La culture des marchés à Taïwan : les marchés traditionnels
À cinq heures et demie du matin, les commerçants du marché Dongmen sont déjà en train d'installer leurs étals de légumes et de fruits.
Une grand-mère pousse lentement son panier à provisions, s'arrête devant son stand habituel — sans même ouvrir la bouche, la marchande sait déjà ce qu'elle veut.
Ce n'est pas une simple transaction commerciale : c'est un dialogue humain qui dure depuis des décennies.
À Taïwan, les marchés traditionnels n'ont jamais été de simples lieux d'achat et de vente. Ils sont le miroir de la vie populaire, le vecteur des émotions communautaires, les témoins de la mémoire urbaine.
Une sédimentation historique : des regroupements de marchands ambulants aux marchés institutionnalisés
Les origines des marchés traditionnels taïwanais remontent aux marchés de rue et aux places de temple de l'époque Qing.
À cette période, les commerçants se rassemblaient naturellement le long des grands axes ou autour des temples, formant des espaces d'échange spontanés.
Ces marchés primitifs portaient la logique d'échange propre à la société agricole — les paysans y apportaient leurs légumes et fruits cultivés, les artisans leurs objets fabriqués, se retrouvant à heure et lieu fixes pour un double échange : de marchandises et d'émotions.
Sous l'ère coloniale japonaise, le gouvernement général de Taïwan entreprit, au nom de « l'hygiène améliorée » et de la « modernisation administrative », d'intégrer ces regroupements de marchands ambulants dispersés dans le système d'urbanisme.
Après 1895, le gouvernement japonais instaura progressivement un système de marchés modernes : il délimita des zones commerciales fixes, établit des règlements pour les étals et mit en place des mécanismes de gestion.
Si ce processus apporta ordre et améliorations sanitaires, il marqua aussi un tournant décisif — le passage du rassemblement naturel à la gestion institutionnelle.
Après la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement du Kuomintang poursuivit et développa ce système de marchés.
Dès les années 1950, poussé par des considérations d'« hygiène publique », de « stabilisation des prix » et d'« augmentation des recettes locales », il construisit massivement des marchés publics.
Selon les statistiques du ministère de l'Économie de 2019, Taïwan comptait 834 marchés traditionnels publics et privés. Ces marchés ne résolurent pas seulement le problème des commerçants ambulants envahissant les villes — plus important encore, ils remplirent une fonction d'aide sociale : en proposant des locations à des tarifs accessibles, ils permirent à des personnes dans la précarité de se lancer en affaires avec un seuil d'entrée relativement bas.
Fonctions sociales : bien plus qu'un espace marchand
Entrez dans n'importe quel marché traditionnel taïwanais et vous découvrirez que ses fonctions sociales dépassent de loin la simple transaction commerciale.
Le marché est un centre d'échange d'informations : les tantes s'attardent devant les étals de légumes pour discuter de la fraîcheur comparée des produits ou des promotions du moment, tout en échangeant les potins du quartier et les nouvelles familiales.
Ces bavardages qui semblent anodins tissent en réalité les filets du réseau social communautaire.
Pour nombre de personnes âgées, le marché est un espace social essentiel.
Elles ne sont pas pressées de terminer leurs courses — elles savourent le plaisir d'interagir avec les commerçants et les autres clients.
Ce rythme de « vie lente » contraste fortement avec l'efficacité du supermarché moderne.
La chaleur humaine du marché se manifeste dans les petites attentions : un commerçant qui se souvient des préférences de ses habitués, qui glisse un peu plus de légumes les jours de typhon, qui accepte volontiers de faire crédit quand un client traverse une période difficile.
Ces interactions minuscules s'accumulent pour former un capital social communautaire impossible à chiffrer, mais d'une valeur inestimable.
Le marché est aussi un lieu important de transmission culturelle.
Les commerçants expérimentés y apprennent aux jeunes à sélectionner les ingrédients, à traiter les légumes et fruits selon les saisons.
Une mère qui emmène son enfant au marché ne fait pas que remplir une obligation ménagère : elle lui transmet une sagesse pratique de la vie.
L'enfant apprend ainsi à distinguer la qualité des aliments, à comprendre les liens entre les saisons et l'alimentation, à ressentir la chaleur des relations humaines.
Écologie économique : un microcosme de l'économie populaire
D'un point de vue économique, le marché traditionnel présente une écologie microéconomique relativement complète.
On y trouve la relation offre-demande la plus directe qui soit — les légumes et fruits de saison abondants sont bon marché, les produits rares voient leur prix grimper.
Les commerçants doivent saisir avec finesse les dynamiques du marché et ajuster leurs stratégies d'approvisionnement. Cette perception intuitive du marché s'avère souvent plus précise que les modèles économiques complexes.
La concurrence y est douce et humaine.
Même si des étals proposant des produits similaires peuvent se trouver côte à côte, les commerçants développent souvent entre eux une complicité et une forme de coopération tacite.
Ils se surveillent mutuellement les étals, partagent les informations du marché, se soutiennent même dans les moments de creux.
Ce modèle commercial où « la coopération coexiste avec la concurrence » reflète le trait culturel de « cohabitation harmonieuse » propre à la société taïwanaise.
Pour de nombreuses petites entreprises et économies familiales, le marché offre une plateforme d'entrepreneuriat accessible.
Comparé à l'ouverture d'un commerce en dur, la location d'un emplacement au marché coûte bien moins cher et permet plus facilement de fidéliser une clientèle.
Nombreuses sont les marques alimentaires qui ont commencé leur histoire sur un étal de marché.
Cette caractéristique de « faible barrière à l'entrée » fait du marché un vecteur important de mobilité sociale.
Mémoire de l'espace : un fossile vivant de la culture urbaine
Chaque marché traditionnel porte la mémoire particulière d'une ville et son caractère local.
Le marché Nanmen de Taipei est réputé pour sa cuisine de la Chine continentale, reflet de la culture alimentaire des migrants venus après 1949.
Le marché Est de Tainan conserve quant à lui un grand nombre de plats traditionnels, témoignant de la tradition culinaire de l'ancienne capitale.
Ces marchés ne sont pas seulement des espaces commerciaux ; ils constituent une composante essentielle du paysage culturel.
La forme architecturale des marchés reflète aussi les conceptions urbanistiques de chaque époque.
Les marchés de la première génération adoptaient souvent une architecture ouverte, privilégiant la ventilation et la lumière naturelle.
Ceux construits plus tard accordèrent davantage d'importance aux équipements modernes et à l'efficacité de gestion.
Ces évolutions architecturales enregistrent la trajectoire du développement urbain taïwanais.
Certains marchés aux longues histoires sont même devenus des symboles culturels de leur ville.
Ils ne servent plus seulement les habitants locaux — ils attirent également des visiteurs de loin venus goûter « le vrai goût de Taïwan ».
Ce développement d'une fonction touristico-culturelle insuffle une nouvelle vitalité aux marchés traditionnels et fournit un matériau précieux pour la valorisation des villes.
Défis contemporains : trouver de nouvelles voies dans la transformation
Cependant, les marchés traditionnels font face à de nombreux défis dans la société moderne.
L'essor des supermarchés et des grandes surfaces, qui offrent un environnement d'achat plus pratique et standardisé, a attiré une grande partie de la clientèle qui fréquentait autrefois les marchés.
Les habitudes de consommation des jeunes générations ont changé : elles préfèrent les achats en ligne ou le guichet unique du supermarché et ont peu de temps ni de patience pour flâner au marché et négocier les prix.
La pression du renouvellement urbain condamne aussi bien des marchés anciens à la démolition ou à la reconstruction.
La controverse autour de la démolition du marché Jianguo de Taichung a mis en lumière les tensions entre les marchés traditionnels et le développement urbain moderne.
Dans la course à la modernisation des villes, comment préserver ces espaces qui portent la mémoire populaire est devenu un enjeu majeur de gouvernance urbaine.
Le vieillissement des commerçants constitue un autre défi sérieux.
Dans de nombreux marchés, les marchands sont d'un âge avancé et leurs enfants refusent de reprendre l'activité, posant un problème aigu de transmission.
Quand un commerçant expérimenté part à la retraite, ce ne sont pas seulement des savoirs précieux sur les produits alimentaires qui disparaissent — c'est aussi le lien affectif tissé avec la communauté qui se rompt.
Innovation et transformation : conjuguer sagesse ancestrale et besoins contemporains
Face à ces défis, de nombreux marchés ont commencé à réfléchir aux possibilités de se réinventer.
Certains ont introduit des équipements modernes et des modes de gestion nouveaux pour améliorer l'environnement d'achat et rehausser la qualité du service.
Le marché Shidong à Taipei, après rénovation, a réussi à conjuguer la chaleur humaine du marché traditionnel et la commodité d'une grande surface moderne — un exemple de reconversion réussie.
Le recours à la technologie ouvre aussi de nouvelles perspectives pour les marchés.
Certains commerçants ont commencé à accepter les paiements mobiles, à créer des plateformes de vente en ligne pour élargir leur champ d'action.
Le gouvernement pousse également une politique de « numérisation des marchés traditionnels » pour aider les marchands à s'adapter aux modèles commerciaux de l'ère numérique.
L'irruption de l'industrie créative a insufflé une nouvelle vie aux marchés.
Des designers et créatifs se sont installés dans certains marchés, associant savoir-faire traditionnels et esthétique contemporaine pour créer des produits créatifs portant l'identité du marché.
Ce modèle « vieux espaces, nouvelles idées » ne conserve pas seulement les traits culturels du marché, il attire aussi l'attention des jeunes générations.
Animation communautaire : redéfinir la valeur du marché
Ces dernières années, le concept d'animation communautaire a commencé à prendre vie dans les marchés.
Certains d'entre eux ne se contentent plus de leur seule fonction marchande — ils assument aussi des responsabilités d'éducation communautaire et d'animation culturelle.
Cours de cuisine, ateliers de découverte des produits alimentaires, spectacles culturels : le marché se transforme en centre culturel de quartier.
Cette mutation reflète une nouvelle manière de comprendre la valeur du marché.
Il n'est plus seulement un espace commercial, mais une composante essentielle de la vie communautaire.
Il offre non pas uniquement des marchandises, mais des occasions de socialiser, d'apprendre et de vivre des expériences culturelles.
Ce développement multifonctionnel trace de nouvelles pistes pour la pérennité des marchés.
Visions d'avenir : la coexistence harmonieuse du traditionnel et du moderne
À l'horizon, les marchés traditionnels de Taïwan devront trouver un équilibre entre la préservation de leur caractère propre et l'adaptation aux transformations.
Ils devront conserver leurs valeurs fondamentales — la chaleur humaine, l'ancrage local, la transmission culturelle — tout en répondant aux attentes des consommateurs modernes en matière de qualité de service et de commodité.
Le modèle idéal de développement serait une fusion organique entre sagesse traditionnelle et technologie moderne.
Un espace qui maintiendrait le rythme de la « vie lente » et la chaleur des relations humaines, tout en proposant des produits et services de haute qualité.
Un lieu qui serait à la fois un endroit pour satisfaire les besoins du quotidien et une fenêtre pour vivre la culture locale.
Dans une société qui change à toute vitesse, les marchés traditionnels nous rappellent l'essence même de la vie — l'origine de la nourriture, les liens entre les personnes, la chaleur de la communauté.
Ils sont les oasis de la ville, de rares îlots de lenteur dans le tourbillon de la vie moderne.
Comment faire perdurer ces précieux patrimoines culturels au fil des transformations n'est pas seulement une question commerciale — c'est une question de civilisation.
Quand nous terminons nos courses en vitesse dans l'air conditionné d'un supermarché, il vaut la peine, de temps à autre, de faire un détour par le marché traditionnel et de laisser pénétrer en soi cette chaleur humaine que le temps n'efface pas.
Là-bas, chaque transaction est une histoire, chaque étal est un fragment d'histoire.
La culture des marchés taïwanais se transmet discrètement dans ces interactions quotidiennes et infimes, cherchant dans le mouvement une nouvelle vitalité.
Conclusion : dans le marché, contempler l'âme de Taïwan
Après l'effervescence du matin, le marché traditionnel retrouve peu à peu son calme dans l'après-midi — mais les traces d'eau sur le sol, les odeurs de poisson et de plats cuisinés qui persistent dans l'air murmurent encore la vitalité de cette cité.
Ce que nous achetons au marché n'est pas seulement de la nourriture : c'est une façon de rester reliés à la terre, au voisinage, au passé.
Dans un monde de production standardisée, ces espaces de transaction imparfaits, aléatoires et porteurs d'une chaleur humaine, sont d'autant plus précieux.
La culture des marchés taïwanais continuera d'évoluer — dans de nouveaux bâtiments, assistée par les outils numériques — gardant intacte cette esthétique populaire la plus originelle et la plus pure.
Voix locales : les échos quotidiens d'un marché
Les cris du matin sont le réveil de la ville.
Le bruit des couteaux et des balances tisse un rythme.
Un commerçant qui dit « C'est arrivé ce matin » — voilà comment commence la confiance.
Un habitué qui dit « Comme d'habitude » — voilà la preuve d'une complicité.
Ces voix font du marché le théâtre le plus chaleureux de la ville.
Références
- 經典雜誌編輯部(2020)。〈尋找第二春:傳統市場的逆襲〉。《經典雜誌》。取自:https://www.rhythmsmonthly.com/?p=29361
- 眼底城事編輯部(2016)。〈市場即是地方─共築城市文化的來源〉。《眼底城事》。取自:https://eyesonplace.net/2016/09/09/3440/
- 灣兜編輯部(2020)。〈哈囉!從市場走起 認識台灣日常生活〉。《灣兜 uantau》。取自:https://utimes.today/2020/03/11/taiwan-market/
- 經濟部統計處(2019)。〈傳統市場營運現況調查〉。取自:https://www.moea.gov.tw/
- 維基百科編輯群(2021)。〈台灣傳統市場〉。《維基百科》。取自:https://zh.wikipedia.org/zh-tw/台灣傳統市場