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En 30 secondes : En 1973, Lin Huai-min, romancier de 26 ans sans formation professionnelle en danse, fonde à Taïwan la première compagnie de danse contemporaine professionnelle du monde sinophone : le Cloud Gate Dance Theatre. La troupe restera active sur la scène internationale pendant plus de cinquante ans et sera saluée par le New York Times comme « la compagnie de danse contemporaine la plus importante d'Asie ».

En 1970, Lin Huai-min, 23 ans, suit une formation de création littéraire à l'Iowa Writers' Workshop. Il a déjà publié son roman fondateur Chan (蟬) et est considéré comme l'une des voix prometteuses des lettres taïwanaises. Mais un soir, loin de chez lui, il pousse la porte d'une salle de danse — et enclenche une aventure qui va transformer durablement les arts du spectacle à Taïwan.

Nul n'aurait imaginé que ce romancier créerait, trois ans plus tard, la première compagnie professionnelle de danse moderne du monde sinophone, et qu'il la conduirait pendant un demi-siècle.

De la littérature au corps : un tournant inattendu

Lin Huai-min naît en 1947 à Xingang, dans le comté de Chiayi, au sein d'une famille de lettres. Son arrière-grand-père était bachelier sous les Qing, son grand-père un médecin renommé formé au Japon, et son père, Lin Jinsheng, le premier magistrat du comté de Chiayi après la Rétrocession. Dans cet environnement cultivé, l'orientation littéraire de Lin Huai-min semblait toute tracée : il publie ses premiers textes à 14 ans, puis Chan à 22, roman qui saisit avec justesse la jeunesse taïwanaise des années 1960, entre les cafés de Ximending et les errances de toute une génération.

💡 Le saviez-vous ?
Lin Huai-min tombe amoureux de la danse à 5 ans en regardant le film Les Chaussons rouges, mais ne commencera à se former sérieusement que bien plus tard, à 23 ans.

Pourtant, c'est à Iowa que ce jeune intellectuel fait volte-face. Il commence l'apprentissage de la danse moderne en parallèle de ses études, obtient un master en beaux-arts en 1972, puis rentre à Taïwan avec une décision qui, de l'aveu même, tient de l'élan impulsif : fonder une compagnie de danse.

C'est en 1973. Sans subvention publique, sans salle dédiée, sans assez de danseurs. Lin Huai-min et quelques compagnons de route donnent la première représentation du Cloud Gate Dance Theatre au Petit Théâtre Expérimental.

Cloud Gate : une révolution moderne sous un nom millénaire

« Yunmen » (雲門, littéralement « Porte des Nuages ») désigne une danse rituelle légendaire attribuée à l'ère de l'Empereur Jaune. Le choix de ce nom ancien n'est pas anodin : Lin Huai-min veut créer des œuvres enracinées dans sa propre culture, et non de simples imitations de la danse moderne occidentale. Il déclare publiquement que l'ambition ultime de Cloud Gate est de « danser pour tout le peuple ».

En 1973, cela sonne comme une utopie. La danse moderne est quasi absente du paysage taïwanais. Où trouver un public ? Des financements ? Pourtant, pas à pas, l'impossible devient réalité.

En 1978, Lin Huai-min emmène ses danseurs au bord de la rivière Xindian ramasser des pierres, pour ressentir dans leur corps la gestuelle des pionniers qui défrichèrent cette île. Il en tire Legacy (薪傳), épopée chorégraphique sur la traversée des immigrants chinois vers Taïwan — la première œuvre scénique à prendre l'histoire taïwanaise pour matière.

📝 Note du curateur
La première de Legacy tombe le 16 décembre 1978 — le jour même où les États-Unis annoncent la rupture de leurs relations diplomatiques avec la République de Chine. En deux mois de tournée, cette pièce évoquant la traversée périlleuse des ancêtres et leur opiniâtreté face à l'adversité touche et réconforte plus de 20 000 spectateurs.

Ce n'est pas un hasard : c'est l'histoire qui se met en scène. Au moment où la société taïwanaise cherche ses repères identitaires, Cloud Gate raconte, par le corps, ce que cette terre porte en elle.

La langue moderne du corps oriental

Ce qui force l'admiration dans la démarche de Lin Huai-min, c'est la profondeur de son travail sur la culture orientale et sa capacité à la renouveler. Nine Songs (九歌, 1993) réinterprète le poème éponyme de Qu Yuan, transposant l'esthétique de la littérature classique en dynamique chorégraphique. Songs of the Wanderers (流浪者之歌, 1994) puise dans le roman de Hermann Hesse et dans les textes du bouddhisme ; en amont de la création, Lin Huai-min se rend en pèlerinage à Bodh Gaya, lieu de l'Éveil du Bouddha, avant de composer cette pièce qui transforme le rituel religieux asiatique en cérémonie de théâtre contemporain.

Smoke (松煙, 2003) s'inspire des paysages en encre de Chine de la période Song : les danseurs évoluent dans les volutes de fumée tels des points d'encre en suspension. Rice (稻禾, 2013) transpose sur scène le cycle de vie des rizières de Chichi, dans le comté de Taitung — et en 2013, la pièce est présentée dans de véritables rizières, là où la danse et la terre ne font plus qu'un.

Ces œuvres incarnent l'esthétique de Lin Huai-min : « le corps comme paysage ». Pour lui, le corps oriental recèle des codes culturels distincts de ceux de l'Occident, et la danse moderne devrait se nourrir de son propre terreau. Le New York Times écrit : « Lin Huai-min réussit à fondre les techniques et les concepts dramatiques orientaux et occidentaux. »

L'incendie et la renaissance : l'épreuve de 2008

Le 11 février 2008, à 1h du matin — cinquième jour du Nouvel An lunaire — un appel téléphonique brise le silence de la nuit. Le hangar en tôle ondulée de Bali, quartier général de Cloud Gate depuis seize ans, est en flammes.

« C'est une jeune femme qui vivait près du local qui m'a appelé. Elle ne dormait pas encore. Je ne la connaissais pas, et j'ignore comment elle avait mon numéro. Je me suis précipité sur place, j'étais sous le choc de ce que je voyais », se souvient Lin Huai-min.

Décors, archives, costumes : presque tout est parti en fumée. Pour une compagnie forte de 35 ans d'histoire, c'est la mémoire collective qui brûle.

Pourtant, cette catastrophe suscite un élan de solidarité sans précédent dans la société taïwanaise. Grâce aux dons afflués de toutes parts, Cloud Gate réunit plus de 370 millions de nouveaux dollars taïwanais pour sa reconstruction. Trois ans plus tard, lors d'une table ronde, Lin Huai-min déclare : « Parce qu'un incendie a détruit l'ancien local, Cloud Gate peut désormais envisager les cinquante prochaines années avec ambition et sérénité. »

En 2011, le Cloud Gate Theater ouvre ses portes à Tamsui — le premier théâtre à Taïwan entièrement financé par des fonds privés.

Rayonner dans le monde sans oublier l'ancrage local

Sous la direction de Lin Huai-min, Cloud Gate effectue sa première tournée européenne en 1983 puis pose ses pas sur les cinq continents, totalisant plus de 300 représentations à l'étranger. En 2018, la compagnie reçoit le prix de la meilleure compagnie aux UK National Dance Awards.

Mais le succès international n'a jamais éloigné Lin Huai-min de ses responsabilités locales. Chaque année, Cloud Gate investit les espaces publics de Taïwan — de l'esplanade de Chiang Kai-shek à Taipei jusqu'aux bourgades les plus reculées — pour offrir à un public plus large la chance de rencontrer la danse contemporaine. « Si l'on supprimait les représentations en plein air, Cloud Gate tomberait aussitôt malade », dit-il.

⚠️ Point de débat
Ces spectacles en plein air, très populaires, ont parfois été critiqués par certains observateurs qui s'interrogent sur les compromis que pourrait impliquer cette recherche de l'adhésion populaire sur la pureté artistique. Lin Huai-min répond : « C'est le public des représentations en plein air qui m'a formé comme chorégraphe. »

Consécrations internationales

En 2013, Lin Huai-min reçoit le Prix de réussite à vie du American Dance Festival, souvent surnommé le « Nobel de la danse moderne ». Il devient le cinquième lauréat après Martha Graham, Merce Cunningham, Pina Bausch et William Forsythe — et le premier chorégraphe asiatique à accéder à cet honneur.

Parmi ses autres distinctions : le Prix de réussite à vie du festival tanzhaus nrw en Allemagne (2009), le prix Rockefeller Brothers Fund, et l'Ordre des Arts et des Lettres décerné par la France.

Mais la plus grande réussite de Lin Huai-min est peut-être l'écosystème qu'il a su construire autour de la danse : de Cloud Gate Dance Theatre à Cloud Gate 2, en passant par les Cloud Gate Studios (cours ouverts au grand public), il a bâti un système complet permettant à la danse contemporaine de s'enraciner durablement à Taïwan.

La transmission : de Lin Huai-min à Cheng Tsung-lung

En 2017, un accident de voiture amène Lin Huai-min, alors âgé de 70 ans, à réfléchir sérieusement à sa succession. Fin 2019, il prend sa retraite et remet les rênes à Cheng Tsung-lung, ancien directeur artistique de Cloud Gate 2.

« Si je ne partais pas maintenant, il finirait comme le prince Charles », plaisante-t-il.

Ce passage de flambeau s'est construit sur plusieurs années, Lin Huai-min veillant personnellement à former son successeur pour que l'âme artistique de Cloud Gate puisse perdurer. En 2020, Cheng Tsung-lung prend officiellement ses fonctions et signe sa première création pour la compagnie, Beckoning (定光).

Lin Huai-min a souvent dit : « Je veux que Cloud Gate soit une marque, pas la compagnie d'un seul homme. » En 46 ans à sa tête, il a produit 90 pièces, formé d'innombrables danseurs — dont beaucoup sont devenus chorégraphes ou interprètes de premier plan — et fondé ce que l'on peut appeler une véritable école Cloud Gate.

La fin d'une époque, le début d'une autre

En 2000, Lin Huai-min reçoit le Prix national des arts et de la littérature de Taïwan. En 2019, son roman Chan sort en édition commémorative pour ses 50 ans. En 2022, son recueil de souvenirs Torrents et reflets (激流與倒影) remporte à la fois le Prix d'or du Prix de littérature taïwanaise et le Prix de non-fiction du Taipei International Book Exhibition.

Du romancier au chorégraphe, d'un élan solitaire à un symbole d'une époque entière, Lin Huai-min a passé un demi-siècle à démontrer une vérité : le vrai artiste n'imite pas, il crée. Il a fait naître la danse contemporaine à Taïwan là où elle n'existait pas, l'a conduite du cercle des initiés jusqu'au grand public, du local vers l'international.

« Dans une vie, on peut tout perdre — sauf ses rêves. » — Lin Huai-min

Cinquante ans de Cloud Gate : c'est l'histoire d'une fidélité à un rêve, et le reflet de comment Taïwan a su, à force de volonté, forger une culture qui lui appartient. Sur la scène de Cloud Gate, ce qui vibre, c'est l'âme même de cette île.

Références

À propos de cet article Cet article a été créé par collaboration communautaire avec l'assistance de l'IA.
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