Durant l'ère des Grandes Découvertes, aux XVIe et XVIIe siècles, Taïwan n'était pas une petite île périphérique de l'Asie de l'Est, mais un carrefour commercial crucial reliant la Chine, le Japon et l'Asie du Sud-dessus. Des bases de commerce international des Hollandais à l'hégémonie maritime de la dynastie Zheng, Taïwan fut autrefois l'un des centres commerciaux les plus prospères des eaux d'Asie de l'Est.
Période préhistorique : l'ADN maritime des cultures austronésiennes
Bien avant l'arrivée des Hollandais, les autochtones de Taïwan faisaient preuve de capacités maritimes exceptionnelles. Les découvertes archéologiques révèlent qu'il existait, il y a 3000 ans, un réseau de commerce d'outils en pierre et de poteries raffinés, s'étendant jusqu'aux Philippines et au Vietnam.
La technique de fabrication des pirogues à planches (pánbǎnzhōu) du peuple Yami (Tao) témoigne de la compréhension profonde qu'ont les autochtones de Taïwan de l'océan. Ils ne se contentaient pas de construire des navires, ils avaient développé un système complexe de connaissances maritimes incluant les courants, les moussons et les cycles de migration des bancs de poissons. Cet ADN culturel maritime a jeté les bases de la future transformation de Taïwan en centre commercial.
Période hollandaise : l'âge d'or du commerce en Asie de l'Est
Fort Zeelandia : l'Amsterdam de l'Asie de l'Est
En 1624, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) établit Fort Zeelandia (Rèlánzhēchéng) à Tainan, transformant Taïwan en cœur du réseau commercial d'Asie de l'Est. Le choix des Hollandais pour Taïwan n'était pas fortuit, mais le résultat d'un calcul minutieux.
Située au centre entre la Chine, le Japon et l'Asie du Sud-Est, l'île jouissait d'un avantage géographique inégalé. Plus important encore, la politique d'interdiction maritime (hǎijìn) imposée par la dynastie Ming empêchait les marchands chinois de commercer directement, les obligeant à passer par des tiers. Taïlagan devint ainsi le centre opérationnel de cette vaste économie souterraine.
Les Hollandais instaurèrent un système commercial sophistiqué. Ils importaient de la soie, de la porcelaine et du thé de Chine ; de l'argent du Japon ; et des épices et du bois d'Asie du Sud-Est, avant de procéder au traitement, au conditionnement et au transbordement à Taïwan. Les entrepôts de Fort Zeelandia regorgeaient de marchandises précieuses provenant de toutes parts.
L'ascension du royaume sucrier
Les Hollandais ne se sont pas contentés du commerce de transit ; ils ont également développé les industries locales. Constatant que le climat de Taïwan était idéal pour la culture de la canne à sucre, ils ont massivement promu l'industrie sucrière. Sous la direction des Néerlandais, les techniques de raffinage à Taïwan se sont rapidement améliorées, produisant un sucre de haute qualité très prisé sur le marché japonais.
Dans les années 1650, la production annuelle de sucre à Taïwan atteignit plusieurs millions de livres (jīn), faisant de l'île la plus grande base sucrière d'Asie de l'Est. Au port d'Anping, des navires chargés de sucre partaient quotidiennement vers le Japon et l'Asie du Sud-Est. Cette industrie ne rapporta pas seulement des richesses, elle attira également une vague massive d'immigrants chinois, formant les premiers pôles industriels de Taïlan.
Période de Zheng (Ming-Zheng) : l'apogée du royaume maritime
Zheng Zhilong : le fondateur de l'empire marchand
Le père de Zheng Chenggong, Zheng Zhilong, fut une figure clé de l'histoire maritime de Taïwan. Ancien marchand de la mer, il fut ensuite réintégré par la dynastie Ming et prit le contrôle du réseau commercial de toute la côte sud-est de la Chine.
L'empire commercial de Zheng Zhilong était immense, comptant des milliers de navires et des dizaines de milliers de marins. Il établit les règles du commerce maritime, émettait des laissez-passer et percevait des frais de protection. Tout navar marchand souhaitant naviguer sur la côte sud-est devait obtenir l'autorisation du groupe Zheng. Bien que ce système puisse ressembler à de l'extorsion par des pirates, il instaura en réalité un ordre maritime efficace.
Zheng Chenggong : une base maritime pour restaurer le Ming
En 1661, Zheng Chenggong expulsa les Hollandais et fonda la dynastie Ming-Zheng. Pour lui, Taïwan n'était pas seulement une base pour restaurer l'autorité Ming, mais aussi le poumon économique nécessaire au maintien de sa vaste armée.
Le régime Zheng perpétua les traditions commerciales de l'époque hollandaise, mais à une échelle supérieure. Ils contrôlaient de vastes zones maritimes allant de Taïwan, Penghu et Kinmen jusqu'aux côtes du Fujian, formant un véritable royaume maritime. La flotte des Zheng ne se contentait pas de commercer ; elle offrait également des services d'escorte, de transport et de finance, s'imposant comme la puissance dominante en Asie de l'Est.
Le royaume de Dongning : la Venise de l'Asie
L'ère de Zheng Jing marqua l'âge d'or du commerce maritime de la dynastie Ming-Zheng. Le royaume de Dongning entretenait des échanges étroits avec le Japon, l'Asie du Sud-Est et les nations de la mer du Sud (Nanyang), s'étendant même jusqu'à l'océan Indien. Tainan devint la Venise de l'Asie, où marchands de toutes nations se regroupaient dans un brassage linguistique sans précédent, offrant un spectacle d'internationalisation inédit.
Le régime Zheng émit sa propre monnaie et établit un système fiscal complet. En taxant les marchandises et en percevant des droits portuaires sur les navires, les revenus étaient considérables. Selon les archives, les recettes annuelles de Taïwan sous la période Ming-Zheng s'élevaient à plusieurs millions de taels d'argent, témoignant d'une puissance économique incontestable.
L'interdiction maritime de la dynastie Qing : rupture du réseau commercial
L'impact de la politique de déplacement vers l'intérieur des terres
Après la conquête de Taïwan par les troupes Qing en 1683, une politique stricte d'interdiction maritime fut imposée. La cour Qing considérait le commerce maritime de Taïwan comme un acte de « collusion avec l'ennemi » et devait être rigoureusement contrôlé. Ils démantelèrent les infrastructures portuaires côtières, limitèrent la sortie des navires en mer et interdirent strictement le commerce privé avec l'étranger.
Cette politique fut désastreuse pour Taïwan. Les ports autrefois prospères déclinèrent rapidement, les marchands internationaux partirent et le réseau commercial s'effondra. Tainan passa du statut de centre commercial international à celui de ville provinciale isolée, et le port d'Anping, autrefois grouillant d'activité, devint un village de pêcheurs désolé.
L'essor du commerce de contrebande
Cependant, la politique d'interdiction ne put totalement éradiquer le commerce maritime de Taïwan. Poussés par des profits massifs, les trafics de contrebande devinrent plus fréquents. De nombreux petits ports apparurent le long des côtes de Taïwan, dédiés exclusivement au commerce illégal.
Des localités comme Lukang, Tamsui et Keelung (Jiulong) devinrent des routes majeures pour la contrebande. Les marchands utilisaque la nuit ou le brouillard pour leurs transactions afin d'échapper aux patrouilles officielles. Bien que de moindre envergure, ce commerce clandestin permit de maintenir vivantes les traditions maritimes de l'île.
Ouverture des ports : le retour sur la scène internationale
1860 : de nouvelles opportunités imposées
Après la signature du traité de Tianjin en 1860, les quatre ports de Tamsui, Anping, Kaohsiung et Keelung furent contraints de s'ouvrir au commerce. Bien que cette ouverture ait été le résultat de pressions étrangères, elle représenta pour Taïwan une opportunité de réintégrer la scène commerciale mondiale.
Le marchand britannique John Taylor s'installa à Dadaocheng pour fonder une entreprise d'exportation de thé. Il découvrit que l'Oolong de Taïwan était d'une qualité exceptionnelle, idéale pour l'exportation. Sous son impulsion, le thé taïwanais pénétra rapidement les marchés internationaux, devenant un produit d'exportation majeur.
L'essor du royaume de la camphre
Outre le thé, le camphre de Taïwan devint une denrée très convoitée à l'échelle mondiale. Le camphre était un ingrédient essentiel pour la fabrication de la poudre sans fumée et des pellicules cinématographiques, générant une demande immense. Les zones montagneuses de Taïwan, riches en arbres à camphre de haute qualité, finirent par monopoliser le marché mondial.
Lorsque Liu Ming-chuan servit comme gouverneur de Taïwan, il érigea la production de camphre en monopole d'État. Le gouvernement contrôla strictement ce commerce, générant des profits substantiels. Les revenus du camphre devinrent une source de financement cruciale pour la modernisation de Taïwan, permettant la construction de chemins de fer, de ports et l'installation de lignes électriques.
Période de domination japonaise : l'âge d'or du commerce colonial
Après avoir pris le contrôle de Taïwan, le Japon l'intégra à sa politique d'expansion vers le sud. Taïwan redevint un point de transit commercial entre le Japon et l'Asie du Sud-Est, mais cette fois dans le cadre du système colonial.
Les ports de Keelung et de Kaohsiung se modernisèrent rapidement sous la gestion japonaise, devenant d'importants ports en eau profonde en Asie de l'Est. Les industries sucrière et rizicole de Taïwan connaquirent une croissance massive grâce aux capitaux japonais, approvisionnant principalement le Japon métropolitain et les marchés de la mer du Sud.
Bien qu'il s'agisse d'un commerce colonial, cela a objectivement amélioré les infrastructures portuaires et les capacités commerciales de Taïwan. Ces infrastructures ont posé les bases essentielles du développement économique de Taïwan après la guerre.
Les leçons contemporaines de la Taïwan maritime
En revisitant l'histoire commerciale maritime de Taïwan, un fait majeur s'impose : Taïwan n'a jamais été une île fermée, mais une nation maritime ouverte. Qu'il s'agisse du centre commercial international de l'époque hollandaise ou du royaume maritime de la période Ming-Zheng, Taïwan a toujours fait preuve d'une capacité maritime exceptionnelle.
Aujourd'hui encore, Taïwan demeure un carrefour commercial vital dans la région Asie-Pacifique ; les ports de Kaohsiung, de Taipei et de Keelung perpétuent des siècles de tradition maritime. Notre ADN océanique n'a pas disparu, il attend simplement d'être réveillé.
Face aux défis du XXIe siècle, Taïwan devrait peut-être repenser son identité maritime. Nous ne sommes pas seulement une île à la périphérie de la Chine, mais un pont reliant les deux rives du Pacifique. C'est sans doute là la leçon la plus importante que l'histoire commerciale maritime de Taïwan nous offre.
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