Chu Ke-liang : le roi populaire de la culture des spectacles de variété taïwanais
Des villages de familles de militaires de Zuoying, à Kaohsiung, jusqu’aux écrans de télévision de tout Taïwan, Chu Ke-liang a construit, avec son « humour à la Chu », un langage comique qui lui était propre. Son rap parlé en taïwanais, sa capacité d’improvisation et son regard issu des milieux populaires l’ont rendu célèbre pendant plusieurs décennies et ont fait de lui, aux yeux du public de base, « l’un des leurs ». Il est mort d’un cancer colorectal en mai 2017, à l’âge de 70 ans.
Un parcours artistique issu des milieux populaires
Chu Ke-liang, de son vrai nom Hsieh Hsin-ta, est né le 6 décembre 1946 dans le district de Zuoying, à Kaohsiung1. Son père, Hsieh Huo-yen, était forgeron, et sa mère vendait des légumes au marché ; la famille vivait modestement. Il a grandi dans les environs des villages de familles de militaires de Zuoying, à Kaohsiung, et a été profondément marqué par la culture populaire locale.
Après l’école primaire, il a dû interrompre ses études en raison des difficultés financières de sa famille et a commencé à contribuer aux revenus du foyer. À 15 ans, il entre en contact avec l’opéra taïwanais, ou gezai xi, une forme d’opéra populaire chanté en taïwanais, et devient apprenti pour apprendre le théâtre traditionnel. Cette expérience pose les bases de son art scénique ultérieur.
À partir des années 1960, il se produit dans les marchés de nuit, ces lieux de restauration et de divertissement nocturnes très présents à Taïwan, où il imite les chanteurs populaires et les vedettes du cinéma et de la télévision de l’époque. Ses prestations vivantes et dynamiques lui valent progressivement une réputation locale.
L’essor de la culture des spectacles de variété
Dans les années 1970, avec le décollage économique de Taïwan, la demande de divertissements nocturnes augmente, ce qui favorise l’émergence de la culture des xiuchang, des scènes de spectacle de variété associant musique, humour et performance populaire. Chu Ke-liang saisit cette occasion et commence à se produire dans des salles de spectacle à travers l’île.
Son jeu mêle théâtre traditionnel, art populaire du récit chanté et éléments de la culture pop moderne, formant un « style Chu » singulier. Sa maîtrise du parlé-chanté en taïwanais, en particulier, lui permet d’improviser des phrases rimées qui plaisent beaucoup au public.
Les spectacles de Chu Ke-liang intègrent souvent des commentaires sur l’actualité et une satire sociale, exprimant avec humour la voix des petites gens. Ce style de performance proche du public lui permet de devenir rapidement célèbre.
L’âge d’or des variétés télévisées
Dans les années 1980, alors que la télévision taïwanaise connaît un fort développement, Chu Ke-liang réussit son passage vers les émissions de variétés. L’émission qu’il anime, Zhu Geliang Getingxiu (Le cabaret de Chu Ke-liang), devient l’un des programmes de variétés les plus populaires de l’époque2.
L’émission adopte la forme d’un spectacle de cabaret, combinant chant, danse, numéros comiques et autres éléments. Grâce à son style d’animation unique et à son talent d’improvisateur, Chu Ke-liang donne au programme un rythme rempli de surprises et de rires.
Il excelle particulièrement dans l’interaction avec les invités : qu’il s’agisse d’artistes connus ou de spectateurs anonymes, il parvient à faire ressortir chez chacun un aspect amusant. Cette capacité à créer de la proximité constitue l’un des facteurs essentiels de son succès.
Un style de performance unique
Le style scénique de Chu Ke-liang est sans équivalent et s’enracine dans un véritable savoir-faire forgé, étape après étape, sur les scènes des marchés de nuit. L’art du langage en est le signe le plus distinctif : il maîtrise le parlé-chanté en taïwanais et peut improviser des ritournelles rimées, chaque représentation étant traversée par une intelligence de la rue et un sens aigu de l’humour.
Il utilise aussi avec efficacité des gestes et des expressions exagérés, fortement marqués par l’opéra taïwanais sans perdre leur modernité. L’humour populaire en est le noyau : ses contenus partent de l’expérience de vie ordinaire, si bien que le public rit tout en y trouvant une forme de justesse. Sa capacité d’adaptation improvisée est particulièrement remarquable : il sait créer des effets comiques en temps réel selon la situation sur scène, donnant à chaque représentation une part de surprise impossible à prévoir.
Ces caractéristiques se sont affinées pendant de longues années dans l’environnement très exigeant des spectacles de variété, jusqu’à former un système de performance proprement « à la Chu ». Pour tenir deux heures devant une salle entière, la technique n’est que la base ; le véritable cœur du métier réside dans la connexion émotionnelle réelle avec le public.
Controverses et période de creux
Au milieu des années 1990, Chu Ke-liang est contraint de s’éloigner temporairement du monde du spectacle en raison de problèmes liés à des dettes de jeu. Pendant cette période, il se retire en Chine continentale et sa carrière taïwanaise entre dans une phase de stagnation.
Les médias couvrent abondamment sa vie privée, notamment ses conflits sentimentaux et ses dettes, ce qui affecte en partie son image. L’affection du public populaire à son égard ne disparaît toutefois pas complètement.
Cette période difficile amène Chu Ke-liang à réfléchir profondément à sa vie et à réexaminer sa relation avec le public. Son retour ultérieur le ramènera à l’essentiel : la performance elle-même.
Un retour éclatant et une seconde carrière
À la fin des années 2000, Chu Ke-liang revient dans le monde du spectacle taïwanais et entame une seconde carrière. Les émissions qu’il anime, notamment Zhuge Huishe, rencontrent de nouveau le succès auprès du public3.
Après son retour, son jeu devient de plus en plus mûr : tout en conservant son style d’origine, il accorde davantage d’attention à la qualité des programmes. Sa collaboration avec de jeunes artistes montre aussi sa bonne capacité d’adaptation.
Dans les années 2010, il participe à plusieurs films, dont des succès commerciaux tels que Da Wei Lu Man, avec d’excellents résultats au box-office.
De nouvelles expériences au cinéma
À la fin de sa carrière, Chu Ke-liang participe à des films et tient des rôles importants dans la série Da Wei Lu Man, réalisée par Chiu Li-kwan, qui enregistre de très bons résultats au box-office4.
Il réussit à transférer l’expérience de la variété télévisée vers le grand écran, confirmant le potentiel commercial du cinéma comique en taïwanais.
Son jeu cinématographique conserve son style humoristique habituel, tout en révélant une compréhension précise des rôles qu’il interprète.
Sa contribution à la culture taïwanaise
Chu Ke-liang est un acteur majeur de la culture populaire en langue taïwanaise. Ses performances donnent au taïwanais une place importante dans les médias modernes. À une époque marquée par la promotion du mandarin, il continue à se produire en taïwanais.
Ses techniques de parlé-chanté en taïwanais influencent de nombreux artistes plus jeunes, dont Peng Chia-chia et Hsu Hsiao-shun. Chu Ke-liang établit une tradition importante pour la comédie jouée en taïwanais.
Ses spectacles préservent également de nombreux éléments de la culture traditionnelle taïwanaise, notamment les modes de chant de l’opéra taïwanais et les formes populaires de récit chanté, ce qui leur confère une importance pour la transmission culturelle.
Un lien profond avec le public
Le plus grand succès de Chu Ke-liang réside dans le lien émotionnel profond qu’il a établi avec son public. Ses prestations sont toujours empreintes de sincérité, permettant aux spectateurs de percevoir son engagement.
Il est particulièrement apprécié dans le centre et le sud de Taïwan ainsi que parmi les publics populaires, qui le considèrent comme « l’un des leurs ». Ce sentiment de proximité explique en grande partie sa capacité à traverser plusieurs décennies de carrière.
Même pendant sa période de creux, de nombreux admirateurs fidèles continuent à le soutenir, preuve de sa place particulière dans le cœur du public.
Son influence sur la culture des variétés à Taïwan
Chu Ke-liang inaugure un modèle important pour les émissions de variétés locales taïwanaises et influence la production d’innombrables programmes ultérieurs. Son style d’animation est imité et étudié par de nombreux artistes de la génération suivante.
Il démontre la valeur commerciale des émissions de variétés en taïwanais et ouvre un segment de marché important pour l’industrie télévisuelle taïwanaise. Cette contribution est significative pour le développement de la culture télévisuelle à Taïwan.
De nombreux animateurs célèbres d’émissions de variétés, tels que Jacky Wu et Hu Gua, ont déclaré avoir été influencés par Chu Ke-liang. Il a établi une tradition scénique majeure dans le monde taïwanais des variétés.
Le cancer et les réflexions de fin de vie
En 2014, Chu Ke-liang reçoit un diagnostic de cancer colorectal et commence un traitement. Même dans la maladie, il continue à travailler, faisant preuve d’une grande force de volonté.
Pendant sa lutte contre le cancer, il chérit plus que jamais le temps passé avec sa famille et son public, abordant chaque représentation avec sérieux. Son attitude optimiste face à la maladie touche de nombreuses personnes.
Dans des entretiens, il exprime ses réflexions sur la vie et affirme que pouvoir apporter de la joie au public est son plus grand accomplissement. Cet amour de la scène inspire le respect.
L’adieu de 2017
Le 15 mai 2017, Chu Ke-liang meurt d’un cancer colorectal à l’Hôpital universitaire national de Taïwan, à l’âge de 70 ans5. Sa disparition suscite un large deuil dans la société taïwanaise, et des personnalités de tous horizons expriment leur souvenir et leur affection.
De nombreux amis du monde du spectacle et de nombreux admirateurs assistent à ses funérailles, dans une atmosphère émouvante. Sa mort marque la fin d’une époque : la culture taïwanaise des spectacles de variété perd l’une de ses figures majeures.
Les médias reviennent largement sur sa carrière et soulignent son importante contribution à la culture du divertissement à Taïwan. Les images de ses prestations deviennent un précieux patrimoine culturel.
Héritage culturel
Chu Ke-liang laisse derrière lui un témoignage vivant de plusieurs décennies de culture populaire taïwanaise. Ses archives filmées couvrent la période allant des spectacles de marchés de nuit à l’âge d’or de la télévision, documentant les transformations rapides de la structure sociale taïwanaise.
La tradition comique en taïwanais qu’il a créée continue d’influencer les artistes qui lui succèdent, et de nombreux jeunes interprètes apprennent de ses performances tant sur le plan technique que spirituel.
Chu Ke-liang prouve qu’un artiste issu des milieux populaires peut accomplir de grandes choses. Son parcours a encouragé d’innombrables personnes nourrissant un rêve de scène.
L’« humour à la Chu » est devenu un type distinctif de comédie taïwanaise, tandis que les images de ses spectacles constituent désormais des archives historiques de la culture populaire taïwanaise.
Des linguistes ont analysé la structure de l’humour à la Chu et en ont dégagé plusieurs éléments centraux : les tons et la phonologie du taïwanais créent des effets de rime naturels ; les jeux de mots en minnan permettent à un même terme de porter simultanément deux sens ; le mélange d’argot de rue et de vocabulaire classique produit un effet de contraste ; enfin, les nombreuses références contextuelles, ces allusions que « l’on comprend si l’on sait », construisent un espace de connivence entre lui et son public central.
Références
- Entrée Wikipédia « 豬哥亮 », https://zh.wikipedia.org/zh-tw/%E8%B1%AC%E5%93%A5%E4%BA%AE, lieu de naissance : district de Zuoying, Kaohsiung↩
- Liberty Times, « 豬哥亮告別式 萬人送行 », https://news.ltn.com.tw/, 21 mai 2017↩
- Base de données télévisuelle de Taïwan, https://tv.nccu.edu.tw/, archives de l’émission Zhuge Huishe↩
- Central News Agency, « 大尾鱸鰻票房逾3億 », https://www.cna.com.tw/, article de février 2013 sur le box-office↩
- United Daily News, « 豬哥亮5月15日病逝 享年70歲 », https://udn.com/, 15 mai 2017↩