Résumé en 30 secondes : Les qilu (arcades) de Taïwan sont une forme architecturale promue dès 1900, durant la période coloniale japonaise, combinant l'architecture coloniale d'Asie du Sud-Est et les besoins locaux. La conception, avec un étage supérieur en surplomb et un rez-de-chaussée ouvert, crée un espace semi-public qui accueille la culture des étals, le stationnement des scooters et les interactions sociales de voisinage, devenant ainsi l'un des paysages urbains les plus chaleureux de Taïwan.
Si vous avez grandi à Taïwan, vous avez certainement ce souvenir : s'abriter sous une arcade lors d'une journée de pluie, acheter un poulet frit après l'école sous ces voûtes, ou discuter en été devant un ventilateur installé sous l'abri. Ce corridor protectif porte la mémoire collective du mode de vie ta<0xC2>éwanais.
Une transplantation d'Asie du Sud-Est à l'époque japonaise
Le qilu n'est pas une création originale de Taïwan, mais une sagesse architecturale apprise par les Japonais en Asie du Sud-Est.
En 1900, le gouvernement colonial japonais a lancé le « Plan de réaménagement de la zone urbaine de Taipei », introduisant massivement l'architecture en arcade. Le Gouverneur général de l'époque a constaté que les shop houses (maisons-boutiques) de Singapour ou de Penang étaient parfaitement adaptées au climat et aux besoins commerciaux de Taïwan.
Cette architecture repose sur une idée ingénieuse : le retrait partiel du rez-de-chaussée et l'avancée de l'étage supérieur créent un couloir couvert. Cela permet à la fois de s'abriter du soleil et de la pluie, tout en augmentant la surface habitable, une solution doublement efficace.
La planification japonaise visait une standardisation rigoureuse : espacement uniforme des piliers, hauteur identique et profondeur fixe. Ils aspiraient à une ville moderne et ordonnée, symbole de l'ordre et de l'efficacité du régime colonial.
En 1905 à Kaohsiung, puis dans les années 1920 à Taichung et Tainan, l'architecture en arcade s'est propagée sur toute l'île. À cette époque, ces arcades paraissaient très « japonaises » — réglementées, propres et organisées.
Une évolution sauvage et locale après la guerre
En 1s45, les Japonais sont partis et les Taïwanais ont repris possession de ces arcades. C'est alors que des transformations fascinantes ont commencé.
Libérés des contraintes de standardisation, les Taïwanais ont commencé à modifier les arcades selon leurs propres besoins. Certains ont surélevé les plafonds, d'autres élargi l'espace, installé des grilles de protection ou posé du carrelage. Ce qui était autrefois uniforme est devenu un style « mix and match » aux caractéristiques propres à chaque bâtiment.
Plus important encore, l'usage des arcades s'est diversifié. Elles ne servaient plus seulement de boutiques, mais sont devenues des ateliers, des entrepôts, des salons ou des restaurants. Le modèle « mixte résidentiel et commercial » — commerce au rez-de-chaussée, habitation à l'étage, et location du troisième étage — est devenu une caractéristique du développement urbain taïwanais.
La scène de l'économie des étals
Si l'on considère l'arcade comme un théâtre, les étals de rue en sont les acteurs les plus dynamiques.
La culture des étals à Taïwan est particulièrement développée, en grande partie parce que l'arcade offre un espace d'exploitation « semi-légal ». Théoriquement, l'arcade est une propriété privée, mais le passage des piétons y est autorisé, permettant aux vendeurs de trouver leur place dans cette zone grise.
Les chariots de petit-déjeuner occupent un coin d'arcade à l'aube et repartent une fois la vente terminée. Les étals de fruits apparaissent l'après-midi pour disparaître le soir. Quant aux stands des marchés de nuit, ils transforment les arcades en véritables rues gastronomiques à la tombée de la nuit.
Cette gestion « de guérilla » des étals a offert à beaucoup d'opportunités d'entreprendre avec un investissement minimal. Un petit chariot, un réchaud à gaz et quelques tabourets suffisent pour lancer une activité sous l'arcade.
Bien entendu, cela pose aussi des défis de gestion. À qui appartient réellement l'arcade ? Les vendeurs peuvent-ils y commercer ? Les normes d'application de la loi par le gouvernement sont restées ambiguës, créant un état étrange où « c'est illégal juridiquement, mais toléré en pratique ».
Le refuge du royaume des scooters
À partir des années 1980, Taïwan est entrée dans l'ère du « royaume des scooters ». Chaque foyer possédant un deux-roues, le stationnement est devenu un problème majeur.
L'arcade a une fois de plus fait preuve d'adaptabilité. Son espace semi-ouvert est idéal pour garer des scooters : cela protège les véhicules des intempéries sans encombrer la chaussée.
Progressivement, le stationnement sous les arcades est devenu un équipement standard des villes taïwanaises. Lors de l'achat ou de la location d'un logement, vérifier la présence d'une arcade et la possibilité d'y garer son scooter est devenu essentiel. La valeur d'une arcade provient en grande partie de sa « fonction de stationnement ».
Cependant, cela a engendré de nouveaux problèmes : l'arcade, conçue pour les piétons, est devenue un parking. Où les passants doivent-ils marcher ? De nombreuses arcades étant saturées de scooters, les piétons sont contraints de marcher sur la route, créant des tensions entre véhicules et piétons dans l'espace urbain.
Le choc visuel de la jungle d'enseignes
En marchant dans les rues de Taïwan, ce qui frappe le plus est la densité incroyable des enseignes.
Chaque boutique cherche à se démarquer, rendant ses enseignes de plus en plus grandes et lumineuses. Du néon à la LED, du chinois à l'anglais, de l'horizontal au vertical, la façade de l'arcade est devenue un champ de bataille publicitaire.
Les visiteurs étrangers sont souvent impressionnés par cette « densité d'enseignes ». Le réalisateur hongkongais Wong Kar-wai a déjà déclaré que les paysages urbains de Taipei ressemblaient à des films de science-fiction, où la concentration d'enseignes et de néons crée une atmosphère de ville futuriste.
Mais pour les Taïwanais, ces enseignes font partie intégrante du quotidien. L'enseigne rouge de « La nouille au bœuf de l'Ancien Zhang », le caisson lumineux rose de la « Petite Coiffeuse » ou l'enseigne manuscrite de « La boutique de Grand-mère » : chaque panneau raconte une histoire, et chaque histoire est empreinte de chaleur humaine.
Le point de rencontre de la convivialité
Le plus précieux dans une arcade n'est pas l'architecture elle-même, mais l'« espace humain » qu'elle crée.
Les soirs d'été, les personnes âgées s'installent sur de petits tabourets sous l'arcade pour discuter. Les enfants y jouent, et les commerçantes y lavent leurs légumes. Ces scènes de la vie quotidienne apportent de la chaleur à la froideur urbaine.
C'est particulièrement vrai autour des marchés traditionnels. Les grand-mères qui vendent des légumes organisent leur marchandise sous l'abri tout en discutant avec leurs voisins. Les ménagères comparent les prix à l'ombre de l'arcade, débattant de la fraîcheur des produits.
Ce « espace semi-public » crée un mode social unique : ni totalement privé, ni totalement public, mais un « espace de voisinage » intermédiaire. C'est ici que des inconnus peuvent entamer une conversation pour s'abriter de la pluie, ou que des voisins peuvent faire connaissance à cause d'une place de stationnement partagée.
Les défis de survie à l'ère de la rénovation urbaine
Ces dernières années, la vague de rénovation urbaine impacte les arcades traditionnelles.
Les nouveaux immeubles privilégient un design moderne qui n'inclut généralement pas d'arcades. Les parkings souterrains remplacent le stationnement sous arcade, les centres commerciaux climatisés remplacent les boutiques de rue, et les halls d'ascenseurs remplacent les espaces de sociabilité.
Certains quartiers historiques d'arcades font face à la pression de la démolition-reconstruction. Les promoteurs jugent les arcades « peu modernes » et le gouvernement les trouve « difficiles à gérer ». Face aux bénéfices économiques, le patrimoine culturel semble vulnérable.
Pourtant, il existe des exemples de préservation réussie. À Taipei, la rue Dihua a su préserver ses arcades de style baroque grâce à une planification complète, alliant tourisme et culture créative pour retrouver une nouvelle vitalité. Les vieilles rues de Lukang ou de Daxi se distinguent également par leur architecture en arcade, développant ainsi leurs propres marques touristiques.
Mémoire spatiale et identité locale
Pour les Taïwanais, l'arcade n'est pas qu'un élément architectural, c'est un support de mémoire collective.
Chacun possède ses propres souvenirs d'arcade : attendre le bus enfant, avoir un rendez-vous amoureux à l'adolescence, ou acheter un en-cas nocturne une fois adulte. Ces expériences, en apparence banales, constituent la mémoire commune du peuple taïwanais.
Sous la pression de la mondialisation, cette culture des arcades devient encore plus précieuse. Alors que les chaînes internationales remplacent les petits commerces traditionnels et que l'architecture moderne supplante les maisons historiques, l'arcade demeure un symbole essentiel du maintien de l'identité locale.
Le caractère d'un lieu ne réside pas dans sa ressemblance avec l'étranger, mais dans sa singularité. La culture des arcades de Taïwan est l'expression de cette « différence » — un espace unique fusionnant histoire coloniale, adaptation locale et sagesse populaire.
Possibilités futures
Vers quoi la culture des arcades se dirige-t-elle ?
D'un côté, les arcades traditionnelles font face à de réels défis. Les problèmes de sécurité des vieux bâtiments, les nouveaux besoins de la vie moderne et les impératifs d'efficacité de la gestion urbaine font pression sur leur survie.
D'un autre côté, l'arcade cherche de nouvelles possibilités. De jeunes entrepreneurs commencent à ouvrir des cafés, des librairies ou des ateliers dans de vieilles arcades, réinterprétant l'espace traditionnel de manière nouvelle. Le gouvernement commence également à accorder plus d'importance à la valeur culturelle des arcades, en promouvant des projets de conservation et de revitalisation.
Plus important encore, les valeurs portées par l'arcade — le lien entre les individus, la chaleur de la communauté, la flexibilité de la vie — restent précieuses dans la ville moderne. Peut-être que les arcades du futur ne ressembleront pas tout à fait à celles du passé, mais le concept d'« espace humanisé » qu'elles représentent mérite d'être préservé et valorisé.
Après tout, la beauté d'une ville ne réside pas seulement dans sa modernité, mais aussi dans sa chaleur. Et l'arcade en est précisément le témoin.
Références
- Ministère de la Culture : Enquête sur le patrimoine architectural des arcades de Taïwan
- Département de la rénovation urbaine de Taipei : Plan de préservation des quartiers historiques
- Agence de l'administration du bâtiment : Normes d'examen du design urbain
- Institut Academia Sinica (Histoire de Taïwan) : Histoire du développement urbain de Taïwan
- Musée National de Taïwan : Exposition spéciale sur la culture architecturale de Taïwan