En 30 secondes : Le 10 décembre 1979, Chen Chu — 29 ans — est traînée dans un fourgon de police au milieu des fumées lacrymogènes dans les rues de Kaohsiung. En prison, elle rédige ses dernières volontés, persuadée qu'on va la fusiller. Quarante ans plus tard, elle préside le Yuan de contrôle, la plus haute instance de surveillance du gouvernement taïwanais. La démocratisation de Taïwan n'est pas un interrupteur que l'on a basculé : c'est une expérience qui a duré quatre décennies, au terme de laquelle le pays a traversé la loi martiale la plus longue du monde moderne (38 ans et 56 jours) pour devenir l'une des démocraties les plus libres d'Asie (93/100 selon Freedom House en 2025, sixième rang mondial). Le tout sans révolution sanglante, sans coup d'État militaire.
Le 18 mars 1980, le tribunal militaire taïwanais ouvre l'audience du procès de l'Incident de Kaohsiung. Dans le box des accusés : Shih Ming-teh, Huang Hsin-chieh, Chen Chu, Lü Hsiu-lien. Les tribunes débordent de journalistes étrangers ; le sénateur américain Ted Kennedy a inscrit l'affaire Shih Ming-teh dans les archives du Congrès.
Le Kuomintang avait voulu un procès public pour démontrer la légitimité de sa justice. Le résultat fut l'exact inverse.
Le procès offrit aux accusés une tribune nationale. Shih Ming-teh avait préparé un mémoire de défense de soixante mille caractères — mais à l'ouverture de l'audience, il apprit que la mère et les deux filles jumelles de Lin Yi-hsiung venaient d'être assassinées à leur domicile, alors même qu'il était incarcéré (l'affaire dite « massacre de la famille Lin »). Il abandonna sur-le-champ sa défense et demanda au tribunal de le condamner à mort. Cette image fit le tour de l'île.
📝 Note de la rédaction : La conséquence la plus absurde du grand procès de Kaohsiung, c'est que les jeunes avocats de la défense — Chen Shui-bian, Hsieh Chang-ting, Su Tseng-chang, Chang Chun-hsiung, Yu Ching — sont quasiment tous devenus présidents, premiers ministres ou maires de grandes villes dans les vingt ans suivants. Le procès soigneusement mis en scène par le Kuomintang avait, sans le vouloir, formé toute une génération d'élites politiques pour le mouvement d'opposition.
Les soixante et onze jours de Cheng Nan-jung
Dans la décennie qui suivit le procès de Kaohsiung, la société taïwanaise ressembla à une casserole sur feu doux. Le mouvement hors-parti poursuivait son expansion — mais c'est un homme, Cheng Nan-jung, un waishengren (originaire du continent), qui allait porter la température au point d'ébullition.
Le 10 décembre 1988, Journée internationale des droits de l'homme, Cheng Nan-jung publie en intégralité, dans le numéro 254 de son hebdomadaire Ère de liberté, le texte d'un projet de constitution pour une « République de Taïwan ». À l'époque, un tel acte constituait le crime de rébellion, passible de la peine de mort.
Après avoir reçu une convocation judiciaire, Cheng se barricade dans les locaux de sa revue et refuse de comparaître. Il dit à sa femme Yeh Chu-lan ces derniers mots :
« La suite, c'est votre affaire. »
Le 7 avril 1989, à sept heures trente du matin, près de deux cents policiers encerclent le bâtiment. À neuf heures quinze, Cheng Nan-jung s'immole par le feu. Il a 41 ans. La couverture arrière de sa revue portait toujours la même devise : « Pour une liberté d'expression à cent pour cent ! »
Le 19 mai, des dizaines de milliers de personnes marchent sous la pluie derrière son cercueil en direction du Palais présidentiel.
📝 Note de la rédaction : Le commandant de l'unité d'élite qui donne l'assaut ce matin-là s'appelle Hou You-yi. Trente-cinq ans plus tard, en 2024, il est le candidat du Kuomintang à l'élection présidentielle. Le même homme se trouvait du côté de la violence d'État lors de l'un des épisodes les plus traumatisants de la démocratisation taïwanaise, et se présentait ensuite à la magistrature suprême dans le cadre du régime démocratique. Ce fait seul résume toute l'absurdité et la complexité de l'histoire taïwanaise.
La mort de Cheng Nan-jung entraîna directement, en 1992, l'amendement de l'article 100 du Code pénal et l'abrogation de la Loi sur la répression de la rébellion. Désormais, penser n'était plus un crime. Le 7 avril est depuis lors la « Journée de la liberté d'expression » à Taïwan.
La levée de la loi martiale : pas un simple interrupteur
Le 14 juillet 1987, Chiang Ching-kuo, 75 ans, tient une conférence de presse au Palais présidentiel pour annoncer la levée de la loi martiale à minuit. Douze jours plus tard, le 27 juillet, il convie douze notables locaux à prendre le thé dans les jardins du Palais et prononce une phrase qui sera maintes fois citée :
« J'ai vécu quarante ans à Taïwan, je suis Taïwanais — et aussi Chinois. »
Cette phrase sera ensuite découpée selon les appartenances politiques : le camp indépendantiste ne retient que la première moitié, le camp unioniste insiste sur la seconde. Mais dans le contexte de 1987, sa fonction était de réconcilier les tensions ethniques : un homme fort venu du continent reconnaissait sa taïwanité, tentant ainsi de désamorcer les tensions avant l'ouverture politique imminente.
Chiang Ching-kuo mourut six mois plus tard.
Mais la levée de la loi martiale ne signifiait pas la liberté. Le gouvernement fit simultanément adopter la Loi sur la sécurité nationale, dont l'article 9 stipulait que les jugements rendus par les tribunaux militaires contre des civils pendant la période de loi martiale « ne pouvaient faire l'objet d'aucun recours devant les juridictions compétentes ». En clair, les victimes de la Terreur blanche se voyaient légalement barrer toute voie de réparation.
« Certains historiens soutiennent en conséquence que la véritable démocratisation de Taïwan date de 1992 — l'amendement de l'article 100 du Code pénal et l'abrogation de la Loi sur la répression de la rébellion — et non de la levée de la loi martiale en 1987. »
C'est aussi pourquoi certains de ceux qui avaient vécu sous la loi martiale n'ont pas ressenti de joie le 15 juillet : on pouvait manifester, mais qui oserait ? On pouvait fonder des partis, mais ne risquait-on pas d'être arrêté ? La démocratie n'est pas une lampe qu'on allume en appuyant sur un bouton — elle exige que toute une société réapprenne à « ne plus avoir peur ».
Six mille lys sauvages face à Tiananmen
Le 16 mars 1990, moins de neuf mois après le massacre de Tiananmen, des étudiants de l'Université nationale de Taïwan commencent un sit-in sur la place de la Salle commémorative Chiang Kai-shek. La raison : Lee Teng-hui s'apprête à être réélu à la présidence, mais les votants sont les membres de l'Assemblée nationale élue en 1947 sur le continent chinois — plus de sept cents délégués qui n'ont jamais été soumis à un vote depuis.
La banderole des étudiants proclame : « Compatriotes, pouvez-vous supporter l'oppression de 700 empereurs ? »
Quelques dizaines de manifestants le premier jour ; près de six mille en six jours. Ils brandissent des lys sauvages — fleur indigène de Taïwan, symbole de pureté — et formulent quatre revendications : dissoudre l'Assemblée nationale, abroger les dispositions provisoires, convoquer une conférence nationale, fixer un calendrier de réformes.
Le 21 mars, Lee Teng-hui reçoit cinquante représentants étudiants au Palais présidentiel.
C'est le miroir inversé de Tiananmen. Neuf mois plus tôt, à Pékin, les étudiants avaient obtenu des chars ; à Taipei, ils obtinrent les promesses du président. Lee Teng-hui déclara plus tard avoir donné l'ordre de « ne pas blesser les étudiants » (selon un article d'ETtoday en 2015).
Les promesses furent tenues une à une : abrogation des dispositions provisoires en mai 1991, dissolution de l'Assemblée nationale en décembre de la même année, renouvellement intégral du Yuan législatif en 1992, et le 23 mars 1996, première élection présidentielle au suffrage universel direct.
📝 Note de la rédaction : Les trajectoires des leaders du mouvement du Lys sauvage constituent à elles seules une histoire de la politique taïwanaise : Fan Yun est devenue législatrice du PDP, Lin Chia-lung ministre des Affaires étrangères, Lo Wen-chia figure majeure du PDP, Cheng Wen-tsan maire de Taoyuan. Ce mouvement n'a pas seulement changé les institutions — il a défini le tempérament politique d'une génération entière.
Voter sous les missiles
En mars 1996, à la veille de la première élection présidentielle au suffrage universel direct, la Chine tire des missiles à 20 milles nautiques du port de Keelung et à 29 milles de celui de Kaohsiung, paralysant 70 % du trafic commercial transitant par ces deux ports. L'Armée populaire de libération mobilise simultanément cent mille soldats le long des côtes.
L'intention de Pékin est limpide : dissuader les Taïwanais de voter pour Lee Teng-hui.
La réponse américaine : le déploiement des groupes aéronavals des porte-avions Nimitz et Independence — la plus grande concentration de forces militaires américaines dans le Pacifique depuis la guerre du Vietnam.
Le 23 mars, le taux de participation atteint 76,04 %. Lee Teng-hui recueille 5 813 699 voix, soit 54 % des suffrages. Loin de dissuader les électeurs, les missiles chinois ont probablement offert à Lee Teng-hui environ 5 % de voix supplémentaires, transformant une majorité relative en majorité absolue.
La manœuvre d'intimidation soigneusement orchestrée par Pékin avait produit exactement le résultat qu'elle cherchait à empêcher.
| Indicateur | Résultat |
|---|---|
| Date du scrutin | 23 mars 1996 |
| Taux de participation | 76,04 % |
| Lee Teng-hui (KMT) | 54,00 % — 5 813 699 voix |
| Peng Ming-min (PDP) | 21,12 % |
| Lin Yang-kang | 14,90 % |
| Chen Li-an | 9,98 % |
Trois alternances : la dignité des vaincus
Ce qui teste vraiment une démocratie, ce n'est pas l'élection — c'est la question de savoir si le perdant accepte de partir.
2000 : Chen Shui-bian est élu avec 39,3 % des voix, mettant fin à 55 ans de règne du Kuomintang. C'est la première alternance pacifique du pouvoir par les urnes dans une société chinoise. La division interne du KMT fut décisive : James Soong, candidat dissident, recueillit 37 % des suffrages ; Lien Chan n'en obtint que 23 %.
2008 : Ma Ying-jeou bat Hsieh Chang-ting avec 58,45 %. Le PDP transmet le pouvoir pacifiquement, prouvant que « admettre la défaite » n'est pas l'apanage du Kuomintang.
2016 : Tsai Ing-wen bat Chu Li-luan avec 56,12 %. Le Kuomintang quitte à nouveau le pouvoir sans résistance.
2024 : Lai Ching-te est élu avec 40,05 % — le PDP gouverne pour la première fois sans majorité absolue, tandis que l'opposition détient la majorité au Parlement. La démocratie subit une nouvelle fois l'épreuve de la pression.
Quatre alternances de pouvoir en trente ans, chacune accomplie pacifiquement. Aucun coup d'État, aucun refus de passation, aucune violence.
Pourquoi sans effusion de sang ?
Les révolutions d'Europe de l'Est ont renversé les partis communistes, le Printemps arabe a déclenché des guerres civiles, la junte birmane a réprimé dans le sang. Comment Taïwan a-t-il réussi sa « révolution tranquille » ?
Le politologue Samuel Huntington, dans La Troisième Vague, classe Taïwan dans la catégorie « transformation » — une démocratisation pilotée par les élites, de haut en bas —, à l'opposé de la Corée du Sud (« transplacement » par négociation) ou des Philippines (« remplacement » par la base).
Mais si les élites ont choisi la réforme, c'est pour des raisons structurelles :
Le miracle économique a créé une classe moyenne. Entre 1960 et 1990, le PIB par habitant de Taïwan bondit de 164 à 8 111 dollars. Cette classe moyenne avait trop à perdre pour risquer la révolution : elle voulait la réforme, pas le chaos.
L'isolement diplomatique a contraint le régime à chercher une légitimité intérieure. Expulsion des Nations Unies (1971), rupture des relations avec les États-Unis (1979), exclusion du Comité international olympique. Le KMT ne pouvait plus se reposer sur la promesse de « reconquérir le continent » — il devait construire une base populaire à Taïwan même.
L'autodiscipline de l'opposition. Les rescapés de l'Incident de Kaohsiung et le Parti démocrate progressiste choisirent, aux moments décisifs, la réforme dans le cadre des institutions plutôt que la lutte armée. La révolution de la puissance populaire aux Philippines (Révolution EDSA, 1986) avait démontré qu'une transition pacifique du pouvoir était possible — un signal fort pour les réformateurs taïwanais.
Une démocratie imparfaite
Freedom House attribue à Taïwan 93 points sur 100 en 2025 — sixième rang mondial, deuxième en Asie derrière le Japon (96). L'Economist Intelligence Unit classe Taïwan douzième dans son Indice de démocratie 2024 ; le pays obtient la note maximale de 10 sur 10 pour ses processus électoraux et son pluralisme politique — seule démocratie « pleinement démocratique » d'Asie.
Mais derrière ces chiffres, des fissures demeurent.
Pendant la Terreur blanche, entre 140 000 et 200 000 personnes auraient été victimes de persécutions politiques, et de 3 000 à 4 000 exécutées. La justice transitionnelle reste inachevée. L'article 9 de la Loi sur la sécurité nationale n'a été déclaré inconstitutionnel par la Cour constitutionnelle qu'en 2019 — soit 32 ans après la levée de la loi martiale.
La désinformation est le nouveau champ de bataille. Les élections locales de 2018 et l'élection présidentielle de 2020 ont été marquées par des campagnes de manipulation à grande échelle, dont une partie est attribuée à des sources étrangères. Le gouvernement chinois cherche continuellement à influencer les politiques taïwanaises, les médias et les infrastructures démocratiques (selon le rapport Freedom House 2025).
La polarisation bleu-vert dégrade la qualité du débat politique. Des textes législatifs importants sont régulièrement bloqués ou adoptés à la va-vite en fonction des appartenances partisanes, et non de leur mérite.
La démocratie taïwanaise est imparfaite. Mais elle est vivante.
Le testament de Chen Chu
En décembre 1979, Chen Chu, 29 ans, rédige ses dernières volontés dans sa cellule en pensant qu'elle sera fusillée. Elle fait ses adieux au peuple taïwanais.
Elle ne sera pas fusillée. Elle purgera six ans de prison, participera à la fondation du PDP à sa sortie, sera directrice du Bureau des affaires sociales de la ville de Taipei pendant deux mandats, présidente du Conseil du travail, puis maire de Kaohsiung pendant douze ans. En 2014, sa réélection lui vaut 990 000 voix — le record national. En 2020, elle est nommée présidente du Yuan de contrôle.
Du testament à la présidence du Yuan de contrôle : quarante et un ans.
La même personne, la même île. La seule différence : en 1979, penser était un crime à Taïwan ; en 2020, l'ancienne prisonnière politique surveille que le gouvernement ne commette pas de crimes.
Voilà ce que signifie la démocratisation. Non pas une belle histoire lisse et édifiante — mais une expérience politique traversée d'absurde, de contradictions et de sacrifices. Une expérience toujours en cours.
Références
- Central News Agency : Shih Ming-teh, plus de 25 ans de détention politique (source primaire)
- Musée national des droits de l'homme : Chen Chu (source primaire)
- Wikipédia : Cheng Nan-jung
- Wikipédia : Élection présidentielle taïwanaise de 1996
- Freedom House : Taïwan — Freedom in the World 2025 (source primaire)
- The Economist Democracy Index 2024 (source primaire)
- StoryStudio : Le procès du 18 mars 1980 qui a changé Taïwan
- Taiwan TRC : Article 9 de la Loi sur la sécurité nationale
- ETtoday : Lee Teng-hui aurait ordonné de ne pas blesser les étudiants
- Washington Post : China Fails to Sway Election in Taiwan (1996) (anglais)
- Samuel Huntington, _The Third Wave_, University of Oklahoma Press, 1991 (anglais, académique)