Chiayi : nomée par l'empereur, mais la ville provinciale la plus souvent négligée
30 secondes d’aperçu : En 1787, l'empereur Qianlong ordonne de renommer « Zhu Luo » en « Chiayi », signifiant « la loyauté et le courage de défendre la ville », faisant de cette cité la seule de Taïwan à porter un nom directement attribué par l'empereur. En 1908, les Japonais érigent, à 3,3 km au sud‑ouest de la ville, le premier monument mondial marquant le tropique du Cancer. En 1931, l'équipe hétéroclite de l'école agricole de Chiayi (Han, autochtones, Japonais) atteint la finale du tournoi de Koshien. Le 25 mars 1947, le peintre Chen Cheng‑po est fusillé devant la gare, son corps restant exposé dans la rue pendant trois jours. Aujourd'hui, Chiayi compte 260 000 habitants sur 60 km², sans gare à grande vitesse, entièrement entourée par le comté de Chiayi, constituant un exemple typique de ville moyenne taïwanaise. Quatre récits nationaux majeurs se sont déroulés sur ces 60 km².
Le bassin central de la fontaine multicolore, quatre cents ans
Si vous prenez le train pour Chiayi, à une centaine de mètres de la sortie vous verrez le bassin central multicolore. Au carrefour de quatre avenues – Culture, Zhongshan, Gongming et Guanghua – se trouve une rotonde où, depuis les années 1970 sous le maire Hsu Shih‑hsien, les jets d’eau changent de couleur toutes les quelques minutes, atteignant une hauteur maximale de 20 mètres[^1].
Le moment le plus animé est la veille d’une élection. Chaque candidat fait le tour de la rotonde avec ses partisans, les tambours, les véhicules de campagne et les micros couvrant les uns les autres. Dans d’autres villes, les rassemblements électoraux se tiennent généralement dans des stades ou des places ; à Chiayi, ils se tiennent sur la rotonde, car cet espace constitue le cœur de la ville depuis trois siècles.
Sous la domination Qing, cet emplacement s’appelait « Tao‑zai‑wei », l’extrémité sud‑ouest des remparts de la ville. En 1704 (43e année du règne de l’empereur Kangxi), le préfet Song Yong‑qing érige un rempart en bois à Zhu Luo, avec des portes orientées Est, Ouest, Sud et Nord, constituant « le plus ancien rempart construit parmi les trois comtés d’une même préfecture »[^2]. Après le tremblement de terre de 1906 qui détruit presque l’ancienne ville, les Japonais redessinèrent la ville l’année suivante, redressant les rues, créant des intersections à angle droit et planifiant une place circulaire. Le bassin central actuel se trouve au centre de cette place circulaire[^3].
Sous le bassin reposent trois strates historiques : les remparts des colons han, la réorganisation urbaine japonaise, puis la place civique de l’après‑guerre. Les habitants de Chiayi ne mentionnent pas souvent ces couches, mais chaque fois qu’ils font le tour de la rotonde, ils foulent trois siècles d’histoire.
Deux mois de défense pour un nouveau nom
Ce qui a réellement inscrit la ville dans les annales, c’est la défense de la forteresse en 1786.
En novembre de l’an 51 du règne de Qianlong, Lin Shuang‑wen se révolte, réunissant des forces du nord et du sud pour assiéger la ville de Zhu Luo. La petite communauté d’immigrants de Zhangzhou et Quanzhou se transforme en une forteresse de plusieurs milliers de personnes. Le siège entraîne une famine ; le texte de Taiwan Tong‑shi décrit la difficulté : « Zhu Luo est de plus en plus encerclée, il n’y a plus de nourriture, on creuse les racines d’arbres pour faire bouillir de la pulpe de soja afin de calmer la faim, et la détermination des défenseurs se renforce »[^4].
Deux mois plus tard, les troupes impériales Qing lèvent le siège. Qianlong, impressionné par la ténacité de la ville, décrète un nouveau nom. Le site officiel de l’histoire de la municipalité cite l’édit : « Le but de l’empereur était de souligner « la loyauté et le courage de défendre la ville ». En novembre de l’an suivant, le 3e jour du mois, l’édit change « Zhu Luo » en « Chiayi » »[^5].
C’est la seule ville de Taïwan à recevoir un nom directement de l’empereur. Les quatre caractères « 嘉其忠義 » (Chiayi) résument une histoire politique. Les autres noms de villes proviennent généralement de transcriptions autochtones, de caractéristiques géographiques ou de désignations administratives (Keelung = « base prospère », Changhua = « illustre la sinisation »). Chiayi, en revanche, porte en son nom même un extrait d’un édit impérial.
À partir de ce moment, Chiayi acquiert une double identité : une ville que le gouvernement Qing a voulu immortaliser, mais dont le sommet historique s’arrête ici.
📝 Note du commissaire : Parcourir l’histoire d’une ville, son nom est souvent un simple marqueur géographique ou politique. « Chiayi » est un édit, une reconnaissance post‑héroïque du gouvernement Qing. Le problème est que, même si l’empereur a nommé la ville, cela ne garantit pas qu’elle restera dans la mémoire collective. Deux siècles après le changement de nom, les Taïwanais associent « Chiayi » à du riz au poulet de dinde, à l’entrée d’Alishan, ou à « mon frère, en revenant de Taipei, apporte deux boîtes de biscuits carrés ». Les quatre caractères d’origine se sont estompés, mais le nom impérial reste accroché à la porte, même si les occupants de la porte ont changé à plusieurs reprises.
Le tropique du Cancer surgit d’un champ de riz
En avril 1908 (41e année de l’ère Meiji), les Japonais, pour célébrer l’inauguration de la ligne ferroviaire transversale de Taïwan, érigent, à 3,3 km au sud‑ouest de la ville, une grande tour en pierre. L’entrée du registre du Mémoire culturel national indique clairement : « Premier monument du tropique du Cancer, et le tout premier au monde »[^6].
Ce fait revêt deux significations. Premièrement, le tropique du Cancer est une latitude résultant de l’inclinaison de 23,5° de l’axe de rotation de la Terre ; il existe partout, mais avant 1908 aucune nation ne jugeait qu’il méritait un monument. Les Japonais ont choisi cet acte pour symboliser la « science géographique moderne » comme marque de la modernisation coloniale. Deuxièmement, Chiayi devient ainsi le « point de départ du sud de Taïwan ». Au sud du tropique, le climat est tropical, au nord subtropical ; Chiayi est la ville la plus proche de cette ligne de démarcation.

Le sixième monument du tropique du Cancer, janvier 2016. Photo : B2322858, Domaine public via Wikimedia.
Le monument a traversé plus d’un siècle sous les mains des habitants de Chiayi. La première génération fut détruite par un typhon en 1912 ; la deuxième, en 1915, fut reconstruite de façon provisoire en bambou et bois ; la troisième, achevée en 1926, fut motivée par la visite du prince héritier Hirohito en 1923, qui ordonna sa reconstruction[^7]. La quatrième, vers le milieu des années 1930, fut détruite par le séisme de 1941 ; la cinquième, construite en 1942, fut rénovée en 1968 par l’armée de l’air de Chiayi pour devenir un petit parc ; la sixième, achevée en 1995, a été restaurée pour devenir le Sun Hall du tropique du Cancer actuel[^8].
Les habitants de Chiayi ont une relation particulière avec ce monument. Bien qu’il se trouve techniquement dans le village de Shui‑shang, comté de Chiayi, chaque génération de Chiayi amène ses amis extérieurs le voir. Le design a évolué (de la tour de pierre au squelette métallique puis à l’architecture moderne), mais son emplacement n’a jamais bougé. Un typhon peut le renverser, un séisme le détruire, mais la ligne du 23° 27′ N continue de traverser Taïwan, et la première ville du monde à commémorer cet événement reste Chiayi.
Alishan transforme la ville en « ville du bois »
Ce qui a réellement fait prospérer Chiayi au XXᵉ siècle, c’est le bois d’Alishan.
En 1899, les Japonais découvrent les vastes forêts de cèdres d’Alishan et lancent la planification ferroviaire. En 1906, le groupe civil Fujita construit la ligne ; en 1910, elle est nationalisée. En décembre 1912, le chemin de fer forestier d’Alishan relie Chiayi à 20 000 acres de forêt, sur 66,6 km, et s’étend à Alishan en 1914[^9]. La même année, l’usine de sciage de Chiayi ouvre, devenant le plus grand complexe industriel forestier public de l’ère coloniale japonaise. « Équipée des technologies les plus avancées d’Europe et d’Amérique, presque entièrement automatisée, elle jouit du titre de « premier scierie d’Extrême-Orient » »[^10].
La qualité du cèdre d’Alishan dépasse les frontières de l’île : « Ces bois de première qualité ont servi à construire le grand torii du sanctuaire Meiji‑Jingu et à restaurer le hall du temple bouddhiste Hōryū‑ji »[^11]. Chaque tronc de cèdre rouge descendu d’Alishan était d’abord découpé à l’usine de Chiayi, puis embarqué pour le Japon. Chiayi devint le centre de distribution du bois d’Alishan. En 1935, la ville de 70 000 habitants comptait « un dixième de la population travaillant dans le secteur du bois, ce qui en faisait la cinquième ville la plus boisée de Taïwan »[^11].

Station de Beimen, décembre 2021. Photo : Honmingjun, CC BY‑SA 4.0 via Wikimedia.
Le quartier de Beimen, « autrefois le plus grand marché du bois de Taïwan »[^12], conserve aujourd’hui l’apparence en bois de 1912. En 1998, un incendie détruit partiellement le bâtiment, mais le Service forestier de Chiayi le restaure. La structure utilise du cèdre rouge d’Alishan, possiblement âgé de plus d’un millénaire. Utiliser un arbre millénaire pour bâtir une gare, puis l’utiliser pour transporter davantage d’arbres, illustre le cycle forestier de l’ère coloniale.

« Chanson de la forêt », 11 oct. 2020. Photo : Mearchan, CC BY‑SA 4.0 via Wikimedia.
L’ère de la « ville du bois » s’étend de l’ouverture de l’usine d’Alishan en 1914 jusqu’à l’arrêt complet de l’exploitation forestière à grande échelle en 1963, soit exactement 50 ans[^11]. À la fin des années 1960, la foresterie d’Alishan décline, les travailleurs migrent vers d’autres secteurs, mais le bois ne quitte jamais complètement Chiayi ; il devient le patrimoine matériel de la ville. Smile Taiwan note que Chiayi « conserve encore plus de 6 000 maisons en bois, la densité la plus élevée du pays »[^11], chaque maison étant un vestige matériel de l’époque de la « ville du bois ». Le programme municipal récent de « renaissance de la ville du bois » s’appuie sur ces six mille vieilles maisons.
✦ « Ces bois de première qualité ont servi à construire le grand torii du sanctuaire Meiji‑Jingu, et à restaurer le hall du temple bouddhiste Hōryū‑ji » (Smile Taiwan, série « Chiayi Wood City ») [^11]
Alishan a fourni le bois qui a orné le grand torii de Tokyo et restauré le Hōryū‑ji de Nara. Les habitants de Chiayi n’en parlent pas souvent, mais en passant devant la pierre commémorative « Alishan Forestry Railway – Sister Railway with Japan’s Kurobe Gorge Railway », on se souvient que la ville fut un maillon clé de la chaîne d’approvisionnement en bois de l’Empire japonais.
L’armée hétéroclite du Koshien
L’été 1931, Chiayi forme une équipe de baseball.
L’école agricole de Chiayi (Chi‑Nong, KANO) participe pour la première fois, en tant que représentant de Taïwan, au tournoi national japonais des lycées (Koshien d’été). Ce qui rend l’équipe singulière : une composition mixte de Japonais, de Han et d’autochtones, une première dans le contexte où les équipes taïwanaises étaient alors dominées par des Japonais du nord. L’entraîneur, Kondo Heitarō, venait de la prestigieuse école commerciale de Matsuyama (préfecture d’Ehime). Le Wiki du baseball taïwanais indique qu’après son arrivée à Chi‑Nong, il « commença réellement à se faire remarquer »[^13].
Le jour de la finale, le 21 août, le lanceur Wu Ming‑chie, épuisé après avoir lancé quatre matchs consécutifs, voit son équipe perdre 0‑4 face à l’école commerciale de Chūkyō (préfecture d’Aichi) et terminer vice‑championne [^13].
L’enjeu historique n’est pas la défaite. C’est le premier exemple concret, dans le cadre de la « modernité coloniale », d’une coopération tripartite. Un match de baseball montre que Han, autochtones et Japonais peuvent combattre côte à côte, ce que la propagande officielle de l’époque ne pouvait pas imaginer. Le film de Wei Te‑sheng, KANO (2014), a ramené ce mythe dans la mémoire collective taïwanaise, mais l’histoire de Chi‑Nong persiste dans le bouche‑à‑oreille local. L’école existe toujours (devenue aujourd’hui l’Université de Chiayi), et le terrain adjacent est le parc KANO.
Trois jours de corps dans les rues de Chiayi
En mars 1947, Chiayi vit un autre drame.
Après l’éclatement du soulèvement 228 à l’échelle nationale, le 2 mars, des dizaines de jeunes venus de Changhua et de Taichung descendent à Chiayi et, entre la gare et le bassin central, « incitent les citadins à se mobiliser »[^14]. La foule assiège la résidence du maire Sun Chih‑chun et le poste de police. Le 5 mars, le député de la ville et secrétaire du groupe de jeunesse Lu Bing‑qin sollicite des jeunes Zou de la montagne d’Alishan pour aider à maintenir l’ordre ; le chef tribal Zou, Gao Yisheng (Uyongu Yatauyungana), envoie Tang Shouren et d’autres jeunes autochtones pour stationner au temple de Falun à Chiayi. Le même jour, les milices assiègent l’aérodrome de Shuishang et l’entrepôt d’armes de Hongmao, faisant environ 300 victimes[^14].
Pendant le siège de l’aérodrome, des négociations ont lieu ; les 8‑9 mars, les représentants de Chiayi sont capturés, seules trois femmes sont libérées. Le 11 mars, « le 43ᵉ bataillon du 21ᵉ régiment de l’armée arrive à l’aérodrome, les renforts du sud atteignent Chiayi »[^14]. Le 18 mars, le président du comité de gestion du 228 à Chiayi, Chen Fu‑zhi, est exécuté « après une démonstration publique devant la gare »[^14].
Sept jours plus tard, le 25 mars, quatre conseillers municipaux sont amenés à la place devant la gare : le peintre Chen Cheng‑po (premier Taïwanais à être sélectionné pour une exposition impériale japonaise en 1926), le médecin Pan Mu‑zhi (formée au Japon), le propriétaire du théâtre Ke Lin et le dentiste Lu Bing‑qin. Le reportage « Photos du 228 à Chiayi » note : « Le 25 mars, Chen Cheng‑po, Pan Mu‑zhi, Ke Lin et Lu Bing‑qin furent fusillés »[^14].
Chen Cheng‑po, mort à 52 ans (né le 2 février 1895, exécuté le 25 mars 1947), est enregistré par la Fondation Chen Cheng‑po comme « âgé de 53 ans » selon le système de comptage traditionnel [^15]. Un article anglais du Taiwan Gazette précise : « The Kuomintang forbade families from collecting the corpses immediately, so Chen's remains were left to decompose on the street for three days »[^16]. Le Kuomintang interdit aux familles de récupérer immédiatement les corps, laissant le corps de Chen se décomposer dans la rue pendant trois jours.
Cette même place, qui avait accueilli en 1933 le « premier bâtiment en acier‑béton du réseau ferroviaire transversal », prétendu « le premier gare moderne en acier‑béton de l’île »[^17], devint le théâtre d’une exécution publique en 1947. La modernisation urbaine et la violence politique se compressent en un seul espace.
Gare de Chiayi, 24 août 2006. Photo : Bigmorr, CC BY‑SA 3.0 via Wikimedia.
Le « peintre » de Chiayi est lié à la mort de Chen Cheng‑po. Depuis le milieu de la période coloniale, Chiayi était surnommée la « ville de la peinture ». En 1938, la première exposition provinciale fit remarquer que « 20 % des artistes sélectionnés venaient de Chiayi » (Taiwan Daily News). Lin Yushan (1907‑2004, né à Meijie, Chiayi) fut sélectionné en 1927 avec ses œuvres Bœuf d’eau et Grande porte sud pour la première exposition nationale, aux côtés de Chen Jin et Guo Xuehu, formant les « trois jeunes artistes de la première exposition taïwanaise »[^18]. Le mouvement artistique de Chiayi s’étend du Spring Art Society (1928) à la Chiayi Calligraphy & Painting Society (1931) et à la Ink Ocean Society (1934), atteignant le taux de sélection le plus élevé du pays.
Après la mort de Chen Cheng‑po, la « ville de la peinture » continue. En octobre 2020, le Musée d’art municipal de Chiayi ouvre, situé au sud‑est du bassin central, dans l’ancien bureau de vente de tabac et d’alcool (1936) classé monument historique, conçu par l’architecte japonais Umezawa Shōjirō[^19]. Les trois bâtiments (1936, 1954, 1980) fusionnent pour rendre hommage aux peintres de la génération de Lin Yushan, Chen Cheng‑po et Zhang Li‑de.

Musée d’art municipal de Chiayi, 12 août 2020. Photo : gouvernement municipal de Chiayi, attribution ouverte.
Le poulet de dinde américain et la gare à grande vitesse « hors » Chiayi
Les visiteurs associent souvent Chiayi au poulet de dinde, mais ce plat n’apparaît qu’après la guerre, et la première version n’était pas à base de dinde.
Le site officiel du Bureau du tourisme de Chiayi indique clairement : « Selon les anciens du coin, l’origine remonte à 1949 (année 38 de la République), lorsqu’un maître cuisinier nommé Lin Tien‑shou, au « Premier Marché », décida d’ajouter du poulet (à l’époque du poulet de ferme) finement tranché sur du riz blanc, nappé de sauce soja, créant ainsi le « poulet de riz ». Cette combinaison fut jugée unique et vendue sur Zhongshan Road »[^20].
En 1949, Lin Tien‑shou servait du poulet de ferme, pas de dinde. La dinde n’arriva qu’avec l’aide américaine. Le Bureau du tourisme précise : « Taïwan n’élevait pas de dindes avant la fin de la Seconde Guerre mondiale. De nombreux soldats américains stationnés à Taïwan introduisirent massivement des dindes dans la ville de Chiayi et le village de Shui‑shang, donnant naissance au « riz au poulet de dinde » »[^20]. Entre 1951 et 1965, pendant la période d’aide américaine, Taïwan importait des dindes blanches des États-Unis, remplaçant les dindes noires locales, augmentant à la fois la production et la qualité. La dinde, plus grande, moins chère que le poulet de ferme et plus nutritive, devint la protéine populaire de la classe ouvrière post‑guerre.
Le passage du « poulet de ferme en filaments » au « riz au poulet de dinde » s’étale sur plus d’une décennie. StoryStudio résume : « Le riz au poulet de dinde n’est pas apparu de nulle part ; il a évolué à partir du « poulet de riz en filaments ». Au début de l’après‑guerre, l’inflation et la hausse des prix rendaient la viande rare, le poulet n’étant consommé que lors de fêtes »[^21]. Le « poulet de riz en filaments » de Lin Tien‑shou, surnommé « poulet de la fontaine », était situé près du rond-point du bassin central de Zhongshan Road, d’où son nom, et devint la référence du « poulet de riz de Chiayi », la première chaîne de restaurants de ce type à l’échelle nationale.
Les visiteurs extérieurs suivent généralement deux itinéraires : Liu Lichang Chicken Rice (quartier ouest), Ah‑Hong Master (quartier est) ou Simple Chicken Rice (est). Les habitants de Chiayi préfèrent les stands près du bassin multicolore, tandis que les locaux se dirigent vers les petites échoppes de Xinyi Road et Culture Road, proches de la station de Beimen. La proportion de riz, sauce soja, sauce braisée, et croustillant d’oignon frit constitue le critère de jugement. Chaque établissement possède sa propre « signature » de sauce.
Après le repas, les visiteurs souhaitent souvent prendre le train à grande vitesse pour retourner au nord, mais découvrent une autre particularité : Chiayi n’a pas de gare à grande vitesse.
La gare à grande vitesse de Chiayi se situe à Taibao, dans le comté de Chiayi, et non dans la ville même. C’est une configuration rare dans l’administration taïwanaise : la ville de Chiayi est entièrement entourée par le comté de Chiayi. En 1982, après son élévation au rang de ville provinciale, le conseil du comté décida de transférer le siège du gouvernement du comté à Taibao, avec 27 voix favorables[^22]. En 1991, le gouvernement du comté s’installa officiellement à Taibao, qui devint la ville de Taibao[^22].
Le maire du comté de l’époque, Tu Te‑chi, commenta la scission : « C’était une petite communauté prospère, maintenant c’est devenu deux ménages pauvres »[^22]. La population de la ville était de 250 000 à son élévation, et de 260 000 en 2026, « sa taille démographique et industrielle est restée stable pendant des décennies »[^22]. Le pic de population a atteint 274 212 en avril 2009, pour redescendre à 261 626 en avril 2026, soit une baisse d’environ 12 600 habitants sur 17 ans[^22].
Lorsque la ligne à grande vitesse ouvrit en 2007, la gare fut construite à Taibao, à environ 10 km en ligne droite du centre de Chiayi, sans connexion ferroviaire (train ou métro). Les voyageurs doivent prendre le BRT ou un taxi pendant environ 15 minutes pour rejoindre le centre. Seventeen years later, en 2026, aucune amélioration n’a été apportée. C’est un exemple où la « capitale provinciale la plus proche » ne possède même pas le nœud de transport le plus important sur son propre territoire. Une ville nommée par l’empereur se trouve séparée de la technologie de transport la plus avancée du XXIᵉ siècle par une simple ligne de BRT.
Le rond‑point de la ville de la pêche, trois siècles au même endroit
Revenons au bassin central introduit au début.
Sous la dynastie Qing, cet endroit était le bout sud‑ouest du rempart, appelé « Tao‑zai‑wei ». Sous la colonisation japonaise, il devint la place circulaire du réaménagement urbain. Dans les années 1970, le maire Hsu Shih‑hsien transforma la place en bassin multicolore. Tous les dix‑plus‑ou‑plus ans, le design change, mais l’emplacement du rond‑point n’a jamais bougé. En regardant vers le nord, on voit la gare de Chiayi (1933, Ushiki Jōfu). Vers l’est, le bâtiment de l’ancien bureau de vente de tabac et d’alcool (1936) devenu le musée d’art (2020). Vers le sud, l’entrée du night market de Culture Road. Vers l’ouest, la trame urbaine née du chemin de fer d’Alishan (1912).
Quatre directions, quatre chapitres historiques, tous centrés sur ce même rond‑point.
Les habitants de Chiayi ne soulignent pas ce fait. Ils savent que Taipei ne voit pas Chiayi (les Taïwanais de Taipei pensent à la gare d’arrêt intermédiaire, la station à grande vitesse où l’on ne descend pas). Mais ils n’ont pas besoin que Taipei les voie. Ils ont le moment où le tropique du Cancer surgit d’un champ de riz, le cèdre d’Alishan qui a construit le grand torii du sanctuaire Meiji‑Jingu, l’équipe hétéroclite du Koshien 1931, la place où le corps est resté trois jours en 1947, le plat de poulet de dinde né d’un poulet de ferme en 1949, et les six mille maisons en bois qui subsistent encore.
Ces éléments ne nécessitent pas le cadre « la ville provinciale la plus souvent négligée » pour être mis en relief. Ils n’ont pas besoin de la validation de Taipei.
📝 Note du commissaire : La position de Chiayi est particulière. Située au centre‑sud de l’île, à 23° 27′ N, le premier monument mondial du tropique du Cancer se trouve à 3,3 km à l’extérieur. Géographiquement, elle marque la division nord‑sud de Taïwan : au nord, le climat est subtropical, au sud tropical. Mais l’identité des habitants de Chiayi n’est jamais « sud » ou « nord ». Ils sont les « habitants de la ville de la pêche », un surnom dérivé de la forme de la ville sous le nom de Zhu Luo, qui persiste aujourd’hui. Quand les visiteurs débattent « Chiayi est‑elle du sud ou du centre ? », les habitants répondent « la ville de la pêche ». Le nom impérial « Chiayi » constitue la mémoire officielle, tandis que « ville de la pêche » appartient à la vie quotidienne. Un nom de ville possède deux couches : celle destinée à l’histoire, celle à l’usage quotidien.
La prochaine fois que vous irez à Chiayi, ne vous précipitez pas vers le poulet de dinde puis le train à grande vitesse. Sortez de la gare, faites le tour du bassin central. Regardez les jets d’eau changer de couleur, comptez les sorties de la rotonde (quatre), et notez vers quelles époques chaque sortie mène (gare 1933, musée 1936, night market, ligne ferroviaire d’Alishan). Vous retiendrez alors une chose : Taïwan ne se résume pas au nord et au sud ; au centre, il existe une ville dont l’empereur a personnellement donné le nom, qui se tient depuis trois siècles à côté de ce rond‑point.
Depuis que Qianlong lui a donné le nom « Chiayi », elle n’a jamais quitté sa place.
Lectures complémentaires
Contexte local de Chiayi :
- Chen Cheng‑po — peintre fusillé à la gare de Chiayi le 25 mars 1947, premier Taïwanais à être sélectionné pour une exposition impériale japonaise en 1926
- Riz au poulet de dinde de Chiayi — histoire complète du plat, de 1949 (poulet de ferme) à la dinde américaine
- Alishan : la foresterie impériale et la montagne de Gao Yisheng — la montagne qui a transformé Chiayi en ville du bois, et le rôle des tribus Zou en 1947
À plus grande échelle :
- Événement 228 — contexte historique du drame politique de 1947, Chiayi étant l’une des villes les plus touchées
- [Évolution du watercolor taïwana