen-yee en 1984, chacune de ces médailles est un sommet isolé porté par un talent individuel, presque sans socle institutionnel. Le vrai tournant n’apparaît qu’après les années 2000, avec la montée en statut du Centre national d’entraînement, la création de l’Administration des sports et le lancement du Projet Gold, lorsque se dessine enfin une « production systémique ». Condenser ces plus de quarante ans en une simple chronologie ferait manquer cette longue nuit de 16 ans : celle d’un stade qui ne pouvait compter que sur l’irruption du génie.
Le 27 août 2004 à l’aube, heure de Taïwan, soit le soir du 26 août à Athènes. Chen Shih-hsin monta sur le tatami contre la Cubaine Diaz en finale olympique de taekwondo féminin, catégorie 49 kg, et l’emporta 6-421. Quinze minutes plus tard, Chu Mu-yen affronta le Mexicain Salazar en finale masculine, catégorie 58 kg, et gagna 6-122. En quinze minutes, Taïwan remporta deux médailles d’or olympiques : ses première et deuxième.
Cela mit fin à 72 ans d’attente sans or. Le point de départ du décompte n’était pas Yang Chuan-kwang en 1960, mais Liu Changchun aux Jeux de Los Angeles en 1932 : il représentait alors seul la République de Chine afin d’empêcher le Japon d’inscrire des athlètes sous le nom du « Mandchoukouo »23. Une longue nuit de 72 ans fut close en relais par deux athlètes en quinze minutes.
Le taekwondo n’était devenu sport olympique officiel qu’aux Jeux de Sydney en 2000 ; Athènes 2004 n’était que sa deuxième édition officielle. Autrement dit, le premier or de Taïwan vint d’une discipline dont la porte venait à peine de s’ouvrir depuis quatre ans. Cela reflète un fait structurel : les disciplines individuelles sont relativement favorables à une petite délégation comme celle de « Taipei chinois ». Les sports collectifs peinent à atteindre la scène olympique, le baseball entrant et sortant du programme et le basket-ball n’obtenant même pas son billet ; les sports de combat individuels offrent, eux, un chemin vers l’or à coût institutionnel relativement plus bas.
Ce qui est hissé n’est pas le drapeau national, ce qui est chanté n’est pas l’hymne national, mais c’est nous qui pleurons : l’ingénierie des médailles d’or après 2013
Emblème du Comité olympique de Taipei chinois — domaine public Wikimedia Commons
Le 1er janvier 2013, le Conseil des sports fut rétrogradé en Administration des sports du ministère de l’Éducation24. C’est un moment clé, souvent mal décrit : on parle couramment d’une « élévation de statut », alors qu’il s’agit en réalité d’un passage d’un organisme de rang ministériel à une agence subordonnée au ministère de l’Éducation, donc d’un abaissement administratif. Cette rétrogradation résultait d’une réorganisation institutionnelle, fondée sur l’idée d’intégrer le sport à la gouvernance du système éducatif.
Le 1er janvier 2015, le Centre national d’entraînement sportif fut transformé en personne morale administrative, quittant la tutelle directe du ministère de l’Éducation pour adopter un mode de gestion corporatisé25. La trajectoire commencée avec les préparatifs de Zuoying en 1975, l’ouverture officielle en 1976, puis le changement de nom en 2001 en « Centre national d’entraînement des athlètes » sous gestion directe du Conseil des sports, obtint après quarante ans un droit d’autogouvernance.
En 2018, l’Administration des sports lança le « Projet Gold » (Project Gold) : 1,2 milliard de dollars taïwanais sur trois ans, ciblant des athlètes prioritaires avec des programmes d’entraînement sur mesure, un soutien en sciences du sport, des stages à l’étranger et un encadrement dédié26. L’objectif de la première phase était clair : permettre aux athlètes d’obtenir leur qualification pour les Jeux olympiques de Tokyo 2020. Les 38 athlètes accompagnés se qualifièrent tous, 18 entrèrent dans le top 8, et le résultat final fut de 2 ors, 4 argents et 1 bronze27. Le soutien annuel à l’entraînement de Lin Yun-ju approchait les 8 millions de dollars taïwanais, un ordre de grandeur souvent cité dans les cas individuels28.
📝 Note curatoriale : les médailles d’or sont le produit d’une ingénierie de gouvernance publique, non d’un slogan nationaliste du type « reflet de la puissance nationale ». Les 12 médailles de Tokyo 2020 et les 7 de Paris 2024 reposent sur la ligne qui va de la préparation du Centre national d’entraînement en 1975 à sa corporatisation administrative en 2015, puis au Projet Gold de 2018. Dans le même temps, le sport scolaire de base est comprimé par la pression des examens, la fréquentation de la CPBL oscille entre pics et creux, et les ligues professionnelles féminines peinent à prendre une forme stable. Le prix d’une concentration des ressources au sommet est une faille à la base. Cet article parle des médailles d’or olympiques ; ce qu’il ne dit pas, c’est combien de temps il reste encore aux enfants de cette même île pour bouger à l’école.
Les Jeux olympiques de Tokyo 2020 furent reportés à juillet-août 2021 en raison de la pandémie. La délégation de Taipei chinois remporta 2 ors, 4 argents et 6 bronzes, soit 12 médailles au total29 : le meilleur bilan de son histoire. Kuo Hsing-chun décrocha l’or en haltérophilie féminine, catégorie 59 kg, avec trois records olympiques, 103 kg à l’arraché, 133 kg à l’épaulé-jeté et 236 kg au total30 ; Lee Yang et Wang Chi-lin, la « paire Lee-Wang », remportèrent la première médaille d’or olympique taïwanaise en badminton31. Lors de la cérémonie d’ouverture, la présentatrice de la NHK Wakuda Mayuko dit : « Taiwan desu »32. Le Japon avait délibérément placé la délégation dans le groupe « タ », et non dans le groupe « チ » : une opération d’ordre alphabétique à l’intérieur des règles du CIO, qui plaçait pour la première fois Taiwan avant China.
À Paris en 2024, Taïwan obtint 2 ors et 5 bronzes, soit 7 médailles, deuxième meilleur bilan de l’histoire de l’équipe33. Le 4 août, la paire Lee-Wang conserva son titre en finale du double hommes : c’était la première fois dans l’histoire olympique qu’une même paire masculine de double conservait son titre34. Le 9 août, Lin Yu-ting remporta l’or en boxe féminine, catégorie 57 kg, après une compétition marquée par la controverse de genre lancée par l’IBA et le soutien du CIO à sa participation35. Kuo Hsing-chun décrocha le bronze en haltérophilie féminine, catégorie 59 kg, avec un total de 235 kg, devenant la première athlète taïwanaise à remporter une médaille lors de trois éditions olympiques consécutives36. Les autres bronzes furent remportés par Lee Meng-yuan en trap masculin, première médaille olympique de l’histoire du tir taïwanais37, Wu Shih-yi en boxe féminine, catégorie 60 kg, Chen Nien-chin en boxe féminine, catégorie 66 kg, et Tang Chia-hung à la barre fixe masculine en gymnastique artistique38.
Après son argent en judo masculin, catégorie 60 kg, à Tokyo 2020, Yang Yung-wei s’arrêta en quart de finale à Paris 2024 et ne remporta pas de médaille39.
Lors de l’entrée de la délégation de Taipei chinois à Paris, France 2 commenta : « Taipei chinois, c’est bien Taïwan, que nous connaissons. »40 Même mélodie, autres paroles, autre drapeau ; mais hors du terrain, le pouvoir de nommer a discrètement retourné l’étiquette.
Une histoire non écrite sous les cinq anneaux : le baseball et l’interstice de « Taipei chinois »
Le 21 août 1931, au stade Koshien de la préfecture de Hyogo, au Japon. L’école d’agriculture et de sylviculture de Chiayi, Kagi Norin ou Kano, atteignit la finale du championnat national japonais de baseball des collèges, le Koshien d’été : c’était la première fois qu’une école de Taïwan accédait à cette scène41. Elle perdit la finale 0-4 contre l’école commerciale de Chukyo et termina vice-championne42. Le lanceur Go Meisho, ou Wu Ming-chieh (1911-1983, Hakka de Miaoli, surnommé « Kirinshi » et « bras étrange »), lança seul les six matchs de l’équipe43.
Parmi les 14 titulaires de Kano, il y avait des Japonais, des Han et des Autochtones ; l’expression de « république des trois groupes » fut ensuite citée à répétition44. L’entraîneur Kondo Hyotaro, issu de l’école commerciale de Matsuyama, à Ehime, était un instructeur de baseball professionnel qui transplanta à Chiayi le système d’entraînement du yakyu japonais, le baseball à la japonaise45. Après le retour de l’équipe à Taipei en 1931, elle défila dans les rues ; la scène est conservée par la Banque nationale de la mémoire culturelle du ministère de la Culture46. En 2014, le film KANO fit revenir cette histoire dans l’espace public.
Depuis l’époque coloniale japonaise, le baseball est le sport le plus populaire à Taïwan. Après-guerre, il se prolongea dans le « baseball à trois niveaux » : en 1969, l’équipe junior Golden Dragon battit 5-0 l’équipe Briarwood de North County, Santa Clara, en Californie, lors de la finale de Williamsport, remportant le premier titre mondial de Little League de Taïwan47. Pour les générations nées dans les années 1950 et 1960, attendre la retransmission à l’aube devant la télévision fait partie de la mémoire collective.
Mais cette mémoire collective a une face sombre longtemps dissimulée. En 1968, l’équipe junior de Hongye battit 7-0 l’équipe japonaise invitée des « stars juniors du Kansai », souvent décrite à tort comme « l’équipe championne du monde de Wakayama » alors qu’il s’agissait en réalité d’une sélection régionale. Après le match, une enquête judiciaire révéla une affaire d’usurpation d’identité : sur 13 joueurs, 5 avaient menti sur leur âge et dépassaient la limite, 9 avaient utilisé le dossier scolaire d’autrui pour entrer sur le terrain, seuls 4 étant de véritables élèves ; en 1969, le chef adjoint de l’équipe Hu Hsueh-li et d’autres furent condamnés avec sursis pour falsification de documents publics48. Les médias l’appelèrent ensuite « la grande supercherie du siècle ». Le point de départ du baseball à trois niveaux était à moitié un talent réel, à moitié une pièce cousue par le système.
Le 23 octobre 1989, la Chinese Professional Baseball League (CPBL) fut officiellement fondée : après le Japon et la Corée du Sud, c’était la troisième ligue professionnelle de baseball d’Asie. Le 17 mars 1990, au stade municipal de baseball de Taipei, eut lieu le match d’ouverture de la première saison : Brother Elephants contre Uni-President Lions, score final Brother 3-4 Uni-President49. Brother perdit. Chang Yung-chang devint le premier lanceur perdant de l’histoire, Tu Fu-ming le premier lanceur gagnant50. La première saison commença avec quatre équipes, Brother, Uni-President, Wei Chuan et Mercuries, et le baseball professionnel trouva à Taïwan son premier point d’ancrage solide. La CPBL traversa plusieurs scandales de matchs truqués, dont l’affaire Black Eagles en 1997, l’affaire Black Rice en 2005 et l’affaire Black Elephants en 2008 ; au plus bas, les supporters désertèrent massivement, mais en 2024 l’affluence totale remonta au-dessus de 2,9 millions de spectateurs51, signe d’une nouvelle phase de renaissance.
D’où la question : pourquoi le sport le plus populaire à Taïwan est-il si rare sur la scène olympique ?
L’histoire olympique du baseball est celle d’entrées et de sorties successives. Les Jeux de Pékin 2008 furent la dernière édition où le baseball fut sport officiel, Taïwan concourant sous le nom de « Taipei chinois » et terminant 5e52. Londres 2012 et Rio 2016 n’eurent pas de baseball. Le baseball revint à Tokyo 2020, mais Taipei chinois se retira des qualifications : au risque pandémique s’ajoutait le refus de plusieurs joueurs de CPBL de voyager à l’étranger pendant la période de compétition53. Paris 2024 n’avait pas de baseball. À Los Angeles 2028, le baseball reviendra avec un format à six équipes54.
Ces allers-retours du baseball olympique tiennent aux rapports de force entre le CIO et la Major League Baseball américaine sur la libération des joueurs, et à la question de savoir si le pays hôte a besoin du baseball pour remplir les tribunes : c’est une politique interne des Jeux, non un problème propre au baseball. Pour Taïwan, cela signifie une chose structurelle : l’ancre la plus forte de l’identité nationale, le baseball, ne s’accomplit précisément pas sous les cinq anneaux. Le récit des médailles d’or taïwanaises se déroule en taekwondo, badminton, haltérophilie et boxe ; mais le rituel collectif du « pays entier qui regarde le match » se joue dans la CPBL, le Championnat d’Asie et la Classique mondiale de baseball (WBC). L’intersection entre ces deux systèmes est disproportionnellement réduite.
Le 19 novembre 2023, lors des qualifications de la WBC, Taïwan enchaîna en 2024 des victoires contre le Japon et les États-Unis au Premier12 mondial de baseball, remportant son premier titre Premier12 : cette nuit-là, 26 000 personnes chantèrent ensemble au Taipei Dome, et Taipei 101 afficha le mot « champion » ; l’impact de cette victoire dépassa de loin celui de toute médaille olympique de la même année55. Une même île court dans deux récits sportifs : l’un est le cadre olympique de « Taipei chinois », tous les quatre ans, disciplines dispersées, médailles d’or dominées par les femmes ; l’autre est celui de l’« équipe chinoise » de baseball, avec des compétitions chaque année, une domination masculine et une base sociale profonde.
Conclusion : ce chapeau, le monde commence à l’appeler Taïwan
Wang Chi-lin a dit : « Aux Jeux de Tokyo, il n’y avait pas de public ; nous étions seulement deux à chanter nous-mêmes. Cette fois, tout le public a chanté avec nous. » Il parlait de la finale du double hommes du 4 août 2024 à Paris, où la paire conserva son titre : ce qui fut hissé était le drapeau olympique à la fleur de prunier, ce qui fut joué était la mélodie de l’hymne olympique, et ce que le public chanta fut l’Hymne au drapeau national. Le cadre était « Taipei chinois », mais son contenu avait déjà été réécrit par les personnes présentes.
La NHK dit « Taiwan desu », France 2 dit « c’est bien Taïwan, que nous connaissons », les documents officiels du CIO écrivent toujours Chinese Taipei, mais le Japon a délibérément placé la délégation dans le groupe « タ », et les journalistes du monde entier appellent cette équipe Taiwan. Le drapeau, l’hymne et l’emblème fixés par l’accord de Lausanne de 1981 sont toujours à leur place ; ce chapeau demeure sur la tête, il n’a pas été retiré. Mais sa mobilité, le fait qu’un même chapeau puisse porter des poids différents selon qui le porte, a été élargie couche après couche par quarante ans de médailles d’or, de retraits, de référendums et de titres conservés.
De la porte « Taiwan » fermée à Montréal en 1976 à l’équipe que le monde appelle Taiwan à Paris en 2024, ce qui s’est produit entre les deux, c’est qu’une petite île, avec un terrain d’entraînement de 36 000 kilomètres carrés, quatre itérations d’autorités de tutelle, un projet à 1,2 milliard, 52 athlètes délégués et une chanson dont les paroles furent réécrites, a lentement cousu son nom sur le carton de placement des compétitions internationales. Aux prochains Jeux de Los Angeles en 2028, le baseball reviendra, la liste des médaillés d’or sera mise à jour, et ce chapeau sera peut-être toujours sur la tête. Mais après avoir lu quarante ans de calendriers sportifs, ce qu’il vaut le plus la peine de retenir est peut-être ceci : quand le drapeau, l’hymne et l’emblème sont contraints, il ne reste plus que le contenu à changer, et c’est ce que les habitants de cette île n’ont jamais cessé de faire.
Lectures complémentaires
- Tai Tzu-ying : de jeune fille de Zuoying, Kaohsiung, à triple numéro un mondiale
- Kuo Hsing-chun : le parcours d’une haltérophile médaillée lors de trois Jeux olympiques consécutifs
- Lee Yang : la paire Lee-Wang écrit la première conservation du titre en double hommes de l’histoire olympique
- Yang Yung-wei : le système d’entraînement derrière l’argent en judo à Tokyo 2020
- Chuang Chih-yuan : le roi solitaire du tennis de table, quatre fois champion d’Asie
- Culture du baseball taïwanais : un siècle d’histoire du baseball, de Kano à la CPBL
Références
Sources des images
Images à compléter par la session principale.
- Établissement des relations diplomatiques entre le Canada et la République populaire de Chine (13/10/1970) ; rupture avec la République de Chine. Wikipédia, « Relations Canada-Chine ».↩
- Site officiel du Comité olympique chinois, « Jeux olympiques de Montréal 1976 » (tpenoc.net/game/montreal-1976) ; Central News Agency, 10/07/2024, « Rétrospective des interventions politiques dans les Jeux olympiques » (202407103006).↩
- Peoplenews, « 1976 : l’occasion manquée du nom “Taïwan” » (peoplenews.tw).↩
- Site officiel du Centre national d’entraînement sportif, « Présentation du centre » (nstc.org.tw) ; Bureau présidentiel, « Information sur la cérémonie d’inauguration du Centre national d’entraînement » (president.gov.tw/NEWS/19168).↩
- Wikipédia, « Chinese Taipei Olympic Committee », entrée sur le vote par correspondance de Nagoya ; The Reporter, « Taipei chinois et politique olympique » (twreporter.org).↩
- Dépêche UPI du 23/03/1981 (upi.com/Archives/1981/03/23) ; Comité olympique chinois, page officielle « Accord de Lausanne » (tpenoc.net/lausanne).↩
- Comité olympique chinois, « Présentation du drapeau, de l’hymne et de l’emblème » (tpenoc.net/emblem-flag-and-song) ; Wikipédia, « Drapeau à la fleur de prunier ».↩
- Même source ; StoryStudio, « Le modèle olympique : pourquoi l’appellation “Taipei chinois” » (storystudio.tw).↩
- China Times, 15/11/2018, « Histoire de l’hymne du Comité olympique chinois » (chinatimes.com) ; Sports Vision, « Les paroles de l’hymne du Comité olympique chinois diffèrent de l’Hymne au drapeau national » (sportsv.net/articles/55004).↩
- Comité olympique chinois, page officielle « Paroles de l’hymne » ; même source que [^9].↩
- Comité olympique chinois, page officielle « Jeux olympiques de Los Angeles 1984 » (tpenoc.net/game/los-angeles-1984).↩
- Wikipédia, « Tsai Wen-yee » ; page officielle du Comité olympique chinois sur Los Angeles 1984.↩
- United Daily News, 2024, « Sur place, les paroles chantées après l’or de la paire Lee-Wang n’étaient pas celles de l’hymne olympique » (udn.com/news/story/122355/8140389).↩
- Interview de Wang Chi-lin après le match à Paris, 04/08/2024 ; même source que [^13].↩
- Wikipédia, « Référendum de 2018 pour la rectification du nom olympique » ; lettre ouverte du Comité olympique chinois au CIO, 11/2018.↩
- Wikipédia, « Yang Chuan-kwang » ; Wikipédia anglais, « Yang Chuan-kwang ».↩
- Wikipédia anglais, « Athletics at the 1960 Summer Olympics – Men's decathlon » ; Comité olympique chinois, page officielle « Jeux olympiques de Rome 1960 » (tpenoc.net/game/rome-1960).↩
- Central News Agency, 29/04/2025, « La médaille d’argent de Yang Chuan-kwang classée trésor national » (202504290215) ; annonce du ministère de la Culture.↩
- Wikipédia, « Chi Cheng » ; page du Comité olympique chinois sur les Jeux de Mexico 1968.↩
- Page officielle du Comité olympique chinois sur Los Angeles 1984 ; Wikipédia, « Tsai Wen-yee ».↩
- United Daily News VIP, « Athènes 2004 : le premier or de Chen Shih-hsin » (vip.udn.com/vip/story/121160/5701995) ; Central News Agency, 10/07/2024, « Athènes 2004 : la rupture de l’attente sans or » (202407103013).↩
- Wikipédia, « Chu Mu-yen » ; même article de la Central News Agency.↩
- Wikipédia, « Délégation de la République de Chine aux Jeux olympiques d’été de 1932 » ; United Daily News Opinion, « Chang Hsing-hsien » (opinion.udn.com/opinion/story/11655/5154778).↩
- Wikipédia, « Administration des sports du ministère de l’Éducation » ; réorganisation du Yuan exécutif entrée en vigueur le 01/01/2013.↩
- Site officiel du Centre national d’entraînement sportif ; corporatisation administrative le 01/01/2015.↩
- Administration des sports du ministère de l’Éducation, « Projet Gold et soutien en sciences du sport » (edu.tw/News_Content.aspx?n=9E7AC85F) ; Radio Taiwan International, « 30 athlètes prioritaires de l’Administration des sports » (rti.org.tw).↩
- Mirror Weekly, « Résultats du Projet Gold » ; ETtoday, 2021, « Projet Gold : 1,2 milliard » (sports.ettoday.net/news/2043720).↩
- SETN, « Près de 8 millions de dollars taïwanais de soutien annuel à l’entraînement pour Lin Yun-ju ».↩
- Central News Agency, 10/07/2024, « Tokyo 2020 : 12 médailles, meilleur bilan de l’histoire de l’équipe » (202407103017) ; Public Television Service, « Sept chiffres clés de Tokyo » (news.pts.org.tw/article/538970).↩
- Wikipédia, « Kuo Hsing-chun » ; trois records olympiques en haltérophilie féminine, catégorie 59 kg, à Tokyo 2020.↩
- Statistiques officielles des médailles du Comité olympique chinois ; médaille d’or de la paire Lee-Wang en double hommes le 31/07/2020.↩
- Retransmission de la cérémonie d’ouverture des Jeux de Tokyo par la NHK, 23/07/2021 ; présentatrice Wakuda Mayuko.↩
- Sports Vision, « Paris 2024 : 2 ors et 5 bronzes, deuxième meilleur bilan historique » (sportsv.net/articles/113390) ; Yuan exécutif, page des résultats de Paris 2024 (ey.gov.tw).↩
- Même source ; paire Lee-Wang, doublé du 04/08/2024 en double hommes, première paire identique de l’histoire olympique à conserver son titre.↩
- Central News Agency, 05/08/2024, « Reportage sur l’équipe de Taipei chinois à Paris » (202408050025) ; controverse IBA-CIO sur le genre, 2023-2024.↩
- Wikipédia, « Kuo Hsing-chun » ; page des résultats de Paris 2024 du Yuan exécutif.↩
- Même source que [^33] ; bronze de Lee Meng-yuan en trap masculin, première médaille olympique de l’histoire du tir taïwanais.↩
- Page des résultats de Paris 2024 du Yuan exécutif ; Sports Vision.↩
- Wikipédia, « Yang Yung-wei » ; arrêt en quart de finale du judo masculin, catégorie 60 kg, à Paris 2024.↩
- Retransmission de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris par France 2, 26/07/2024.↩
- Wikipédia, « 嘉義農林学校 » (ja.wiki) ; Wiki baseball de l’Université d’éducation physique de Taipei, « Équipe de baseball de Kano » (twbsball.dils.tku.edu.tw).↩
- Même source ; finale du Koshien d’été 1931, vice-champion, défaite 0-4 contre Chukyo Commercial School.↩
- Gouvernement de la ville de Chiayi, « Équipe de baseball de Kano » (chiayi.gov.tw).↩
- Banque nationale de la mémoire culturelle du ministère de la Culture, « Défilé de Kano » (tcmb.culture.tw) ; ja.wiki, « KANO 1931 海の向こうの甲子園 ».↩
- Banque nationale de la mémoire culturelle du ministère de la Culture, « Défilé de Kano » (tcmb.culture.tw) ; l’entraîneur Kondo Hyotaro prit en charge l’équipe de baseball de Kano à partir de 1928.↩
- Banque nationale de la mémoire culturelle du ministère de la Culture ; documentation scénaristique du film KANO de 2014.↩
- Wiki baseball de l’Université d’éducation physique de Taipei, « 23e championnat mondial de baseball junior de 1969 » ; Wikipédia, « Équipe junior Golden Dragon ».↩
- BuzzOrange, 25/08/2016, « La vérité sur l’équipe junior de Hongye » (buzzorange.com) ; Mingrentang, « Hongye, 52 ans » (opinion.udn.com) ; Wikipédia, « Équipe junior de Hongye ».↩
- Wiki baseball de l’Université d’éducation physique de Taipei, « Match d’ouverture de la CPBL » ; site officiel de la CPBL, « Présentation de la ligue » (cpbl.com.tw/about).↩
- Wiki baseball de l’Université d’éducation physique de Taipei, « Match d’ouverture de la CPBL » (twbsball.dils.tku.edu.tw) ; premier lanceur perdant de l’histoire, Chang Yung-chang, et premier lanceur gagnant, Tu Fu-ming.↩
- Statistiques officielles de fréquentation de la CPBL en 2024.↩
- Wikipédia, « Baseball aux Jeux olympiques d’été » (zh.wiki).↩
- Même source ; qualifications de Tokyo 2020.↩
- ETtoday, 2024, « Le baseball revient aux Jeux de Los Angeles 2028 avec six équipes » (sports.ettoday.net/news/2941808) ; Yahoo Sports, reportage sur le retour du baseball-softball en 2028.↩
- Premier12 mondial de baseball 2024 : premier titre de Taïwan dans une compétition internationale de catégorie A ; documents événementiels du gouvernement de la ville de Taipei.↩