Résumé en 30 secondes : Le système de classification taïwanais fut longtemps une paire de ciseaux. Avant 1983, les films devaient passer une "inspection" et non une simple classification — la censure politique et morale était la norme. En 1993, la polémique autour de Jurassic Park révéla les lacunes du système à trois niveaux, donnant naissance à la catégorie "Protégé". Aujourd'hui, Taïwan dispose d'un système à cinq niveaux couvrant cinéma, télévision, vidéo et jeux vidéo, transformant l'"interdiction" en "orientation", pour protéger à la fois la diversité audiovisuelle et la sécurité des plus jeunes.
En juillet 1993, une scène étrange se répétait devant les cinémas de Taipei : d'innombrables parents repartaient avec leurs enfants en pleurs, refoulés à l'entrée des salles. Non pas parce que les billets étaient épuisés, mais à cause d'un dinosaure qui avait bouleversé le monde entier. Lorsque Jurassic Park de Steven Spielberg arriva à Taïwan, les instances de contrôle classèrent le film en catégorie "Accompagné" en raison de ses scènes de violence — "les dinosaures qui dévorent des humains" — ce qui signifiait que les enfants de moins de 12 ans ne pouvaient pas entrer, même accompagnés de leurs parents.1 Cette polémique marqua le tournant qui fit évoluer le système de classification taïwanais de la rigidité vers une approche plus scientifique.
Les ruptures historiques : de la "censure" à la "classification"
Le système de classification taïwanais n'est pas apparu ex nihilo : il s'est progressivement affranchi d'une surveillance étroite héritée de la période de la loi martiale.
1. L'ère des ciseaux (1945–1983)
Avant l'adoption de la Loi sur le cinéma, Taïwan appliquait une Loi sur l'inspection cinématographique. Tout film devait obtenir l'aval du Conseil des Affaires de l'Information du yuan Exécutif avant d'être autorisé à l'exploitation.2 Les critères d'examen étaient hautement subjectifs : les séquences jugées politiquement sensibles, attentatoires à la réputation nationale ou contraires aux bonnes mœurs étaient purement et simplement supprimées. L'Exorciste, classique de l'horreur internationale des années 1970, fut ainsi soumis à un contrôle draconien en raison de son contenu religieux et effrayant.3
2. L'établissement du système à trois niveaux (1983–1994)
En 1983, le gouvernement abroge la Loi sur l'inspection cinématographique et adopte la Loi sur le cinéma, instaurant officiellement un système à trois niveaux : Tout public, Accompagné et Interdit aux mineurs.4 Ce cadre se révéla cependant inadapté face à la nouvelle vague du cinéma taïwanais des années 1980. En 1987, le film La Fille du Nil de Hou Hsiao-hsien se trouva dans une zone grise en raison de ses scènes de délinquance juvénile, illustrant la tension croissante entre les créateurs et les instances de contrôle.5
3. Les dinosaures à l'origine de la catégorie "Protégé" (1994)
Comme évoqué précédemment, la controverse autour de Jurassic Park mit en lumière la nécessité d'une catégorie intermédiaire entre "Tout public" et "Accompagné". Le 1er avril 1994, le gouvernement crée officiellement la catégorie "Protégé", autorisant les enfants de 6 à 12 ans à entrer en salle sous la supervision d'un adulte. Taïwan entrait ainsi dans l'ère du système à quatre niveaux.6
L'évolution visuelle : des formes aux couleurs, une mémoire collective
Les pictogrammes de classification ont eux aussi connu une transformation notable, et ces couleurs sont aujourd'hui devenues des codes culturels pour les Taïwanais :
- Période ancienne (1988–2015) : les pictogrammes étaient principalement circulaires, avec des teintes légèrement différentes de celles d'aujourd'hui. Le rouge sur fond blanc pour "Interdit aux mineurs" et le vert sur fond blanc pour "Tout public" ont ancré chez les Taïwanais un réflexe instinctif face à ces symboles.
- Ère moderne (à partir de 2015) : afin de s'aligner sur les standards internationaux et d'améliorer la lisibilité, le Ministère de la Culture a uniformisé les pictogrammes en format carré et subdivisé la catégorie "Accompagné" en "Accompagné 12" et "Accompagné 15".7
| Pictogramme | Couleur | Forme | Signification et évolution |
|---|---|---|---|
| 🟢 Tout public | Vert | Carré | Symbole de sécurité, accessible à tous les âges. |
| 🔵 Protégé | Bleu | Carré | Ajouté en 1994, pour combler le vide entre "Tout public" et "Accompagné". |
| 🟡 Accompagné 12 | Jaune | Carré | Issu du fractionnement de 2015, ciblant précisément les collégiens. |
| 🟠 Accompagné 15 | Orange | Carré | Ajouté en 2015, adapté aux besoins des lycéens. |
| 🔴 Interdit | Rouge | Carré | Signal d'alerte, strictement réservé aux adultes. |
Cas controversés : quand l'art repousse les limites
L'évolution du système de classification s'est souvent accompagnée d'une redéfinition des tabous.
- L'Empire des sens (1999) : cette œuvre culte de Nagisa Oshima, tournée sans artifice, a suscité à Taïwan un débat passionné sur la frontière entre pornographie et art. Sa diffusion finale sous la catégorie "Interdit aux mineurs" a témoigné du respect croissant de Taïwan pour le droit des adultes à choisir leurs contenus, au-delà d'une simple censure morale.8
- Lust, Caution (2007) : les scènes intimes du film d'Ang Lee ont une nouvelle fois mis le système à l'épreuve. Le comité de classification a finalement opté pour la catégorie "Interdit aux mineurs" plutôt que pour des coupes, illustrant la tolérance de Taïwan envers la liberté créative des grands réalisateurs internationaux.9
- Deadpool (2016) : ce type de film de super-héros, saturé de violence et de langage cru, fut l'un des catalyseurs de la création du niveau "Accompagné 15" en 2015, permettant aux adolescents d'accéder à des genres variés dans un cadre adapté.
📝 Note du curateur : L'essence même du système de classification a changé : il ne s'agit plus de "laisser l'État décider de ce que vous pouvez regarder", mais de "vous fournir les informations pour décider vous-même". C'est une pratique démocratique qui est passée d'une tutelle paternaliste à l'autonomie du citoyen.
L'intégration transmédiatique : cinéma, télévision et jeux vidéo
Avec la convergence numérique, Taïwan a progressivement harmonisé ses standards de classification entre les différents médias. Aujourd'hui, le cinéma (Ministère de la Culture), la télévision (NCC), les supports vidéo (Ministère de la Culture) et les jeux vidéo numériques (Ministère du Développement numérique) appliquent tous le système à cinq niveaux.
L'autorégulation et la supervision des jeux vidéo
La classification des jeux vidéo numériques (GSRR) relève du Ministère du Développement numérique. Contrairement à l'audiovisuel, elle repose davantage sur une "déclaration volontaire" des opérateurs.10 Lors du Taipei Game Show 2026, le Ministère du Développement numérique a renforcé la promotion de l'"indicateur de jeu bienveillant", associant classification et confiance numérique.11
Épilogue : l'empreinte durable des gardiens
De l'abolition de la Loi sur l'inspection cinématographique en 1983 à aujourd'hui, le système de classification taïwanais a parcouru plus de quarante ans. Il n'est plus une paire de ciseaux, mais un phare qui guide. Ce système, né des larmes versées en 1993 à cause d'un dinosaure, continue en 2026, à l'ère du numérique, de veiller sur la liberté audiovisuelle et la protection des mineurs de cette île.
Références
- 《侏羅紀公園》改寫電影分級制 — Rapport Yahoo News sur le contexte de l'ajout de la catégorie "Protégé" en 1994.↩
- 疾走公文檔案:台灣電影的(偽)維基解密 — Centre national du cinéma et des arts audiovisuels, détaillant le système d'inspection cinématographique depuis 1945.↩
- 為何台灣電影被迫落後30年? — Storm Media sur les restrictions imposées par la Loi sur l'inspection cinématographique pendant la période de loi martiale.↩
- 電影分級制度 - 維基百科 — Aperçu historique de la classification cinématographique à Taïwan.↩
- 女性影像在台灣 — Analyse des tensions entre le nouveau cinéma taïwanais des années 1980 et le système de censure.↩
- 致那些看不到的電影(三) — BIOS Monthly sur l'établissement du système à trois niveaux en 1988 et l'ajout de la catégorie "Protégé" en 1994.↩
- 電影新分級制度上路高中生多一級 — Reportage de Formosa TV sur la réforme du système à cinq niveaux en 2015.↩
- 感官世界 - 台灣上映爭議紀錄 — Sur le débat art/pornographie suscité par la diffusion du film à Taïwan en 1999.↩
- 色,戒(電影) - 維基百科 — Documentation sur la classification "Interdit aux mineurs" attribuée à Lust, Caution à Taïwan.↩
- 數位娛樂軟體分級查詢網 — Plateforme officielle de l'Agence de l'industrie numérique du Ministère du Développement numérique.↩
- 2026台北國際電玩展數發部打造健康安全遊戲環境 — Communiqué officiel du Ministère du Développement numérique.↩