Yam : De l’affaire « Indépendance de Taïwan » à « Petit bébé patate douce », l’idéal et la désillusion d’un moteur de recherche local

En 1994, Chen Cheng-jen et un groupe de jeunes militants créent Yam, le premier site Web taïwanais et le premier moteur de recherche en langue chinoise, et implantent le « Petit bébé patate douce » dans la mémoire générationnelle. Face à la bulle Internet et à la concurrence des géants internationaux, cet idéal né d’une préoccupation sociale ne parvient pas à résister à la réalité commerciale et se retire discrètement en 2006. Ce phénomène reflète le développement d’Internet à Taïwan et constitue un dialogue profond entre idéalisme et contraintes économiques.

30 secondes d’aperçu : En 1991, Chen Cheng-jen, alors étudiant en sociologie à l’Université nationale de Taïpei et arrêté dans le cadre de l’« affaire Indépendance de Taïwan », fonde en 1994, avec ses partenaires, le premier site Web et le premier moteur de recherche en langue chinoise de Taïwan, « Yam ». Cet idéal, né d’une préoccupation sociale, s’inscrit dans la mémoire de nombreux élèves de septième et huitième années grâce au « Petit bébé patate douce ». Cependant, face à la bulle Internet de 2000 et à la concurrence des géants internationaux, Yam, pionnier du Web local, se retire discrètement en 2006. Son ascension et sa chute illustrent le développement d’Internet à Taïwan et offrent un dialogue profond entre idéalisme et réalité commerciale.

1. 1991 : de la tempête politique de l’« affaire Indépendance de Taïwan » à l’émergence d’un idéal Internet

Le 9 mai 1991, alors que Taïwan traversait une période sensible après la levée de la loi martiale, des agents de la Bureau d’enquête entrent chez Chen Cheng-jen et l’arrêtent, ainsi que trois autres jeunes, sous le prétexte d’« activistes séparatistes »1. Ces jeunes, dont Chen, furent inculpés simplement pour avoir rendu visite à l’auteur de Histoire des Taïwanais sur quatre cents ans, Shi‑Ming, au Japon, et pour avoir aidé l’« Association pour l’indépendance de Taïwan » à produire du matériel de propagande, déclenchant ce que l’on appelle la « tempête étudiante de l’Indépendance de Taïwan »21. Chen, diplômé en 1981 du département de sociologie de l’Université nationale de Taïpei, venait de renoncer à son doctorat aux États-Unis pour revenir à Taïwan, animé par la volonté de contribuer à la réforme démocratique du pays3. Il croyait que la culture était le facteur déterminant le plus fondamental du changement social ; à son retour, il créa le centre de documentation culturelle « Figues sans pépins », dédié à la collecte et à la préservation des archives historiques taïwanaises, ce qui le plaça sous la surveillance des services de sécurité, le désignant comme « dissident »13.

L’arrestation ne dura que neuf jours, mais pendant les interrogatoires le disque dur contenant les archives historiques de Chen fut endommagé, laissant une profonde cicatrice1. Chen se souvient de cet épisode : « Avec le recul, c’est absurde ; on peut seulement dire que c’était le produit d’une époque, le reflet d’un régime autoritaire qui ne faisait pas confiance à la liberté de pensée. Nous n’étions que des figurants improvisés, sans même toucher à nos cachets d’acteur. »3 Cette expérience ne diminua toutefois pas son enthousiasme pour la réforme sociale.

En 1993, son ami Hsiao Ching‑teng (蕭景燈) lui montre une page Web et lui explique le concept d’Internet. Chen perçoit alors le potentiel d’une révolution médiatique et communicationnelle. Fort de cette vision et de son engagement social, il convainc le Fonds pour le développement de l’éducation et de la culture, aux côtés de Hsiao et de Wu Chun‑hsing (吳俊興), à créer en 1994 le « Réseau d’information culturelle et sociale de Taïwan », premier moteur Web (WWW) de Taïwan, qui servira de socle à Yam13.

Fin 1994, « Yam » (蕃薯藤) est mis en ligne. Son nom porte une forte connotation locale : la patate douce représente l’île de Taïwan, tandis que la vigne symbolise l’expansion et la croissance, rappelant le proverbe « La patate douce ne craint pas la terre détrempée, elle ne cherche que la transmission des branches de génération en génération »3. Au départ, Yam possède une forte dimension « missionnaire » et philanthropique, visant à diffuser les connaissances du Web et à soutenir les organisations militantes en lançant des projets thématiques tels que « Spécial 228 » ou « Spécial Fête du Travail », afin d’introduire aux internautes taïwanais les mouvements de réforme sociale nationaux et internationaux13.

1991 | Affaire Indépendance de Taïwan : arrestation de Chen Cheng-jen après une visite à Shi‑Ming, disque dur endommagé
1993 | Éveil Internet : Hsiao Ching‑teng montre une page Web, Chen voit le potentiel du réseau
1994 | Yam en ligne : création du Réseau d’information culturelle et sociale de Taïwan, lancement de Yam
Source : Bulletin bimestriel des anciens de l’Université nationale de Taïpei, Journal de l’e‑commerce

📝 Note du curateur : la naissance de Yam n’est pas seulement une percée technique, mais aussi le point de convergence entre le mouvement social taïwanais de l’époque et la libéralisation de l’information. Ses racines sont plus profondément ancrées dans le souci du territoire que beaucoup ne l’imaginent, et sont intimement liées au parcours politique du fondateur.

2. L’âge d’or du moteur de recherche et le souvenir d’enfance du « Petit bébé patate douce »

En août 1995, Yam lance officiellement son service de moteur de recherche, devenant le premier portail taïwanais, offrant recherche, courriel, actualités et services de classification41. À l’aube d’Internet, Yam connaît une ascension rapide ; le nombre de visiteurs quotidiens atteint 410 000, consolidant sa position de leader parmi les portails taïwanais4. En 1997, Yam collabore avec Microsoft pour intégrer son moteur dans la version taïwanaise d’IE 4.0, une reconnaissance de la compétence technique locale et une validation internationale3.

Le produit le plus mémorable de Yam apparaît en 1999 : le site pour enfants « Petit patate douce » et son service phare « Petit bébé patate douce »41. Ce jeu de « petit animal virtuel » séduit des milliers d’élèves de septième et huitième années. Les joueurs devaient se connecter chaque jour, nourrir, jouer et nettoyer leur petit bébé patate douce, le voyant grandir de la graine à la plante mature5. Pour de nombreux écoliers de l’époque, ouvrir discrètement la page Yam pendant le cours d’informatique pour vérifier l’état de leur bébé était un moment partagé de l’enfance5.

Le succès du Petit bébé patate douce a non seulement généré un trafic important et une forte fidélisation, mais a aussi créé un phénomène culturel unique à Taïwan. Il a transformé la technologie froide du Web en une expérience interactive chaleureuse, faisant du réseau un lieu de connexion émotionnelle, pas seulement un vecteur d’information. Cette approche ludique et éducative reflète l’engagement social de Yam, qui cherchait à offrir aux enfants un environnement en ligne propre et enrichissant1.

📝 Note du curateur : à une époque où l’accès à Internet était encore limité, le Petit bébé patate douce était plus qu’un jeu ; il constituait un lien affectif. Il a permis à de nombreux Taïwanais de ressentir la chaleur du Web pour la première fois et a créé une loyauté de marque difficile à reproduire pour les géants internationaux.

3. Transformation commerciale et impact de la bulle Internet

Bien que fondé sur des valeurs philanthropiques, Yam a annoncé en novembre 1998 sa transformation en société commerciale, créant « Yam Digital Technology Co., Ltd. »243. Cette transition visait à attirer des ressources extérieures afin de réaliser des ambitions plus vastes. Selon une interview dans le bulletin bimestriel des anciens de l’Université nationale de Taïpei, les fondateurs considéraient la commercialisation comme un moyen, non comme une fin : « Les anciens de Yam voient la commercialisation comme un levier pour introduire des ressources externes et concrétiser le rêve du réseau »3. Ils ont également mis en place des sites à vocation sociale tels que le « site des femmes » et le « site des personnes handicapées », tentant de préserver leurs idéaux au sein de la vague commerciale.

Après la commercialisation, Yam a affiché une ambition audacieuse : le concept « 4C » (Content, Communication, Community, Commerce), visant à dépasser le « Yahoo de Taïwan » et à devenir la plus grande plateforme du monde sinophone, couvrant contenu, communication, communauté et commerce électronique3. En 2000, Yam a reçu des investissements de la part du groupe médiatique mondial Bertelsmann et de Microsoft, tout en refusant catégoriquement une offre d’acquisition de Yahoo, insistant sur le fait que les Chinois devaient créer eux‑mêmes leur génération Internet1.

Cependant, la bulle Internet de 2000 a rapidement changé la donne. La rentabilité des entreprises du Web a chuté à l’échelle mondiale, et Yam n’a pas échappé à la crise41. Confronté à une mutation du marché et à la concurrence des géants internationaux, notamment Yahoo ! Kimo qui, après l’acquisition de Kimo, a renforcé sa position, Yam a vu sa part de marché diminuer, passant du premier rang à la quatrième place, loin derrière Yahoo ! Kimo, PChome et MSN1.

📝 Note du curateur : la transformation commerciale de Yam était inévitable dans l’histoire du Web taïwanais, mais elle a également mis en lumière la fragilité de l’idéalisme face aux exigences du capital. La volonté de « créer une génération Internet dirigée par les Chinois » apparaît aujourd’hui comme un geste noble, mais qui a pu freiner des décisions stratégiques cruciales.

4. Retrait discret : le croisement de l’idéal et de la réalité

Sous la pression de la crise post‑bulle, Yam a pris des décisions difficiles. En 2001, l’entreprise a décidé de séparer ses activités d’e‑commerce, mais PChome est devenu, deux ans plus tard, le plus grand site d’e‑commerce de Taïwan, laissant Yam une nouvelle fois de côté1. Finalement, en août 2006, Yam a annoncé la vente de son activité de portail à Webs‑TV (網絡數碼) pour 2,9 milliards de NT$, sous la pression de la concurrence commerciale41678.

Cette transaction a surpris le secteur du Web taïwanais. Yam, qui avait atteint une capitalisation boursière de 8,12 milliards de NT$ en 2000, a vu sa valeur chuter de près de 7,8 milliards en six ans1.

Évolution de la valorisation de Yam : contraste entre idéal et réalité
8,12 milliards NT$ | Valorisation maximale (2000)
2,9 milliards NT$ | Prix de cession (2006)
7,83 milliards NT$ | Perte de valeur
Source : Journal de l’e‑commerce

Pour Chen Cheng-jen, cette décision a été douloureuse. Il avait maintenu la position que le développement d’Internet devait être dirigé par les Chinois, refusant l’offre de Yahoo, mais il n’a finalement pas pu vaincre la réalité du marché. Certains commentateurs suggèrent que son caractère profondément altruiste l’a empêché d’adopter une logique commerciale où la croissance de l’entreprise précède la capacité à soutenir les plus vulnérables1.

Le retrait de Yam marque la fin d’une ère pour le Web taïwanais. Ce n’est pas seulement l’histoire d’un moteur de recherche ou d’un portail, mais le reflet du passage d’un Internet taïwanais, initialement porté par l’idéal et le sens du service public, à une phase de compétition commerciale. Bien que Yam ne soit plus présent sur le marché, son rôle de pionnier et le souvenir du Petit bébé patate douce restent gravés dans la mémoire collective.

5. Signification historique et héritage culturel de Yam

L’histoire de Yam constitue une page incontournable du développement d’Internet à Taïwan. Elle montre qu’au moment de l’émergence du Web, une équipe locale était capable de créer un moteur de recherche en langue chinoise capable de rivaliser à l’échelle mondiale. Le parcours de Chen Cheng-jen, de militant social à pionnier du Web, illustre comment les intellectuels taïwanais, dans le contexte de la démocratisation, ont transformé leurs idéaux en actions concrètes, utilisant la technologie pour influencer la société23.

Le Petit bébé patate douce, symbole culturel majeur de Yam, représente non seulement un souvenir partagé par de nombreux élèves de septième et huitième années, mais incarne également les caractéristiques ludiques et humaines du Web taïwanais de ses débuts. Il a montré que le réseau pouvait être plus qu’un simple outil : une plateforme interactive, éducative et émotionnelle. Cette expérience culturelle unique n’a jamais pu être reproduite par les plateformes internationales telles que Google ou Yahoo5.

L’histoire de Yam s’arrête avec la vente de 2006. Il n’a pas réalisé la vision de Chen Cheng-jen de « dépasser le Yahoo de Taïwan » et n’a pas résisté aux exigences du marché financier. Cependant, en revisitant ce chapitre, ce qui subsiste n’est pas tant les chiffres de trafic que le souvenir d’un groupe de jeunes, à la fin de l’ère autoritaire, qui ont tenté de changer la société grâce au Web, ni les après‑midi d’informatique où, sur l’écran, grandissait lentement le Petit bébé patate douce. Cette histoire prouve qu’aujourd’hui encore, le premier âge du Web taïwanais était empreint d’humanité et d’idéalisme.

Références

  1. Yam se retire discrètement — Journal de l’e‑commerce — Yang You‑qing, 7 septembre 2006, analyse approfondie des raisons commerciales du retrait de Yam, de la concurrence et des décisions de Chen Cheng-jen.
  2. Discussion sur le contexte de l’affaire Indépendance de Taïwan — Threads @suika28 — fil de discussion du 7 février 2026, évoquant l’arrestation de Chen Cheng-jen suite à sa lecture de l’œuvre de Shi‑Ming.
  3. Interview de Chen Cheng-jen, le rêveur du réseau — Bulletin bimestriel des anciens de l’Université nationale de Taïpei — Lin Hsiu‑mei, interview détaillant les souvenirs de l’affaire Indépendance de Taïwan, l’origine du nom Yam, la coopération avec IE 4.0, le concept 4C et le processus de commercialisation.
  4. Rétrospective du premier portail taïwanais Yam — Agence centrale de presse — article de novembre 2023, revue de l’histoire et de l’importance de Yam, illustré de photos d’archives.
  5. Souvenirs du Petit bébé patate douce — Reel Instagram — vidéo de février 2026, montrant les élèves de septième et huitième années prenant soin de leur bébé virtuel.
  6. Confirmation de la vente de Yam à Webs‑TV — Startup Meetup — reportage de septembre 2006, confirmation de la transaction de 2,9 milliards de NT$.
  7. Stratégie post‑acquisition de Webs‑TV : le futur de Yam — article détaillant la stratégie de Webs‑TV après l’acquisition de Yam et les perspectives du marché de la publicité vidéo en ligne.
  8. Détails de la fusion Yam.com et Webs‑TV — Digital Network Report — reportage du 4 septembre 2006, expliquant les modalités de la fusion et son impact sur le marché.
À propos de cet article Cet article a été créé par collaboration communautaire avec l'assistance de l'IA.
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