Fang Hsu-chung : l’enfant d’une cité militaire de Pingtung qui a fait des trois grandes cérémonies une mémoire de Taïwan
Aperçu en 30 secondes : Fang Hsu-chung est né en 1978 à Gonghe New Village, à Donggang, dans le comté de Pingtung. Diplômé du département des beaux-arts appliqués de la Fu-Hsin Trade & Arts School, il a ensuite étudié dans le programme du soir, groupe métallerie, du département de design artisanal de l’Université nationale des arts de Taïwan. En 2013, il fonde le studio de design « Joe Fang Studio »(究方社). À partir de 2016, invité par Chen Chen-chuan à concevoir l’identité visuelle principale de la 27e édition des Golden Melody Awards, il devient ensuite à plusieurs reprises directeur visuel principal des trois grandes cérémonies que sont les Golden Melody Awards, les Golden Bell Awards et les Golden Horse Awards. Il est le premier designer taïwanais à avoir intégralement piloté les identités visuelles principales des trois grands prix, et il a été nommé à sept reprises au Golden Melody Award du meilleur design d’album.
Fang Hsu-chung est né en 1978 à Gonghe New Village, à Donggang, dans le comté de Pingtung. La cité militaire(眷村, quartier construit après-guerre pour les familles de militaires)fut le monde de son enfance : ruelles étroites, toits de tôle brûlants sous le soleil, conversations du voisinage traversant les murs. Gonghe New Village était un exemple typique de cité militaire taïwanaise d’après-guerre, peuplée en grande partie de familles de militaires venues de diverses provinces de Chine, avec un mélange de dialectes et de cuisines. Cette texture composite réapparaît par la suite à maintes reprises dans le design de Fang Hsu-chung, sous la forme d’un langage visuel marqué par la chaleur du quotidien et les traces de la vie ordinaire. Son travail ne suit ni un pur « style chinois », ni le langage aplati du modernisme ; il donne plutôt à voir l’épaisseur propre aux cités militaires. 1
Après avoir quitté Pingtung pour poursuivre ses études dans le nord, il entre d’abord au département des beaux-arts appliqués de la Fu-Hsin Trade & Arts School, l’une des écoles professionnelles d’art et de design les plus historiques de Taïwan, où il acquiert une formation fondamentale de la main : dessin, composition, procédés d’impression, agencement typographique. Il étudie ensuite dans le programme du soir, groupe métallerie, du département de design artisanal de l’Université nationale des arts de Taïwan. Le fait de travailler dans l’industrie du design le jour et de retourner suivre les cours le soir lui permet de se former simultanément entre théorie académique et pratique de terrain. La formation en métallerie lui donne une sensibilité aux matériaux et aux métiers d’art, qui réapparaîtra souvent dans ses designs d’albums sous forme de « présence physique ».
La naissance de Joe Fang Studio
En 2013, Fang Hsu-chung fonde le studio de design « Joe Fang Studio »(究方社). Le nom chinois « Jiufang » vient d’une transcription phonétique de son nom anglais Joe Fang, tout en faisant écho à l’attitude consistant à « examiner la méthode jusqu’au bout ». Les activités du studio couvrent le graphisme, la stratégie de marque, la curation d’événements et l’art d’installation. L’équipe centrale est réduite, mais Fang Hsu-chung participe personnellement à l’orientation du design de chaque projet. 2
Dans les premières années du studio, il prend surtout en charge des projets liés à la musique : design d’albums, identités visuelles de concerts, identités de groupes. Son expérience de collaboration prolongée avec des musiciens lui permet d’élaborer une manière singulière de traiter la question suivante : comment le visuel peut-il porter le son ? Il n’a pas tendance à transformer le contenu de la musique en une « traduction » illustrative. Il extrait plutôt la structure émotionnelle la plus centrale de la musique, afin que le visuel assume une tension équivalente.
Joe Fang Studio participe aussi à de nombreux projets de curation et d’identité visuelle dans la scène musicale indépendante : visuels de petits livehouses(salles de concert indépendantes), identités visuelles des concerts Legacy, albums du groupe Fire EX., projets liés à Mayday. Il établit avec l’écosystème musical indépendant et pop taïwanais des années 2010 un réseau de collaboration profond, et il est considéré comme l’un des designers centraux du visuel musical de cette génération.
Le mode de travail de Joe Fang Studio diffère aussi radicalement de celui des agences publicitaires traditionnelles. Le studio ne s’appuie pas sur de grands appels d’offres compétitifs, mais accumule progressivement ses commandes par le bouche-à-oreille entre musiciens ; il ne mise pas sur la production rapide d’un grand nombre de pistes visuelles, mais accorde à chaque projet un temps de dialogue suffisant. Ce rythme de « travail lent » donne à Joe Fang Studio une place assez particulière dans le milieu du design taïwanais : une production limitée, mais un haut niveau d’identification et d’achèvement pour chaque œuvre.
Au-delà des Golden Melody Awards, Fang Hsu-chung est aussi depuis longtemps conseiller visuel pour les espaces de spectacle de la série Legacy. Legacy est un livehouse de taille moyenne situé dans le parc culturel Huashan, à Taipei ; depuis son ouverture en 2009, il est devenu un lieu important pour les concerts de musique indépendante et pop à Taïwan. Le système visuel que Fang Hsu-chung a établi pour lui reste utilisé aujourd’hui.
2016 : le début des trois grands prix
En 2016, Chen Chen-chuan invite Fang Hsu-chung à concevoir l’identité visuelle principale de la 27e édition des Golden Melody Awards ; c’est le début de son lien avec les trois grandes cérémonies. Chen Chen-chuan est le fondateur de Young Hope Entertainment et le producteur général de longue date des Golden Melody Awards. Sa collaboration avec Fang Hsu-chung inaugure un renouvellement générationnel de la marque visuelle des Golden Melody Awards. Le design des cérémonies, auparavant plus standardisé, se tourne vers des récits visuels principaux dotés d’un langage de design contemporain et capables de devenir eux-mêmes des événements promotionnels. 3
Par la suite, Fang Hsu-chung travaille durablement pour les Golden Melody Awards, puis étend son activité aux Golden Bell Awards et aux Golden Horse Awards, devenant le premier designer à piloter intégralement les identités visuelles principales des trois grands prix taïwanais. Pour l’identité principale de chaque cérémonie annuelle, il ne reprend pas les éléments de l’édition précédente, mais repense le dispositif en fonction de l’atmosphère de l’époque. Ce mode de travail, qui consiste à « repartir de zéro chaque année », impose une pression considérable au designer, mais il transforme aussi l’identité visuelle des trois grands prix en événement culturel annuel attendu par le public.
Des Golden Melody Awards aux Golden Horse Awards, il ne construit pas un style unique. Au fil de ses nombreuses collaborations avec les trois grands prix, il développe une méthode de travail : trouver un langage visuel pour la musique et l’image taïwanaises de son temps. Même au sein des Golden Melody Awards, le visuel de 2017 insiste sur le dialogue entre générations, tandis que celui de 2019 traite la dimension temporelle de la musique ; l’enjeu change chaque année.
Golden Horse 2018, 55e édition : « Supporting Role »
Pour la 55e édition des Golden Horse Awards en 2018, Fang Hsu-chung pilote l’identité visuelle principale et propose comme concept central « Supporting Role »(配角, rôle secondaire). L’affiche recompose les profils de grandes figures du cinéma sinophone telles qu’Ang Lee, Hou Hsiao-hsien, Gong Li et Hsiao Yeh, superposant les lignes des visages latéraux jusqu’à former une silhouette comparable à une crête montagneuse. Elle rend ainsi hommage aux aînés du cinéma tout en répondant à l’esprit des Golden Horse Awards : « ce ne sont pas seulement les personnages principaux qui accomplissent un film ». 4
Cette identité visuelle suscite de larges discussions dans le monde du cinéma sinophone et est considérée comme l’un des cas représentatifs du récit de marque des Golden Horse Awards. Le concept de « rôle secondaire » paraît humble en surface, mais il porte en réalité l’atmosphère politiquement sensible de cette année-là. Lors de cette édition des Golden Horse Awards eut lieu l’incident autour de la phrase « Taïwan est une entité indépendante » ; l’idée portée par le visuel, selon laquelle « un accomplissement se compose de rôles secondaires », devint alors une annotation visuelle des valeurs fondamentales du prix.
Le travail visuel de Fang Hsu-chung pour les Golden Horse Awards dépasse largement l’affiche principale. Il s’étend à l’ensemble du système de marque : visuels de scène de la cérémonie, programme, billets d’entrée, matériaux destinés aux médias. Tout le système maintient une cohérence de langage et conserve la même force d’identification, de l’imprimé papier aux grands écrans LED, un degré d’achèvement relativement rare dans la conduite visuelle des prix culturels taïwanais.
Sept nominations au Golden Melody Award du meilleur design d’album
Fang Hsu-chung a été nommé à sept reprises au Golden Melody Award du meilleur design d’album, après des années de collaboration avec des musiciens taïwanais pour leurs packagings d’albums. Son design ne repose ni sur des impressions luxueuses ni sur des procédés complexes ; il transforme plutôt l’émotion centrale de la musique en une proposition visuelle unique et forte, donnant à l’objet-album une raison d’être collectionné à l’ère du streaming. 5
Il entretient des collaborations durables avec de nombreux musiciens taïwanais, du groupe Fire EX. à Mayday et Sodagreen, jusqu’à des artistes de générations plus jeunes. Les designs d’albums de Fang Hsu-chung sont souvent considérés comme une « écoute prolongée de la version physique » de l’œuvre. La couverture, les pages intérieures, les éléments annexes, le choix des matériaux pour les reliures spéciales entrent tous en dialogue avec la musique elle-même.
Cette insistance sur la matérialité du design d’album tient à la formation artisanale de Fang Hsu-chung. Son parcours en métallerie l’a rendu sensible aux matériaux ; il sait que les différences de toucher et de brillance entre papier couché, papier non couché et papiers spéciaux influencent directement l’humeur de lecture de l’auditeur. À l’ère du streaming, il persiste à concevoir l’album physique comme un « objet qui ne peut pas être remplacé par le numérique ».
Le Florist Project et la participation locale
Fang Hsu-chung lance le « Florist Project »(小花計畫), un projet de contenu traversant design, photographie et écriture, dont chaque numéro explore la mémoire, la famille et l’époque à partir d’un thème différent. Le Florist Project dépasse le périmètre du projet de design. Il se rapproche davantage d’une création de contenu personnelle de Fang Hsu-chung : avec des écrivains, des photographes et des musiciens, il transforme des sujets privés qui n’apparaissent généralement pas dans les commandes de design commercial en livres et en expositions lisibles. 6
Il participe aussi depuis longtemps à la promotion de la culture locale de Pingtung. L’Exposition de design de Pingtung en 2019 fut la première action de marque urbaine lancée à grande échelle par un gouvernement local taïwanais. Fang Hsu-chung y participe en tant que natif de Pingtung, réinvestissant son propre langage visuel dans sa région d’origine. À Pingtung, il prend en charge différents projets : visuel de festival des lanternes, emballages de souvenirs et spécialités locales, identité de marques locales, systèmes visuels de transformation de bâtiments anciens. Ces travaux ne relèvent pas d’une apparition ponctuelle de retour au pays natal auréolé de succès. Pour lui, il s’agit d’une participation culturelle urbaine de long terme.
Philosophie du design : partir de la cité militaire
Dans plusieurs entretiens, Fang Hsu-chung mentionne que son enfance dans la cité militaire de Donggang, à Pingtung, est la racine de son design. Le langage visuel qu’il privilégie — texture d’objets anciens, traces dessinées à la main, typographies chaleureuses — vient de la mémoire visuelle d’un lieu précis, d’une époque précise, d’un mode de vie précis, et non d’un concept abstrait d’« esthétique orientale ». Pour lui, le mot « Orient » est trop vaste et trop vide ; il préfère ancrer ses œuvres dans une ruelle concrète, une odeur concrète, une mémoire familiale concrète. 6
Il souligne souvent qu’« un designer doit savoir raconter des histoires ». Mais cette histoire n’est pas un discours marketing. Elle est la transformation, par le designer, de sa propre expérience de vie. Fang Hsu-chung estime que si le design n’est que la démonstration d’une technique visuelle, n’importe quel designer doté de la même formation peut produire le même résultat ; mais si le design peut porter l’épaisseur de la vie du designer, alors il devient irremplaçable.
Cette attention à « l’expérience de vie du designer » lui donne aussi une préférence singulière dans la formation de jeunes designers. Dans ses conférences et ateliers, il ne met pas surtout l’accent sur les logiciels ou les règles de mise en page. Il souhaite que les jeunes designers « commencent par mettre leur propre vie en ordre » : d’où venez-vous, à quoi tenez-vous, de quelles expériences vient votre sens esthétique ? Ce sont ces éléments qui déterminent la profondeur possible du design.
Sa signification pour le design taïwanais
Fang Hsu-chung fait partie des rares designers taïwanais capables d’être « issus du local tout en disposant d’une capacité d’opération internationale ». Il n’a pas étudié à l’étranger ; son parcours de formation passe par la Fu-Hsin Trade & Arts School et le programme du soir de l’Université nationale des arts de Taïwan. Dans le passé, un itinéraire de formation entièrement local de ce type était jugé peu apte à rivaliser avec les designers formés aux États-Unis ou en Europe pour les commandes de marque de haut niveau.
Mais le parcours professionnel de Fang Hsu-chung prouve une autre possibilité : s’enraciner dans l’expérience locale, accumuler dans la durée un réseau de collaborations locales, présenter honnêtement le point de vue d’un enfant d’une cité militaire de Pingtung, tout cela devient au contraire une compétitivité irremplaçable. Le fait que des prix culturels de niveau national comme les trois grandes cérémonies choisissent de collaborer avec lui revient à une reconnaissance, par le système culturel taïwanais, de la capacité du « point de vue local » à porter le plus vaste récit culturel de Taïwan. 7
Pour la jeune génération de designers taïwanais, Fang Hsu-chung propose une voie qui ne nécessite pas de « devenir d’abord un designer internationalisé » pour accéder à de grands projets. De Pingtung aux trois grands prix, l’existence même de ce parcours constitue un repère important pour l’éducation au design à Taïwan.
L’écriture au-delà du design
Outre le design visuel, Fang Hsu-chung écrit également sur ses observations de design et ses souvenirs de cité militaire. Il a publié des chroniques en feuilleton dans différents médias, transformant la vie de son enfance dans la cité militaire, ses observations sur le terrain du travail de design et les coulisses de ses collaborations avec des musiciens en textes lisibles. Ces écrits ne servent pas à promouvoir Joe Fang Studio. Ils sont les archives personnelles d’un « designer qui sait écrire » sur la scène culturelle taïwanaise.
Cette capacité d’écriture transdisciplinaire donne aussi plus de profondeur à son travail de curation. Lorsqu’il est designer visuel d’une exposition, il ne se contente pas de prendre en charge les affiches et les imprimés ; il lit attentivement le propos curatorial, dialogue avec les commissaires, assimile l’enjeu central de l’exposition puis le transforme en visuel. Cette posture de « designer aussi lecteur » se distingue du mode de travail de la plupart des designers visuels taïwanais, souvent cantonnés à la seule phase d’exécution.
Un lien durable avec Pingtung
L’engagement de long terme de Fang Hsu-chung envers Pingtung est l’un des traits les plus marquants de ce designer. Il a participé à des initiatives de préservation culturelle de la cité militaire de Gonghe New Village, à des projets de marque urbaine du gouvernement du comté de Pingtung, à l’Exposition de design de Pingtung et aux visuels de fêtes locales, entre autres. Il n’a jamais considéré Pingtung comme une ville natale « d’où il viendrait mais qu’il aurait désormais quittée ». Pour lui, Pingtung est une base à laquelle il continue de participer concrètement sur la durée.
Cette participation locale se reflète aussi dans sa présence médiatique personnelle. Sur Instagram, dans des entretiens et des documentaires, il évoque à maintes reprises Donggang à Pingtung, Gonghe New Village, sa mère dans son enfance, les voisins de la cité militaire, transformant des souvenirs privés en récit public. Pour la jeune génération originaire de Pingtung, l’existence même de Fang Hsu-chung constitue une preuve concrète que « venir de Pingtung permet d’atteindre le sommet du design taïwanais ».
Références
Pour aller plus loin
- Site officiel de Joe Fang Studio — Le studio de design fondé par Fang Hsu-chung
- 蕭青陽 — Designer visuel taïwanais de la même génération, lauréat d’un Grammy Award
- 方序中 — 維基百科 — Biographie, formation et chronologie des œuvres de Fang Hsu-chung, incluant sa naissance en 1978 à Gonghe New Village, Donggang, Pingtung, ainsi que ses parcours à la Fu-Hsin Trade & Arts School et au programme du soir, groupe métallerie, de l’Université nationale des arts de Taïwan.↩
- 究方社 About — Présentation officielle de Joe Fang Studio, incluant la date de fondation du studio (2013) et son champ d’activité.↩
- 鏡週刊:三金典禮品牌經營 方序中設計活化主視覺 — Contexte des collaborations autour des identités visuelles principales des trois grandes cérémonies et circonstances de l’invitation par Chen Chen-chuan.↩
- 金馬獎官方:第 55 屆主視覺 — Présentation du concept de l’identité visuelle principale « Supporting Role » des Golden Horse 55 en 2018.↩
- 文化部影視及流行音樂產業局 — 金曲獎歷屆入圍 — Archives des nominations de Fang Hsu-chung au Golden Melody Award du meilleur design d’album.↩
- 方序中,翻轉屏東印象賦予想像力及期待 — The Affairs — Fang Hsu-chung évoque son enfance dans la cité militaire de Donggang, à Pingtung, le Florist Project et son contexte de design.↩
- 設計師與他們的工作室 — Joe Fang Studio 究方社 — Entretien du projet de design de marque de l’Université nationale Chengchi, incluant les méthodes de travail de Joe Fang Studio et les circonstances de la prise en charge des trois grandes cérémonies.↩