Dcard

Un étudiant de Tainan, installé dans un dortoir de l'Université nationale de Taïwan, crée un site pour se faire plus facilement des amis. Ce site devient la plateforme sociale la plus influente pour les jeunes Taïwanais — tout en continuant de grandir face à la question récurrente : « Dcard est-il en train de décliner ? »

En 30 secondes

En 2011, Lin Yu-chin (alias Kytu), étudiant en deuxième année de gestion des systèmes d'information à l'Université nationale de Taïwan, trouve qu'il est décidément difficile de se faire de nouveaux amis à l'université. Il développe alors la première version de Dcard depuis son dortoir. Quatorze ans plus tard, le site compte plus de 11 millions de membres et 22 millions de visiteurs uniques mensuels — c'est la deuxième plateforme sociale la plus utilisée par les 18-24 ans à Taïwan, juste derrière Instagram.1 C'est aussi la plus grande communauté sociale locale du pays. Mais une question demeure en suspens : Dcard est-il à son apogée, ou son heure de gloire est-elle déjà passée ?


Un gamin de Tainan monte à Taipei — et code un site

Lin Yu-chin vient de Tainan.

Il raconte que, enfant, il est tombé sur une biographie de Bill Gates et a trouvé l'idée de créer une entreprise fascinante. Au moment du bac, pour éviter de rester à Tainan dans une filière médicale, il n'a volontairement pas choisi la biologie. Il est admis en gestion des systèmes d'information à l'Université nationale de Taïwan et monte seul à Taipei. En première année, il apprend le HTML et commence à construire des sites pour son département. Sa réputation se répand rapidement sur le campus : « ce gars sait coder ». Il commence à prendre des missions en freelance pour financer sa vie étudiante, débordé au point de confier une partie du travail à ses cadets.2

En deuxième année, il remarque un paradoxe : des étudiants vivent dans le même dortoir, fréquentent le même campus, et pourtant peinent à nouer de nouvelles amitiés. Il développe alors la première version de Dcard. Le « D » vient de Destiny — l'idée que certaines rencontres sont peut-être tout simplement écrites.3


Minuit : tirez une carte

Ce qui a rendu Dcard viral à ses débuts, ce n'est pas son forum de discussion, c'est le tirage de carte.

Le principe est simple : après avoir validé son inscription avec une adresse e-mail universitaire — preuve qu'on est bien étudiant — le système met en relation chaque soir à minuit un étudiant d'une autre université. On dispose de 24 heures pour décider si l'on souhaite envoyer une demande d'ami. Si l'autre accepte, la conversation peut commencer. Passé ce délai, l'occasion disparaît.

Ce mécanisme a quelque chose de romantique et de cruel à la fois : on sait que cette personne existe, mais on ne sait pas toujours qui elle est. Et on n'a droit qu'à une seule chance par jour. À l'époque, des étudiants de toutes les universités taïwanaises ont spontanément signé des pétitions pour demander que leur établissement soit intégré au système.4

La vérification d'identité est une autre caractéristique fondatrice : seules les adresses institutionnelles sont acceptées, avec une validation manuelle. Ce filtre a maintenu une qualité communautaire élevée dans les premières années — chacun savait qu'en face, il y avait au minimum un vrai étudiant, pas un bot ou un inconnu.


Anonyme, mais pas tout à fait

Le système d'anonymat de Dcard est particulier.

Lors de la publication, on peut choisir d'afficher « Telle université » ou « Tel département de telle université », sans jamais révéler son vrai nom. Cela encourage l'honnêteté : on parle de relations amoureuses, de pression académique, de tensions familiales, d'opinions sur l'actualité — parce qu'on sait que les autres ne connaissent que votre université, pas votre identité.

Mais cette conception a aussi ses limites. Faute de pouvoir bloquer un compte par école (on ne voyait autrefois que le nom de l'établissement et le département, sans identifier l'individu), certains pouvaient continuer à commenter vos publications de manière malveillante sans qu'on puisse les en empêcher.5

La logique fondamentale de Dcard repose sur l'idée que l'anonymat doit avoir des limites. Contrairement aux forums où n'importe qui peut poster sans vérification, Dcard impose une authentification réelle — seul l'affichage public est anonymisé (école ou profession plutôt que vrai nom). Les contenus offensants ou calomnieux sont traités rapidement par la modération. Lin Yu-chin l'a dit clairement : « Beaucoup de plateformes qui ont voulu faire de l'anonymat ont fini par mourir, parce qu'il n'y avait aucune vérification derrière — les gens ne se sentaient pas responsables de ce qu'ils disaient. »6


Du forum universitaire à la scène centrale des jeunes Taïwanais

En 2015, Lin Yu-chin fonde la société Dcard Technology Co., Ltd., transformant ce projet étudiant en entreprise officielle.

En 2020, à 29 ans, il est sélectionné dans la liste Forbes 30 Under 30 Asia, catégorie Consumer Technology. Forbes le présente comme dirigeant de « la plateforme sociale la plus influente auprès des jeunes Taïwanais ».7

En 2021, Dcard s'ouvre aux non-étudiants — une simple pièce d'identité et un numéro de téléphone suffisent désormais pour s'inscrire. Cette décision élargit considérablement l'audience, mais une partie des premiers utilisateurs regrettent la disparition de ce sentiment d'exclusivité propre au monde universitaire.

En 2024, Dcard annonce le cap des 10 millions de membres et 22 millions de visiteurs uniques mensuels, et se positionne officiellement lors de la « Conférence Generation-D » comme observatoire des tendances de consommation de la jeunesse taïwanaise. Selon une enquête du MIC (Market Intelligence & Consulting Institute), 45,9 % des internautes taïwanais âgés de 18 à 24 ans utilisent régulièrement Dcard — la proportion la plus élevée de toutes les tranches d'âge.8


Les ambitions à l'étranger : Japon, Malaisie, et finalement seulement Hong Kong et Macao

Dcard ne voulait pas rester cantonné à Taïwan.

En 2018, la plateforme s'implante à Hong Kong et Macao. En 2021, elle tente sa chance au Japon sous la marque Dtto, parvenant à intégrer plus de 250 établissements d'enseignement supérieur japonais — mais sans atteindre une croissance durable. En 2023, une nouvelle tentative est lancée en Malaisie (Dcard MY).

Le 30 juillet 2025, Dcard annonce simultanément la fermeture de ses services au Japon et en Malaisie, ne conservant que Hong Kong et Macao à l'international. L'entreprise déclare vouloir se recentrer sur le marché taïwanais et explorer activement les applications de l'intelligence artificielle.9

Deux tentatives au Japon, un retrait : l'expérience mérite d'être documentée. Exporter une culture communautaire anonyme née à Taïwan vers des marchés avec des langues et des habitudes sociales différentes s'est révélé bien plus difficile qu'anticipé.


Dcard en 2026 : une entreprise à agents IA

Depuis 2025, Lin Yu-chin s'emploie à transformer Dcard en ce qu'il appelle une « entreprise à agents IA ».

Sa démarche : d'abord établir un cadre interne de sécurité des données pour dissiper les craintes des employés concernant les fuites d'informations, puis annoncer une prise en charge illimitée des abonnements aux outils d'IA — les frais mensuels de chaque ingénieur sont désormais entièrement couverts par l'entreprise. Début 2026, il affirme que 90 % des collaborateurs sont passés du statut d'« exécutants » à celui de « commandants d'IA ». Pour sa part, il débute chaque matin de travail devant cinq ou six écrans formant sa « salle de commandement IA ».10

C'est la réponse d'une plateforme sociale aux pressions concurrentielles et commerciales : non pas en recrutant massivement, mais en multipliant la productivité de chaque personne grâce à l'IA. Savoir si ce pari sera gagnant, c'est justement ce que 2026 est en train de déterminer.


« Dcard est mort » — une question qui revient tous les deux ans

Depuis que Dcard a ouvert ses portes aux non-étudiants, augmenté la part de publicité et lancé son programme de créateurs, une même voix s'élève régulièrement : « Dcard n'est plus ce qu'il était. »

C'est le dilemme auquel toute plateforme sociale est inexorablement confrontée : pour survivre, il faut se commercialiser ; pour se commercialiser, il faut changer l'atmosphère communautaire ; une fois l'atmosphère changée, les utilisateurs les plus influents — les premiers arrivés — commencent à partir en annonçant la mort de la plateforme. Facebook l'a vécu. Instagram aussi. PTT, le grand forum taïwanais, entend le même refrain tous les trois ans.

Si les chiffres de fréquentation de Dcard sont en baisse, et dans quelle mesure, reste un sujet débattu dans les cercles tech taïwanais entre 2025 et 2026. Certains créateurs évoquent une audience réduite à 30 % de ce qu'elle était ; les chiffres officiels montrent toujours des dizaines de millions de visiteurs mensuels. Les deux ne sont pas nécessairement contradictoires : le trafic global peut rester élevé, tandis que la portée des créateurs individuels les plus influents a peut-être fortement diminué.11

Quelle que soit la réponse, le fait que Dcard soit toujours en vie à Taïwan — pour une communauté née dans le dortoir d'un étudiant — est en soi une réussite remarquable.


Pour aller plus loin


  1. MIC (Market Intelligence & Consulting Institute), enquête 2024 sur l'utilisation des médias sociaux à Taïwan, citée par CNA, 4 décembre 2025 : « Parmi les internautes taïwanais de 18 à 24 ans, 78 % utilisent Instagram, 45,9 % Dcard et 44 % Threads — les proportions les plus élevées de toutes les tranches d'âge. » https://www.cna.com.tw/news/ahel/202512040348.aspx
  2. Interview de Lin Yu-chin, Meet × Business Next, 30 juin 2020 : « Les étudiants de NTU savaient tous que je savais coder, alors j'ai commencé à apprendre à négocier des contrats, à prendre des missions, à apprendre le design. Ensuite j'avais tellement de travail que j'ai commencé à en redistribuer à mes cadets. » https://meet.bnext.com.tw/articles/view/46613
  3. Site officiel de Dcard, annonce Forbes de Lin Yu-chin : « Lin Yu-chin a écrit la première version de Dcard en deuxième année (2011). » ; Interview Vogue, octobre 2019 : « Destiny est l'origine de la lettre D dans Dcard. » https://about.dcard.tw/news/6
  4. Discussion d'utilisateurs sur Threads, 2024 : « Dcard était au départ réservé aux étudiants, et ce qui l'a rendu populaire c'est la fonction de tirage aléatoire quotidien — on pouvait rencontrer des gens d'autres universités. À l'époque, chaque université signait des pétitions pour être intégrée au système. » ; Storm Media, avril 2016 : « À minuit chaque soir, en cliquant pour tirer une carte, le système vous mettait en relation automatiquement. » https://www.storm.mg/lifestyle/100261
  5. Commentaire d'un utilisateur sur Threads, 2024 : « La plus grande particularité de Dcard : l'anonymat c'est bien, mais l'identité anonyme (seulement université/département) qu'on ne peut pas bloquer c'est vraiment dégoûtant — quelqu'un peut continuer à commenter sous vos publications de manière agressive et vous n'avez aucun moyen de l'en empêcher. »
  6. Interview de Lin Yu-chin, club de lecture Eslite × Meet, 2020 : « Beaucoup de plateformes qui ont voulu faire de l'anonymat ont fini par mourir, parce qu'il n'y avait aucune vérification derrière — les gens ne se sentaient pas responsables de ce qu'ils disaient. Chez Dcard, il y a toujours une vérification d'identité réelle en arrière-plan, et nous traitons rapidement les attaques personnelles et les affirmations mensongères. »
  7. Site officiel de Dcard, avril 2020 : « Forbes indique que Lin Yu-chin, diplômé en gestion des systèmes d'information de NTU, a lancé le site Dcard en deuxième année en 2011. » ; Forbes : « Dcard est devenue la plateforme sociale la plus influente auprès des jeunes Taïwanais. » https://about.dcard.tw/news/6
  8. Site officiel de Dcard, annonce de la Conférence Generation-D, janvier 2024 : « Le nombre de membres inscrits a dépassé les 10 millions, et la plateforme compte désormais plus de 22 millions de visiteurs uniques mensuels, marquant une étape majeure depuis le lancement du service en 2011. » https://about.dcard.tw/news/25
  9. Business Next, « Dcard annonce la fin de ses services au Japon et en Malaisie ! Le marché international se réduit à Hong Kong et Macao, l'entreprise annonce un investissement dans l'exploration de l'IA », 28 juillet 2025 : « Dtto (Japon) avait intégré plus de 250 établissements d'enseignement supérieur japonais, mais n'a finalement pas réussi à atteindre une croissance durable. » https://www.bnext.com.tw/article/83997/dcard-exit-the-overseas-market
  10. CommonWealth Magazine, « Dcard se transforme en entreprise à agents IA — Lin Yu-chin : 90 % des employés sont passés d'exécutants à commandants », avril 2026 : « Lin Yu-chin travaille désormais depuis sa propre salle de commandement IA, entouré de 5 à 6 écrans… Les frais mensuels d'outils IA de chaque ingénieur chez Dcard sont directement pris en charge par l'entreprise. » https://www.cw.com.tw/article/5140399
  11. Fil de discussion de créateurs sur Threads, 2025 : « Si le trafic a vraiment chuté de 70 %, la plateforme est en grande difficulté… Promouvoir les créateurs, collaborer avec des marques, développer la publicité DSP — chaque initiative affecte à la fois les lecteurs et les créateurs. » ; Les données officielles de Dcard indiquent que le nombre de visiteurs uniques mensuels dépasse toujours les 22 millions (annonce 2024).
À propos de cet article Cet article a été créé par collaboration communautaire avec l'assistance de l'IA.
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