Histoire

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Les villages militaires de Taïwan — mémoire d'un exil fondateur

En 30 secondes : Le premier village militaire de Taïwan n'a pas été construit pour les soldats ordinaires du Kuomintang. Il a été érigé pour accueillir une armée oubliée, des combattants qui avaient erré cinq ans dans les jungles birmanes avant de toucher enfin le sol taïwanais. Ces hommes, commandés par le général Li Mi, avaient vécu un double exil avant même de fouler Taïwan. À partir de 1954, plus de 300 villages militaires ont été construits sur l'île, abritant la mémoire d'une migration de 1,2 million d'âmes, et façonnant durablement la diversité culturelle de Taïwan.

En automne 1954, à la frontière de Pingjhen et Jhongli dans le district de Taoyuan, 530 habitations de fortune furent érigées en quelques semaines. Construites de bambou, de boue jaune et de tôle ondulée, elles mesuraient en moyenne moins de dix tsubo (environ 33 m²) — dont seulement 4,5 tsubo vraiment habitables. Ces masures allaient pourtant accueillir un groupe de résidents pas comme les autres : non pas des familles de militaires venues directement avec le gouvernement nationaliste, mais les proches de soldats qui avaient transité par la Chine continentale, puis la Birmanie, avant d'atterrir enfin sur l'île.

Zhongzhen Xincun — le premier village militaire de Taïwan — portait en lui, dès sa naissance, toute la complexité de ce qu'allait devenir la culture des juancun : non pas un simple face-à-face entre continentaux et Taïwanais de souche, mais une dialectique entre exil et enracinement, entre temporaire et permanent, entre pays natal et terre d'adoption.

Une migration aux multiples visages

1,2 million de personnes, autant de trajectoires

« 1,2 million de militaires et civils ont suivi le gouvernement jusqu'à Taïwan » : telle est la formule consacrée des manuels scolaires. Mais la réalité est bien plus nuancée. Les recherches historiques montrent que ce chiffre englobe plusieurs vagues migratoires étalées entre 1945 et 1953 :

  • 1945-1949 : environ 600 000 militaires arrivent directement à Taïwan ; 500 000 fonctionnaires et civils suivent le même chemin.
  • 1950 : retrait des îles Zhoushan, soit 70 000 soldats et quelque 120 000 civils accompagnateurs.
  • 1953 : 26 028 hommes du général Huang Jie, rapatriés de l'île de Phú Quốc au Vietnam.
  • 1954 : environ 14 000 prisonniers de guerre chinois de la guerre de Corée, ainsi que 3 000 hommes des troupes résiduelles de Li Mi retirées de Birmanie.

Ce n'était pas une retraite unique, mais un long exil fragmenté qui s'est étalé sur huit ans. Derrière chaque vague, des degrés différents de désespoir et d'espoir. Ceux qui arrivèrent directement purent compter sur une installation organisée par les autorités ; les proches des soldats perdus en Birmanie vécurent, eux, un double déracinement — d'abord la chute de leur province natale, puis la survie à la frontière.

Le destin singulier de l'armée perdue

Parmi tous les réfugiés arrivés à Taïwan, la 193e division de l'Armée anticommuniste de salut national du Yunnan, commandée par le général Li Mi, connut le parcours le plus chaotique. Après la défaite du Kuomintang au Yunnan en 1949, ces hommes ne se replièrent pas directement sur Taïwan : ils se retirèrent dans les forêts du nord de la Birmanie, où ils menèrent une guérilla pendant cinq ans le long de la frontière sino-birmane.

📝 Note du curateur
Le terme « armée perdue » (孤軍) désigne moins un isolement géographique qu'un malaise politique. Ces soldats n'étaient reconnus ni par le gouvernement birman, ni par la communauté internationale — leur statut de « troupes alliées » restait parfaitement ambigu.

Au début de l'année 1954, sous pression internationale, l'armée du général Li Mi obtint enfin l'autorisation de se retirer à Taïwan. Mais lorsque ces hommes, femmes et enfants atterrirent à l'aéroport de Songshan à Taipei, ils ne furent pas accueillis en héros. On les dispersa et les logea provisoirement dans des entrepôts de la compagnie sucrière à Chiayi — des conditions qui « dépassaient en pénibilité celles de la guérilla en Birmanie », selon des témoignages de l'époque. C'est cette situation d'urgence qui poussa le gouvernement à construire en toute hâte le village de Zhongzhen à Taoyuan.

Le premier village militaire de Taïwan fut bâti pour les derniers arrivants. Cette inversion chronologique dit beaucoup sur la complexité et la diversité de la culture des juancun.

La République du bambou

Une géographie des armes

La répartition spatiale des villages reflétait fidèlement les logiques militaires. Chaque village regroupait presque exclusivement des soldats issus du même corps d'armée, voire de la même unité :

  • Zuoying, Kaohsiung : marine nationale, dominée par les originaires du Shandong (la base navale de Weihai, dans cette province, était une position stratégique majeure).
  • Qingquangang, Taichung : force aérienne.
  • Zhongzhen Xincun, Taoyuan : guérilleros du Yunnan-Birmanie, empreints de la culture Dai (Baiyi) du Yunnan.
  • Erkong, Tainan : force aérienne, surtout des Sichuanais et des Hunannais.

💡 Le saviez-vous ?
Selon les statistiques de l'époque sur les provinces d'origine des militaires réfugiés, le Shandong arrivait en tête avec 72 600 hommes, suivi du Guangdong (66 600) et du Jiangsu (54 900). Ces chiffres ont directement façonné la « carte des dialectes » des villages militaires.

Ce modèle de regroupement par corps d'armée répondait à des impératifs administratifs, mais aussi à la logique profonde de la culture militaire. La fraternité d'armes forgée sur le champ de bataille se prolongeait dans le voisinage quotidien. Le village militaire n'était pas seulement un quartier résidentiel : c'était le prolongement civil d'une culture guerrière.

Une vie matérielle précaire, une vie communautaire intense

Les conditions de vie des premiers juancun étaient d'une rudesse extrême. À Zhongzhen Xincun, les maisons mesuraient « en moyenne moins de dix tsubo, avec seulement 4,5 tsubo vraiment habitables » : le salon servait aussi de chambre à coucher, la cuisine ne pouvait accueillir qu'un seul foyer. Les murs de bambou étaient colmatés à la boue jaune, le toit de tôle laissait entrer les risques d'électrocution par temps d'orage.

Pourtant, dans cette pauvreté, les habitants des juancun développèrent une créativité remarquable :

  • Des bidons d'huile vides reconvertis en puits.
  • Des planches récupérées pour cloisonner les pièces.
  • Des parapluies cassés transformés en auvents.
  • Des sacs de farine recousus en draps et en vêtements.

La « philosophie de la débrouille » n'était pas un choix, c'était une compétence de survie. Mais c'est précisément cette adversité partagée qui forja la cohésion communautaire si caractéristique des juancun.

La mémoire du goût, réinventée

La fusion populaire des huit grandes cuisines régionales

L'héritage culturel le plus tangible des villages militaires est culinaire. Les mères de famille venues des quatre coins de Chine reconstituèrent, dans des cuisines de fortune et avec des ingrédients limités, les huit grandes traditions culinaires chinoises — mais cette reconstruction fut, en réalité, un processus d'invention permanente.

⚠️ Un point de controverse
L'écrivain Jiao Tong a un jour déclaré : « Il n'y a pas de nouilles de bœuf à la sichuanaise au Sichuan, pas de barbecue mongol en Mongolie, pas de nouilles de Fuzhou à Fuzhou. » La cuisine des juancun est-elle le goût du pays natal ou bien le goût de Taïwan ? La réponse est peut-être les deux à la fois — ou ni l'un ni l'autre.

Les trois traits distinctifs de la cuisine des juancun :

  1. La localisation par les ingrédients disponibles : on préparait les plats du pays natal avec des légumes taïwanais, en adaptant les assaisonnements aux palais locaux.
  2. Le pragmatisme du ventre plein : un ragoût unique pour nourrir toute la famille, dix façons différentes d'accommoder un seul bloc de tofu.
  3. Les échanges de techniques entre provinces : une mère du Shandong apprenait les épices pimentées du Sichuan ; une mère du Jiangsu adoptait les méthodes de sauté cantonaises.

Les nouilles au bœuf en sont l'exemple le plus emblématique. Le style sichuanais s'est implanté à Kaohsiung ; dans le nord, la rue Yongkang à Taipei a développé sa propre tradition de bouillon clair ; dans le centre et le sud, on a remplacé le doubanjiang par des herbes médicinales. Les nouilles au bœuf sont devenues l'un des emblèmes culinaires de Taïwan — et pourtant, ce plat n'existe pas dans sa province d'origine.

Le marché comme lieu de rencontre des cultures

Les marchés des villages militaires furent le premier espace de contact profond entre continentaux et Taïwanais de souche. Prenons l'exemple du marché de Zhongzhen : au départ, des maraîchères taïwanaises de Siaoli poussaient leurs charrettes jusqu'aux ruelles du village pour vendre leurs légumes, et les mères des juancun devinrent leurs clientes fidèles — un marché spontané émergea peu à peu.

Ce qui ressemblait à une simple relation commerciale était en réalité la première immersion profonde de deux communautés l'une dans l'autre. Les Taïwanaises apprenaient à cuisiner à la façon continentale ; les continentales découvraient les produits du terroir insulaire. Les shaobing (galettes au sésame) et le luroufan (riz braisé au porc), le lait de soja et le thé à l'ancienne cohabitèrent bientôt sur les mêmes étals.

Trois générations, trois rapports à l'identité

La première génération : la nostalgie comme boussole

Les fondateurs des juancun ne perdirent jamais le fil qui les reliait à leur province natale. Leur « Chine » n'était pas une entité politique abstraite : c'était la mémoire gustative des grands mantou (petits pains) du Shandong, du porc braisé du Sichuan, des saucisses fumées du Hunan.

Le gouvernement tablait initialement sur une « reconquête du continent » rapide, et les villages furent conçus en conséquence : des abris provisoires, des infrastructures minimales. Tout cela traduisait l'optimisme — naïf, rétrospectivement — de ceux qui croyaient « rentrer bientôt ». Mais les trois ans devinrent trente, le provisoire devint définitif, et les juancun se mua en une « petite patrie » par défaut.

La politique linguistique révèle cet état d'esprit : les villages promouvaient avec vigueur l'enseignement du mandarin standard — un mandarin qui n'était pas seulement un outil de communication, mais un vecteur d'identité culturelle. Les enfants des juancun pouvaient réciter par cœur les noms de ville du bassin du Yangtsé, mais ils étaient incapables de nommer la rivière qui coulait à deux pas de chez eux.

La deuxième génération : une identité tiraillée

La deuxième génération des juancun affronta une crise identitaire sans précédent. Élevés dans l'enceinte des villages, nourris d'une culture sino-continentale, ils vivaient pourtant sur la terre de Taïwan. Après la levée de la loi martiale en 1987 et l'ouverture aux visites familiales sur le continent, cette fracture intérieure s'approfondit encore.

La contradiction était saisissante : lorsque les vétérans de la première génération purent enfin retourner dans leur province natale après quarante ans d'absence, beaucoup d'entre eux se découvrirent étrangers dans leur propre pays natal. Quatre décennies de séparation avaient fait du « pays natal » un lieu inconnu. À l'inverse, Taïwan — longtemps tenue pour un séjour temporaire — était devenue la vraie maison.

Les prises de position politiques de cette génération furent tout aussi fragmentées : certains plaidaient pour la réunification, d'autres pour l'indépendance, et la majorité préférait le statu quo. « Je suis enfant de juancun, et je suis Taïwanais » — ce n'était pas une contradiction, c'était une réalité.

La troisième génération : la quête des racines

La troisième génération n'a pour la plupart pas grandi dans les villages. Sa connaissance des juancun lui vient surtout des récits parentaux. Paradoxalement, c'est pourtant cette génération qui a lancé le mouvement de « sauvetage » de la culture des juancun.

Par le biais d'enquêtes de terrain, de recueil de témoignages oraux et de conservation numérique, la troisième génération a redécouvert les juancun. Cette quête des racines culturelles reflète, à l'ère de la mondialisation, un besoin universel de retrouver ses ancrages. Ce qu'ils cherchent, ce n'est pas une appartenance politique, c'est la richesse d'une identité culturelle plurielle.

La démolition et la préservation : un bras de fer permanent

1996 : la loi sur la rénovation, arme à double tranchant

L'adoption en 1996 de la Loi sur la rénovation des anciens villages militaires marqua le début de leur disparition massive. Les objectifs pratiques étaient clairs : améliorer les conditions de logement, libérer des terrains bien situés, répondre aux besoins du développement urbain.

📊 Source
Selon les statistiques du ministère de la Défense nationale, Taïwan comptait environ 300 villages militaires avant la mise en œuvre de la loi de rénovation en 1996. Dans les années 2020, environ 90 % d'entre eux avaient été rénovés, et seuls une trentaine avaient été classés au titre du patrimoine culturel.

Les nouveaux immeubles rénovés ont certes résolu les problèmes de logement. Mais la structure originelle des quartiers a disparu, et les liens de voisinage se sont distendus. Les anciens habitants des juancun, installés dans des appartements modernes, ont gagné le confort contemporain mais perdu ce sentiment communautaire unique — quand la famille du fond faisait un barbecue, tout le quartier en profitait.

Le processus de rénovation ne se déroula pas sans heurts. Litiges sur la répartition des logements, indemnisations insuffisantes, deuil affectif : les résistances furent nombreuses. Et la question de fond demeurait : quand le village militaire devient une résidence sociale ordinaire, la culture des juancun peut-elle encore survivre ?

L'éveil à la préservation : des constructions illégales au patrimoine

Le cas de Baozangyan est emblématique du mouvement de préservation. Ce hameau construit sur un coteau proche du quartier de Gongguan à Taipei avait été classé comme « construction illicite » et devait être entièrement démoli. Grâce à la mobilisation d'acteurs locaux, il fut désigné en 2004 « bâtiment historique ».

Le Village Arc-en-Ciel de Taichung illustre, lui, un autre modèle de sauvegarde. Alors que le Village Six de Gancheng allait être rasé, un habitant du nom de Huang Yongfu commença à peindre des fresques colorées sur les murs — un geste protestataire solitaire. En 2010, la diffusion virale de ces images sur Internet transforma ce geste intime en phénomène national, et le gouvernement finit par transformer le village en « Parc d'art Arc-en-Ciel ».

💡 Le saviez-vous ?
Lorsque le grand-père Huang Yongfu commença ses peintures en 2008, il approchait des 90 ans et ne savait pas utiliser Internet. C'est grâce à des bénévoles — qui créèrent un site officiel, organisèrent des ventes de produits dérivés — que furent financés l'entretien des fresques et la conservation des bâtiments. Le pinceau d'un vieil homme devint, presque par accident, un nouveau modèle de préservation pour les juancun.

Ces deux cas illustrent que la préservation des juancun exige une conjonction de facteurs : discours académique, mobilisation communautaire, relais sur les réseaux sociaux et inflexion politique — aucun de ces éléments ne suffit seul.

La culture des juancun à l'ère contemporaine

De l'espace à la mémoire

La grande majorité des villages physiques a disparu, mais l'« esprit des juancun » a trouvé de nouveaux supports à l'ère numérique :

  • Groupes Facebook : les « Associations d'anciens du village XX » reconstituent des communautés virtuelles.
  • Projets de mémoire orale : les histoires des anciens sont enregistrées et archivées en images.
  • Reconstruction 3D : des villages disparus renaissent dans l'espace virtuel.
  • Industrie créative : les éléments emblématiques des juancun alimentent une forte demande en produits nostalgiques.

Ces communautés de juancun virtuelles recréent, dans une certaine mesure, la vie de quartier des villages d'origine. Mais ces « villages de la mémoire » sont-ils encore de vrais juancun ? La réponse dépend de chacun.

Le modèle taïwanais de l'identité plurielle

En retraçant les soixante-dix ans d'histoire des juancun, la leçon la plus précieuse qui se dégage est peut-être celle-ci : l'identité culturelle n'est pas un jeu à somme nulle. Une personne peut être simultanément enfant de juancun, Taïwanais, Chinois au sens culturel et citoyen du monde — ces appartenances ne s'excluent pas.

L'expérience des juancun remet aussi en question l'illusion d'une culture homogène. Des traditions venues des quatre coins de Chine se sont mêlées et recombinées à Taïwan, donnant naissance à une culture à la fois familière et inédite. Les nouilles au bœuf, les plats braisés, la cuisine des juancun — aucun de ces héritages n'est la reproduction pure d'une tradition unique. Tous sont le fruit d'un « métissage culturel » inventif.

Dans le monde globalisé du XXIe siècle, l'expérience multiculturelle des juancun est peut-être l'une des contributions les plus précieuses que Taïwan puisse offrir au reste du monde.

Ce que les palissades de bambou ont vraiment enfermé

« Une palissade de bambou n'enfermait pas seulement le nouveau foyer de 1,2 million de personnes — elle renfermait le fragment d'ADN le plus complexe et le plus riche de l'identité culturelle taïwanaise. »

Les juancun ont peut-être disparu, mais leur legs n'est pas une simple nostalgie : c'est une capacité à traverser le changement. Reconstruire une vie dans les conditions les plus précaires, semer une culture sur une terre étrangère, garder espoir face à un avenir incertain.

Débrouillardise et solidarité, adaptation et persévérance, exil et enracinement — ces traits en apparence contradictoires composent le cœur de l'esprit des juancun. Ils nous rappellent que la culture n'est pas un objet figé dans une vitrine de musée : elle est vivante dans chaque coup de wok, dans chaque tournure de dialecte, dans chaque histoire transmise de génération en génération.

Quand, aujourd'hui, nous naviguons avec aisance dans la diversité culturelle de Taïwan — dégustant le leicha dans un village hakka, écoutant les chants anciens dans une communauté autochtone, achetant des pains au poivre dans un marché nocturne hérité des juancun — nous vivons en réalité l'expérience que les villages militaires ont commencé à mener il y a soixante-dix ans : comment faire de la différence une richesse, de l'exil un ancrage, d'une terre étrangère un chez-soi.

C'est cela, le plus précieux héritage des juancun pour Taïwan : un optimisme qui croit que « la culture peut toujours recommencer », et une sagesse qui sait « rester soi-même au milieu du changement ».


Références

À propos de cet article Cet article a été créé par collaboration communautaire avec l'assistance de l'IA.
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