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Wan Wan (Hu Chia-wei) est une figure fondatrice de la création graphique et textuelle à Taïwan. Avant la généralisation des smartphones, ses avatars MSN représentant des « petits personnages chauves » étaient, pour d’innombrables employés de bureau, le seul moyen d’exprimer « j’ai envie de quitter le travail » ou « je craque ». Son premier livre, « Peut-on ne pas aller travailler ? », a atteint le chiffre stupéfiant de plus d’un million d’exemplaires vendus. Pourtant, en 2014, une liaison extraconjugale révélée seulement 12 jours après son mariage a immédiatement transformé cette « reine de l’illustration » en cible de l’opinion publique. Cet article retrace comment elle est passée d’assistante designer payée 9 000 dollars taïwanais par mois à l’un des symboles visuels les plus influents et les plus controversés de l’histoire d’Internet à Taïwan, par une trajectoire atypique, puis comment elle a cherché, après la tempête, à se réinventer et à survivre dans la discrétion.
Hu Chia-wei est née à Taïwan le 16 août 1981 1. Diplômée du département d’arts appliqués de la Fu-Hsin Trade & Arts School de Taipei, elle choisit d’entrer directement sur le marché du travail alors que ses proches l’encouragent à poursuivre ses études, et commence comme assistante designer avec un salaire mensuel de seulement 9 000 dollars taïwanais 2 3. Il faut noter que « Wan Wan » n’est pas son vrai nom : ce pseudonyme vient d’une imitation de l’enfant actrice Hu Chia-wei, qui jouait le rôle de « Wan Wan » dans la série télévisée taïwanaise des années 1980 « Les étoiles connaissent mon cœur », ce qui crée souvent une confusion dans le public 1 4. Ce point de départ professionnel « atypique » prépare le récit qui l’accompagnera plus tard : celui d’une créatrice partie de la base et parvenue à se retourner grâce à son travail. En octobre 2004, alors qu’elle est encore assistante designer, Hu Chia-wei publie sur Wretch.cc son premier gribouillage sous le nom de « Wan Wan » 1. C’est l’époque où l’Internet haut débit commence tout juste à se diffuser et où MSN Messenger domine la communication de bureau. Le petit personnage chauve au visage rond qu’elle dessine spontanément, accompagné de formules simples comme « j’ai envie de quitter le travail » ou « ne pas déranger, je travaille », fait accumuler à son blog plus de 10 millions de visites en moins d’un an 5. En 2007, il dépasse 180 millions de vues cumulées et devient le premier blog taïwanais à franchir le seuil des 100 millions 6 7.
Masques numériques de bureau et valeur à plusieurs dizaines de millions
À une époque où les stickers LINE n’existent pas encore, les avatars animés gif de Wan Wan deviennent les « masques numériques » des employés de bureau taïwanais. Quand les salariés n’osent pas dire directement à leur patron ce qu’ils ont sur le cœur, ils changent leur avatar MSN et laissent ce petit personnage chauve aux expressions exagérées crier à leur place. En 2005, son premier livre, « Peut-on ne pas aller travailler ? », est publié. Il reste non seulement des dizaines de semaines en tête des classements des grandes librairies, mais se vend aussi à plus d’un million d’exemplaires dans toute l’Asie, brisant le stéréotype selon lequel les livres illustrés taïwanais n’étaient que des « seconds rôles » 8.
📝 Note curatoriale : le cœur du succès de Wan Wan tient à sa capacité à saisir une culture taïwanaise spécifique du « refoulement » — cette émotion collective qui voudrait résister au système, mais ne peut la dissoudre qu’à travers un humour minuscule. Son œuvre a été, aux débuts de l’ère Internet, un exutoire visuel des émotions collectives taïwanaises, ainsi qu’un pont essentiel entre l’époque des blogs et celle des réseaux sociaux.
Les médias qualifient alors Wan Wan de « diva du monde de l’illustration » ou de « reine des blogs » 9, et sa valeur commerciale est multipliée par mille en quelques années. Elle reçoit notamment, en 2006, le prix du « meilleur blog humoristique » aux Chinese Blog Awards 10, consolidant son statut de pionnière de la création graphique et textuelle en ligne. Ses réussites commerciales traversent plusieurs domaines : les aimants Wan Wan créés en partenariat avec FamilyMart donnent lieu à la distribution de plus de 50 millions d’aimants et génèrent un chiffre d’affaires de plus de 100 millions de dollars taïwanais 11 ; elle fait partie des premiers créateurs taïwanais à être présents sur les stickers LINE, avec plus de 10 millions de téléchargements cumulés 12 ; elle est aussi la première blogueuse à tourner des publicités télévisées, réalisant jusqu’à huit spots pour des marques comme Taiwan Fixed Network, Samsung, Kuai Kuai ou Vitalon 13. Au cinéma, outre son apparition dans son propre rôle, Hu Chia-wei, dans « You Are the Apple of My Eye » de Giddens Ko 14, elle participe aussi au documentaire de 2010 « Emporter ses rêves en voyage » et au film de 2012 « The Soul of Bread » 15. Le visage de Wan Wan et ses petits personnages chauves finissent presque par se confondre. Elle n’est pas seulement une créatrice, mais aussi une marque commerciale prospère, qui prouve qu’à Taïwan, « on peut vraiment vivre du dessin ».
Sa bibliographie est riche et fortement structurée en séries. Outre son œuvre emblématique « Peut-on ne pas aller travailler ? », elle comprend des titres précoces consacrés au bureau ou au campus comme « Allons sécher le travail ensemble » et « Peut-on ne pas aller à l’école ? » ; des ouvrages de voyage et de vie quotidienne comme « Peut-on sortir s’amuser tous les jours ? » et « L’Europe, on y va ? » ; ainsi que, plus tard, des livres sur la parentalité et les animaux de compagnie, parmi lesquels « Mon Dieu ! C’est comme ça que je suis devenue mère », « Peut-on rester toujours ensemble : le journal animalier de Wan Wan », « Les notes sucrées de Wan Wan » et « L’application magique de Wan Wan », pour un total de plus de 20 ouvrages 16.
L’effondrement de l’image douze jours plus tard et le raz-de-marée de l’opinion
Cette machine de production graphique et textuelle parfaitement huilée connaît pourtant, en mai 2014, son choc le plus violent. Le 17 mai 2014, Wan Wan se marie en grande pompe avec Ho Chi-yuan, son compagnon depuis 10 ans 1 17. À peine 12 jours plus tard, un hebdomadaire la photographie en train d’embrasser dans la rue un autre blogueur, Huang Da-yeh (Huang Chien-ming) 17 18. Cette affaire de « liaison de jeune mariée » déclenche alors dans la société taïwanaise un raz-de-marée d’opinion dévastateur.
Pour les lecteurs de l’époque, Wan Wan incarne une image « innocente, naïve, de fille d’à côté ». Le contraste brutal produit par l’affaire d’adultère la fait passer instantanément du statut de chouchoute du public à celui de cible générale. Bien qu’elle publie des excuses sur Facebook et obtienne le pardon de son mari Ho Chi-yuan, ses collaborations commerciales sont suspendues les unes après les autres, et certains internautes lancent même des appels au boycott 19 20. Cette tempête révèle, dans la culture Internet taïwanaise, le lien presque obsessionnel établi par le public entre la « conduite morale » d’un créateur et le contenu de son œuvre. Elle fait aussi tomber Wan Wan du nuage où se trouvait la « reine des blogs » et la confronte à une crise d’image sans précédent.
Résonances : survivre et se transformer discrètement après l’étiquette
Après la tempête, Wan Wan ne disparaît pas d’Internet. Elle choisit plutôt une forme de survie plus discrète. Dans un entretien médiatique accordé en 2020, elle déclare clairement que « l’ancienne Wan Wan est morte » : le style de ses personnages évolue avec l’âge et l’environnement, et elle ne maintient plus l’image naïve de ses débuts 21. Son mariage avec Ho Chi-yuan tient bon, et le couple a deux enfants. Son centre de gravité créatif se déplace aussi vers les contenus familiaux : elle documente les fragments du quotidien avec ses deux enfants et ses chiens Pu-lo et FIFI, tout en continuant à partager sa vie sur Instagram (@cwwany) et Facebook (@cwwany.tw) 22 23. Elle continue également à gérer une chaîne YouTube, où elle partage plus discrètement ses créations et sa vie quotidienne 13.
📝 Note curatoriale : plutôt que de dire que le public a pardonné à Wan Wan, il vaudrait mieux dire que le temps a fait prendre conscience que les émotions que l’on avait déposées dans ce petit personnage chauve étaient réelles, même si la créatrice elle-même n’était pas parfaite. Sa transformation reflète aussi la manière dont les créateurs d’Internet, soumis au regard public, redéfinissent la relation entre leur moi et leur œuvre, en passant de « l’exutoire d’une émotion collective » à « l’écriture d’une vie personnelle et familiale ».
Même si sa visibilité ne peut plus rivaliser avec l’âge d’or de MSN, les données de prêt en bibliothèque de 2026 montrent que ses œuvres, comme « Nous avons tous grandi comme ça avec Wan Wan », figurent encore parmi les trois premières, signe qu’elles conservent une vitalité auprès de lecteurs de plusieurs générations 24. L’histoire de Wan Wan est un condensé de l’histoire du développement d’Internet à Taïwan. Elle n’est pas seulement un pont important de la création graphique et textuelle taïwanaise, depuis les blogs comme Wretch.cc et Pixnet jusqu’aux stickers LINE et à Webtoon ; elle a aussi influencé une vaste génération de créateurs ultérieurs. Elle a connu l’essor des blogs, les itérations des logiciels de messagerie et le jugement moral le plus cruel des communautés en ligne. Elle a donné aux employés de bureau taïwanais un visage pour s’exprimer, mais elle a aussi complété, par sa propre vie réelle, la part la plus complexe et la moins « petit personnage chauve » de ce qui se trouvait derrière ce visage.
Références
- Wikipédia : Wan Wan (Hu Chia-wei) — biographie, vrai nom, débuts et chronologie des événements importants↩
- Global Views Monthly : passion et concentration, dessiner hors de la salle de classe une valeur de plusieurs dizaines de millions (2007) — débuts comme assistante designer et point de départ professionnel avec un salaire mensuel de 9 000 dollars taïwanais↩
- 104 Career Navigator : informations salariales des assistants designers — référence sur les fourchettes de salaire à l’entrée dans le métier d’assistant designer↩
- Yahoo News : 33 ans plus tard, que sont devenues les cinq petites vedettes de « Les étoiles connaissent mon cœur » ? (2015) — source de la confusion liée au fait que l’enfant actrice Hu Chia-wei et l’illustratrice Wan Wan portent le même vrai nom en caractères chinois↩
- Business Next : le blog de Wan Wan devient populaire l’année précédente (2006) — explosion de popularité initiale du blog et record de 10 millions de visites↩
- MR.6 : Wan Wan s’apprête à dépasser 100 millions de visites, ne l’appelez plus un blog (2007) — jalon du dépassement des 100 millions de vues↩
- Cheers : Wan Wan — l’occasion ressemble à l’achat d’un billet de loterie, sans mise de départ on ne gagne jamais (2010) — entretien sur son parcours créatif initial et ses tournants professionnels↩
- Books.com.tw : Peut-on ne pas aller travailler ? — informations de publication et présentation de l’ouvrage emblématique↩
- Taiwan Panorama : autrice populaire de blog — Wan Wan — source médiatique confirmant le surnom de « reine des blogs »↩
- Taiwan Muchan : Chinese Blog Awards 2006 (2007) — trace de l’obtention du prix du « meilleur blog humoristique »↩
- Threads : discussion sur les aimants Wan Wan de FamilyMart — mémoire collective autour de la campagne de points FamilyMart pour les aimants Wan Wan↩
- LINE STORE : campagne de célébration de la mise en ligne des stickers Wan Wan et Cherng — trace de la mise en ligne des premiers créateurs de stickers LINE↩
- YouTube : de MSN à LINE, les petits personnages chauves de Wan Wan deviennent un phénomène d’illustration (2014) — document vidéo sur les publicités, la gestion de chaîne et la création graphique et textuelle sur plusieurs plateformes↩
- IMDb : You Are the Apple of My Eye — trace de son apparition dans son propre rôle dans le film de Giddens Ko↩
- Wikipédia : section cinéma de Wan Wan (illustratrice) — trace de sa participation aux films « Emporter ses rêves en voyage » et « The Soul of Bread »↩
- Librairie en ligne Books.com.tw : autrice — Wan Wan — liste de ses ouvrages au fil des années et trace de publications en série↩
- CTS News : la reine de l’illustration Wan Wan éclaboussée par une liaison 12 jours après son mariage (2014) — principal reportage sur l’affaire d’adultère survenue 12 jours après son mariage en 2014↩
- Threads : discussion sur l’affaire extraconjugale de Wan Wan — discussion rétrospective sur l’opinion publique contemporaine de l’affaire↩
- Coolloud : Qui doit des excuses à Wan Wan ? (2014) — commentaire réflexif, au moment des faits, sur la culture du jugement moral en ligne↩
- Threads : Wan Wan est l’une des illustratrices taïwanaises que j’admire beaucoup (2025) — discussion de réévaluation du rôle de Wan Wan par le public dix ans après l’affaire↩
- Mirror Media : entretien avec Wan Wan (2020) — entretien de retour après la tempête, avec sa déclaration « l’ancienne Wan Wan est morte »↩
- Page officielle Facebook Wan Wan 彎彎 — page officielle de sa plateforme de création active et actualités récentes↩
- Compte officiel Instagram Wan Wan 彎彎 — compte officiel servant de principal espace de partage familial et quotidien↩
- Instagram officiel de Wan Wan : partage des données internes de prêts en bibliothèque (2026) — données de prêts en bibliothèque de 2026 montrant que ses œuvres anciennes conservent une influence intergénérationnelle↩