Pensée archipélagique : replacer Taïwan sur la carte du monde malais

Taïwan n'est pas seulement une île isolée aux marges du monde chinois : c'est aussi l'extrémité nord-est du monde malais, le foyer originel des langues austronésiennes et le point de départ de leur diffusion dans le Pacifique. Faites pivoter la carte de 30 degrés vers le sud, et vous verrez apparaître un autre système de coordonnées, parfaitement cohérent mais longtemps omis.

Aperçu en 30 secondes : Dépliez une carte de Taïwan : la plupart des gens y voient une petite île au bord du continent chinois. Mais faites pivoter la carte de 30 degrés dans le sens horaire, puis prolongez-la vers le sud : vous verrez apparaître une autre carte, tout aussi valide. Taïwan est aussi l’extrémité nord-est du monde malais (Nusantara), le foyer linguistique originel de 400 millions de locuteurs austronésiens, et le point de départ de l’histoire de leur diffusion dans le Pacifique. Un anneau-oreille en jade prélevé à Fengtian, Hualien, se retrouvait déjà il y a 3500 ans dans des sites archéologiques de l’île de Batan, de Luçon, du Vietnam et de Thaïlande. Le linguiste Robert Blust a déduit de la diversité lexicale que neuf des dix grandes branches austronésiennes se trouvent à Taïwan. La langue parlée par les Tao de Lanyu est intelligible à 60 % avec celle des Ivatan de Batanes. Ce que propose cet article, c’est de réinscrire cette autre carte oubliée, afin de voir le Taïwan réel à travers les deux cartes à la fois.

Ouvrez Google Maps et faites pivoter Taïwan de 30 degrés vers le sud. Placez le détroit de Bashi vers le bas, alignez la crête de la chaîne Centrale avec l’extrémité nord de Luçon, et faites entrer Taroko, à Hualien, dans le même axe que les îles Batanes des Philippines.

Ce que vous voyez alors n’est plus une petite île adossée au bord oriental du continent chinois, mais le maillon le plus septentrional d’une chaîne insulaire. Vers le sud : Lanyu, Batanes, Luçon, Palawan, Bornéo, Java, Sumatra, jusqu’à Madagascar. Vers l’est : les Ryukyu, Kyushu, les Kouriles. Vers le sud-est : la Micronésie, la Polynésie, jusqu’à l’île de Pâques. Depuis cet angle, Taïwan est l’un des points terminaux d’un monde insulaire qui couvre la moitié du globe, non la périphérie d’un continent.

Il y a 3500 ans, un morceau de néphrite taïwanaise extrait à Fengtian, Hualien, fut taillé et poli par des artisans de la culture de Beinan pour devenir un anneau-oreille. Porté vers le sud par les courants dérivés du Kuroshio, il atteignit, après plusieurs relais, un village du nord de Luçon, avant d’apparaître finalement dans un site que les archéologues du XXIe siècle ont nommé « Nagsabaran »1. Le même matériau a ensuite été exhumé dans des sépultures préhistoriques du Vietnam, de Thaïlande et de la péninsule Malaise. Après analyse isotopique, les archéologues ont conclu que ces jades provenaient d’un même filon : Fengtian, à Hualien.

Autrement dit : 2000 ans avant que le cadre chinois n’atteigne cette île, celle-ci était déjà au centre d’un réseau commercial traversant la mer de Chine méridionale.

Il ne s’agit pas de nier les origines chinoises de Taïwan. Depuis l’intégration à l’empire Qing en 1683, les migrations han ont effectivement façonné la couche contemporaine la plus épaisse de l’île : langues, lignages, croyances, alimentation. Mais sous cette couche existent d’autres strates, plus anciennes. Cette autre carte longtemps masquée par le cadre chinois, la carte de Nusantara, la carte archipélagique, est celle que cet article tente de remettre en place.

Le voyage d’un jade : de Hualien à Luçon

En 1980, à Beinan, dans le comté de Taitung, des ouvriers qui construisaient la nouvelle gare de Taitung sur la ligne ferroviaire du Sud découvrirent des dalles de pierre et des fragments de poterie en déblayant le sol. Les fouilles de sauvetage qui suivirent révélèrent un établissement préhistorique vieux de 5300 à 2300 ans, couvrant trois millénaires : le site de Beinan2.

Les archéologues y ont dégagé plus de 5000 objets en jade, de près de 20 types : anneaux-oreilles anthropozoomorphes (deux figures humaines côte à côte surmontées d’un animal, image emblématique de l’art préhistorique taïwanais), ornements aux deux animaux, perles tubulaires en jade, perles en forme de cloche, anneaux, herminettes, pointes de flèche. Les données officielles du ministère de la Culture décrivent ce peuplement comme un nœud central du « commerce maritime du jade taïwanais »3.

Ces jades n’étaient pas produits localement. La matière première venait de Fengtian, à Hualien : une ceinture de néphrite située sur le bord oriental de la chaîne Centrale, sur la rive sud de la rivière Liwu, à 150 km au nord du site de Beinan. Sur le site de Cigan, à Hualien, les archéologues ont exhumé des groupes d’ateliers spécialisés : les artisans utilisaient des schistes quartzeux comme lames de scie, des tubes de bambou comme forets et du sable quartzeux comme abrasif. Ils découpaient des ébauches d’ornements dans des blocs bruts, avant de les envoyer vers Beinan, Shisanhang, Yuanshan et d’autres établissements pour les finitions4.

Mais ce n’était que le début de l’histoire.

💡 Le saviez-vous ?

Dans les années 1970, le jade de Fengtian représentait 90 % du marché mondial du jade ; en 1976, ses exportations atteignirent 5 milliards de nouveaux dollars taïwanais. Ce que la plupart des gens ignorent, c’est que ce filon était déjà une marchandise de commerce international il y a 4000 ans. Bien avant que « Made in Taiwan » ne devienne une marque, le jade taïwanais circulait depuis trois millénaires dans les réseaux commerciaux de la mer de Chine méridionale et du Pacifique occidental.

Entre 4000 et 2500 ans avant le présent, des anneaux-oreilles de type Beinan apparurent successivement dans des sites archéologiques de Luçon, de Palawan, des îles Batanes, puis plus au sud, au Vietnam, au Cambodge et en Thaïlande. Le « Batanes Archaeological Project », mené de 2002 à 2005 par l’Université nationale australienne, le Musée national des Philippines et l’Université des Philippines, a confirmé que les premiers migrants néolithiques de Batanes venaient de Taïwan, et que des matériaux taïwanais comme le jade et l’ardoise circulèrent, via Green Island et Lanyu, jusqu’à il y a environ 1300 ans5.

La circulation des objets n’allait pas dans un seul sens : c’était un réseau dense, bidirectionnel et entrelacé. Les poteries rouges exhumées par les archéologues sur le site de Nagsabaran, dans le nord de Luçon, appartiennent presque à la même famille technique que les poteries rouges à décor cordé de la culture de Dapenkeng à Taïwan6. Plus au sud encore, les poteries de la « culture Lapita » découvertes en Micronésie et en Polynésie occidentale, dont la surface porte des motifs géométriques complexes imprimés à l’aide d’outils dentelés, peuvent être rattachées au nord de Luçon, dont les racines renvoient elles-mêmes à Taïwan7.

📝 Note curatoriale

Si vous étalez les données archéologiques sur une table, vous voyez une chaîne complète : Fengtian, Hualien → Beinan → Lanyu → Batanes → Luçon → Bornéo → archipel Bismarck → Océanie. Les objets ne mentent pas. Un morceau de jade extrait des montagnes de Hualien il y a 3500 ans repose aujourd’hui dans une vitrine du musée des Fidji : voilà la preuve la plus concrète de la « pensée archipélagique ».

Le principe de diversité : pourquoi les linguistes voient en Taïwan le foyer originel

En 1984, le linguiste Robert Blust, de l’Université d’Hawaï, publia un article qui allait influencer les quarante années suivantes : « The Austronesian Homeland: A Linguistic Perspective »8. Il y soutenait que le foyer originel des langues austronésiennes était Taïwan.

Son argumentation reposait sur une méthode appelée « principe de diversité linguistique ».

En termes simples : plus une famille linguistique s’est diffusée loin, plus le foyer originel présente une forte diversité lexicale et grammaticale. La raison en est le temps. Les populations restées au foyer se différencient lentement en plusieurs langues sœurs mutuellement inintelligibles ; les migrants, eux, emportent la langue de leur époque, puis celle-ci se diversifie dans les nouveaux lieux d’installation. Ainsi, l’arbre de divergence est le plus profond au foyer originel, tandis que les langues des régions de migration ne sont que des branches issues de l’une de ses ramifications.

Appliquons ce principe aux langues austronésiennes.

Il existe sur Terre environ 1300 langues austronésiennes, parlées par 400 millions de personnes, et couvrant géographiquement 206 degrés de longitude : de Madagascar à l’île de Pâques, une distance qu’aucune autre famille linguistique n’atteint. Blust reconstruisit l’arbre généalogique de ces 1300 langues et constata ceci : parmi les dix branches primaires austronésiennes, neuf se trouvent à Taïwan9.

La branche restante s’appelle malayo-polynésienne. Elle englobe toutes les langues austronésiennes hors de Taïwan : Philippines, Indonésie, Malaisie et ensemble du Pacifique.

Autrement dit : le tagalog des Philippines, le malais d’Indonésie, l’hawaïen, le maori, le malgache, soit six à sept cents langues au total, n’occupent ensemble qu’un dixième de la position dans l’arbre austronésien. Les neuf dixièmes restants de la diversité sont concentrés dans la vingtaine de langues autochtones parlées sur l’île de Taïwan.

« L’expansion austronésienne est l’un des plus grands chapitres de l’histoire humaine. Elle couvre la moitié du globe ; après s’être ramifiée depuis Taïwan, elle a laissé aux linguistes d’aujourd’hui l’un des arbres généalogiques les plus profonds. » (propos de Robert Blust, entretien de 2022)

Blust n’est pas le seul à défendre cette thèse. L’archéologue Peter Bellwood est arrivé à la même conclusion à partir de la culture matérielle10. En 2009, Russell Gray, Alexei Drummond et Simon Greenhill, de l’Université d’Auckland en Nouvelle-Zélande, publièrent dans Science une analyse phylogénétique bayésienne des données lexicales de 400 langues, qui situe la diffusion austronésienne depuis Taïwan à environ 5230 ans avant le présent11. L’équipe de Chung Kuo-fang à l’Academia Sinica a emprunté une autre voie, celle de l’ADN végétal : en analysant l’ADN du mûrier à papier, plante centrale dans la fabrication du tapa, entre l’Asie de l’Est et le Pacifique Sud, elle a constaté que les haplotypes océaniens provenaient du sud de Taïwan12.

Quatre voies indépendantes : diversité linguistique, culture matérielle archéologique, phylogénie bayésienne, ADN végétal. Toutes convergent vers la même conclusion.

⚠️ Point de vue controversé

Tous les chercheurs n’acceptent pas cette conclusion. Martin Richards, de l’Université de Cambridge, et d’autres spécialistes de génétique archéologique ont proposé qu’après la période glaciaire, il y a environ 8000 ans, la montée du niveau de la mer aurait entraîné une expansion démographique en Indonésie, déterminant plus tôt encore la composition génétique de l’Océanie. La diffusion linguistique pourrait donc relever d’une « diffusion culturelle » (des populations locales adoptant une langue venue d’ailleurs) plutôt que d’une « migration de population ».

Ce débat reflète davantage les limites méthodologiques de la préhistoire que l’effondrement de la thèse elle-même. Même en acceptant la correction de Richards, la conclusion linguistique selon laquelle « les langues austronésiennes se sont ramifiées depuis Taïwan » n’est pas ébranlée ; la vraie question ouverte est de savoir si « les personnes ont suivi les langues ».

Nusantara : un mot du XIVe siècle, une carte d’archipel

Pour comprendre la « pensée archipélagique », il faut d’abord comprendre un mot : Nusantara.

Ce mot se compose de deux racines. Nusa vient du vieux javanais et signifie « île » ; plus loin encore, il remonte au proto-malayo-polynésien *nusa, un mot des ancêtres austronésiens. Autrement dit, le concept d’« île » qui possède des cognats dans les langues autochtones de Taïwan demeure vivant dans chaque langue austronésienne. Antara est un emprunt au sanskrit qui signifie « entre », « intermédiaire ». Ensemble, Nusantara signifie « les îles de l’entre-deux », « l’archipel dispersé entre l’intérieur et l’extérieur »13.

Le terme apparaît pour la première fois dans des textes javanais du XIVe siècle, le Pararaton et le Nagarakretagama. En 1336, le premier ministre Gajah Mada de l’empire Majapahit, à Java oriental, prononça lors de son investiture le célèbre « serment de Palapa » (Sumpah Palapa) : « Je ne goûterai pas aux aliments épicés avant d’avoir conquis tout Nusantara »14.

À cette époque, Nusantara désignait les îles périphériques situées au-delà de Java : Sumatra, Bornéo, Sulawesi, la péninsule Malaise, et même jusqu’à Luçon. L’Indonésie contemporaine continue d’utiliser ce mot pour désigner l’archipel lui-même : en 2022, lorsqu’elle annonça le déplacement de sa capitale, celle-ci fut nommée Nusantara15.

Mais l’usage de Nusantara dans cet article diffère de l’imaginaire territorial du nationalisme indonésien. Nous empruntons au mot son sens de géographie culturelle antérieur à l’État-nation moderne : un monde traversant la mer de Chine méridionale et le Pacifique occidental, composé de plus de 24 000 îles, où les personnes, les objets, les langues et les croyances circulaient plus fréquemment entre îles qu’entre continent et îles.

Sur cette carte, Taïwan n’est pas en périphérie. Elle en est l’extrémité nord-est.

Le témoignage vivant de Lanyu : deux peuples intelligibles à 60 %

Si le voyage du jade de Hualien est une « preuve morte » (un artefact exhumé), l’histoire de Lanyu est une « preuve vivante ».

Lanyu abrite le seul des 16 peuples autochtones de Taïwan à avoir conservé une culture maritime complète : les Tao, anciennement appelés Yami. Ils construisent des bateaux assemblés par planches, célèbrent le festival des poissons volants et bâtissent des maisons semi-enterrées pour résister aux typhons.

Depuis le village de Hongtou, à l’extrémité sud de Lanyu, il suffit de regarder vers le sud : à 82 km se trouvent les îles Batanes des Philippines. Le peuple qui y vit s’appelle les Ivatan.

La langue tao et l’ivatan partagent environ 60 % de vocabulaire intelligible16.

Ce n’est pas une simple « similarité culturelle ». C’est le degré de proximité de deux peuples qui formaient autrefois un même groupe et ne se sont séparés qu’il y a quelques siècles. À titre de comparaison : le hokkien taïwanais et le cantonais partagent environ 40 à 50 % de vocabulaire ; la proximité entre tao et ivatan est plus élevée.

L’histoire orale des Tao est explicite : leurs ancêtres vivaient autrefois sur l’île d’Itbayat, dans les Batanes, avant de migrer vers le nord et de s’installer à Lanyu il y a plusieurs siècles. Les archéologues qui ont fouillé des sépultures préhistoriques à Lanyu y ont trouvé des jades, des jarres en terre cuite, des perles de verre et d’agate, dont la composition correspond presque entièrement aux objets découverts dans les sites contemporains des Batanes17.

Depuis les années 1990, des Tao se sont rendus à plusieurs reprises aux Batanes pour y rechercher leurs racines. À Itbayat, ils ont retrouvé des parents avec lesquels la communication linguistique était directe : séparés depuis plusieurs siècles, ils se comprennent encore si chacun parle lentement. Les ancêtres communs, le vocabulaire commun et les techniques de navigation communes n’ont jamais été coupés par la mer18.

📝 Note curatoriale

Dans le cadre chinois, le voyage de retour aux sources des Tao serait décrit comme « un échange transnational des peuples autochtones de Taïwan ». Mais dans le cadre archipélagique, l’histoire est tout autre : c’est une famille séparée par un détroit il y a mille ans qui reprend contact avec sa parenté. Le mot « transnational » est lui-même une invention des États-nations du XXe siècle : pour les personnes qui, il y a 4000 ans, naviguaient en bateaux assemblés sur le détroit de Bashi, les deux rives nord et sud appartenaient à une même maison.

La langue tao comme l’ivatan appartiennent à la branche malayo-polynésienne des langues austronésiennes ; leur relation avec les langues des 15 autres peuples autochtones de l’île principale de Taïwan, relevant des neuf grandes branches « formosanes », est plus lointaine. Autrement dit : les Tao sont plus proches des Ivatan de Batanes que des Amis de Taïwan19.

C’est le témoignage vivant du « continuum archipélagique ». Les frontières nationales sont des divisions politiques et géographiques, mais les langues et les filiations ne reconnaissent pas les passeports.

La base de données archipélagique : comment l’art contemporain complète la carte

La recherche universitaire et les fouilles archéologiques ont accumulé les preuves de l’« archipel ». Mais pour que cette carte entre dans la conscience des Taïwanais contemporains, il ne suffit pas de publier des articles scientifiques. Elle doit être écrite, exposée, traduite et transmise en continu.

En 2016, le critique d’art taïwanais Cheng Wen-chi, fondateur de la revue d’art en ligne No Man’s Land (NML, Shuwei Huangyuan), participa à Yogyakarta à un colloque intitulé « Revisiting Malaya 2.0 ». La conférence explorait les liens politiques et historiques de pensée du monde malais. De retour à Taïwan, il lança un projet pluriannuel intitulé « Nusantara Archive », ou « base de données archipélagique »20.

Le cœur de ce projet était de « compléter la carte par le commissariat d’exposition ». NML invita des artistes de Malaisie, de Singapour, d’Indonésie et des Philippines à venir en résidence à Taïwan, et envoya aussi des commissaires taïwanais à Kuala Lumpur, Penang et Yogyakarta : résidences, traductions et productions communes dans les deux sens. Dans la présentation du projet, Cheng Wen-chi écrivait :

« Bien que “l’archipel” soit un dispositif composé de l’“île” (nusa), au centre de Java médiéval, et de l’“autre” (antara)… lorsqu’il renvoie à une base de données régionale incluant Taïwan, on peut dire qu’il incarne une perspective textuelle “méta” semblable à celle de No Man’s Land. »21

À partir de 2017, NML publia plusieurs dossiers : le no 34, « Hermeneutics of Nusantara » ; le no 12, « Twinning the Wastelands » ; le no 21, « Recalling Islands » ; le no 47, « Legible Singapore / Nusantara in Future Tense ». Parmi les artistes invités figuraient les Malaisiennes Okui Lala, Hoo Fan Chon, Au Sow Yee, Wensu Wong, ainsi que le Singapourien Ng Ting Kuan et Zikri Rahman de la librairie de rue Buku Jalanan.

Ces artistes partagent une méthode : suivre les circulations interinsulaires à partir d’objets concrets.

Okui Lala prend le « hokkien » comme point d’entrée. Elle demande : comment cette langue issue du minnanais est-elle devenue le taïwanais à Taïwan, le hokkien en Malaisie, le Hokkien en Indonésie et le Bahasa Hokkien à Singapour ? Chaque branche a sa grammaire, ses emprunts et ses tons propres, mais lorsque les locuteurs se rencontrent, ils en comprennent encore une grande partie.

Hoo Fan Chon prend le « tilapia » comme point d’entrée. Ce poisson africain fut rapporté de Singapour à Taïwan en 1946 par deux soldats taïwanais, avant de devenir l’un des piliers de l’aquaculture taïwanaise. Il demande : lorsqu’un poisson franchit les frontières, traverse la guerre, change de nom d’espèce et devient toute une industrie, quelle est son identité ?

💡 Le saviez-vous ?

Dans le cadre archipélagique de No Man’s Land, Taïwan est repositionné comme extrémité nord-est du monde malais + extrémité nord-ouest du Pacifique. Sous cet angle, ses voisins les plus naturels sont Penang, Kuala Lumpur, Jakarta, Manille et Singapour. Un rédacteur taïwanais nommé Cheng Wen-chi, avec des personnes nommées Chai Chang Hwang (Malaisie), Suzy Sulaiman (Penang), Syafiatudina (Yogyakarta) et Alecia Neo (Singapour), travaille depuis plus de dix ans à compléter cette carte.

Dans la note éditoriale du no 34 de NML, Cheng Wen-chi cite la réflexion de la chercheuse indonésienne Ng Yueh Ping sur la « comparaison » :

« Le processus qui consiste à relativiser les expériences de différents lieux ne doit pas seulement servir à comprendre des connaissances ; il doit véritablement établir un lien avec sa propre histoire. »22

Il cite aussi Benedict Anderson dans A Life Beyond Boundaries :

« La comparaison n’est pas une méthode ni même une technique académique, mais une stratégie discursive (Comparison is not a method or even an academic technique; rather, it is a discursive strategy). »23

Faire de l’« archipel » une stratégie discursive signifie ceci : nous n’avons pas besoin de décider d’abord à quel grand cadre Taïwan appartient : chinois, est-asiatique, austronésien, malais, pacifique. Nous pouvons circuler entre ces cartes, les comparer, les mettre en regard, et voir à travers chacune un autre aspect de Taïwan.

Voir trois cartes à la fois : le vrai sens de SSODT

À ce stade, la thèse centrale de cet article est déjà formée : Taïwan peut être inscrit simultanément sur trois cartes, et les trois sont vraies.

Première carte : le cadre chinois. 1683, administration Qing ; 1895, traité de Shimonoseki ; 1949, après-guerre : cette chronologie a façonné la couche la plus épaisse du Taïwan actuel. Minnanais, hakka, lignages han, croyances de temples, culture du riz, éducation calligraphique : tout cela relève de cette base. Cette carte n’est pas fausse.

Deuxième carte : le foyer originel austronésien. Depuis environ 5230 ans, Taïwan est le point de plus grande diversité de la famille linguistique la plus largement dispersée sur Terre. Le principe de diversité de Blust, l’analyse bayésienne de Gray et l’ADN du mûrier à papier étudié par Chung Kuo-fang, trois voies indépendantes, conduisent à la même conclusion. L’intelligibilité lexicale de 60 % entre Lanyu et Batanes en est un témoignage vivant. Cette carte n’est pas fausse non plus.

Troisième carte : l’extrémité nord-est du monde malais Nusantara. Les jades de Beinan apparaissent déjà il y a 3500 ans dans des sites archéologiques de Luçon, du Vietnam et de Thaïlande. Depuis dix ans, la « Nusantara Archive » de Cheng Wen-chi a fait entrer cette carte dans la conscience contemporaine par le commissariat d’exposition. Faites pivoter la carte vers le sud : Taïwan est le point le plus septentrional d’un monde de 24 000 îles. Cette carte n’est pas fausse elle non plus.

Ces trois cartes ne forment pas un choix exclusif. Elles correspondent à des échelles temporelles et à des niveaux sociaux différents du réel taïwanais. La première raconte les 350 dernières années ; la deuxième, les 5000 dernières ; la troisième, l’échelle horizontale des échanges culturels.

La vraie question n’est pas « à quel lieu appartient Taïwan », mais « avons-nous conscience de l’existence simultanée de ces trois cartes ? ». Pendant longtemps, les manuels scolaires n’ont enseigné que la première, évoqué vaguement la deuxième et totalement omis la troisième. Ce que veut faire cet article, c’est remettre les deux dernières cartes sur la table.

La « diplomatie austronésienne » du gouvernement : un début limité mais réel

Compléter la carte ne relève pas seulement du monde académique ou artistique. Le système diplomatique taïwanais utilise lui aussi le concept de “peuples austronésiens” pour construire des liens avec les États insulaires du Pacifique.

Depuis 1993, Taïwan participe au Forum des îles du Pacifique (Pacific Islands Forum, PIF) comme « partenaire de développement » (Development Partner), et dialogue régulièrement avec ses alliés diplomatiques comme Palaos, les Îles Marshall, Tuvalu et Nauru24. La Conférence internationale des peuples austronésiens, organisée tous les deux ans par le Conseil des peuples autochtones et le ministère des Affaires étrangères, en était à sa 15e édition en 2017. En mai 2025, le ministère des Affaires étrangères a soumis au Yuan législatif un rapport spécial qui inscrivait « l’association avec les pays de langues austronésiennes pour faire valoir une diplomatie de valeurs » dans sa diplomatie globale25.

⚠️ Point de vue controversé

Utiliser le « lien austronésien » comme outil diplomatique n’est pas sans problème. Des critiques soulignent que lorsque le gouvernement transforme le cadre austronésien en actif diplomatique, il risque de réduire l’espace des enjeux propres aux peuples autochtones de l’île : ceux-ci sont les porteurs vivants du « foyer originel », non des instruments d’alliance. L’Australie et la Nouvelle-Zélande ont suivi une voie plus mature : traiter d’abord les droits autochtones internes (terre, langue, autonomie), afin que la diplomatie austronésienne extérieure ait une substance. La diplomatie austronésienne de Taïwan a-t-elle priorisé les demandes des peuples autochtones eux-mêmes ? La question reste ouverte.

Malgré ces tensions, le simple fait que l’État reconnaisse le « lien austronésien » constitue déjà un signe de relâchement du récit unique du cadre chinois. Le Musée national de la préhistoire a ouvert son site principal de Kangle, à Taitung, en 2002, puis a rouvert en 2023 après une rénovation architecturale26. Le parc du site de Beinan est le seul parc archéologique à ciel ouvert de Taïwan ; son exposition permanente prend directement pour axe l’idée que « Taïwan est l’un des foyers originels des langues austronésiennes ». Ce sont les bases matérielles permettant aux trois cartes de coexister.

Compléter, non remplacer

Il faut ici le dire clairement : cet article ne cherche pas à prouver que “Taïwan n’est pas chinois”.

Les origines chinoises sont réelles. Les histoires des Minnan, des Hakka, des continentaux arrivés après 1949 et des nouveaux immigrants constituent la couche la plus immédiatement perceptible de la société taïwanaise contemporaine. Les caractères chinois, le calendrier lunaire, les temples, les banquets populaires : rien de cela ne peut ni ne doit être nié.

Ce que cet article veut dire est autre chose : le cadre chinois n’est pas le seul système de coordonnées de Taïwan. Il est une carte parmi d’autres, non la totalité des cartes.

Réinscrire les deux autres cartes vise à permettre une compréhension plus complète du Taïwan réel, non à remplacer la première. Lorsque nous voyons les trois cartes simultanément :

  • Le site de Beinan cesse d’être un « vestige préhistorique à la périphérie du monde chinois » et redevient un nœud central du réseau commercial de la mer de Chine méridionale.
  • Les Tao de Lanyu cessent d’être « une minorité ethnique de Taïwan » et redeviennent des porteurs vivants de la famille austronésienne + une famille millénaire du détroit de Bashi.
  • La Nusantara Archive de Cheng Wen-chi cesse d’être « un petit projet artistique marginal » et redevient une pratique contemporaine de production de savoir Nusantara.
  • La diplomatie austronésienne du gouvernement, même lorsqu’elle comporte une part d’instrumentalisation diplomatique, redevient une déclaration politique reconnaissant l’existence de la carte archipélagique.

Chaque carte transforme notre manière de nous regarder nous-mêmes.

📝 Note curatoriale

La prochaine fois que vous marcherez dans les rues de Manille, Jakarta, Penang ou Singapour, tentez cette petite expérience : écoutez les gens parler. Si vous connaissez un peu de taïwanais, quelques mots de langues autochtones et du hokkien simple, vous entendrez partout dans ces villes des mots que vous comprenez. « nasi » signifie riz, « mata » œil, « mata-hari » soleil, « pulau » île, « nusa » île : ces mots ont des cognats dans les langues des Amis, des Kavalan, des Tao et des Paiwan de Taïwan. Une ligne invisible descend de l’île de Taïwan avec les courants dérivés du Kuroshio et relie plusieurs centaines de millions de personnes.

Conclusion : commencer par une rotation de trente degrés

Revenons au geste du début : ouvrez une carte et faites pivoter Taïwan de 30 degrés dans le sens horaire.

Faites pointer le détroit de Bashi vers le bas, transformez les îles Batanes en voisines du sud, placez Lanyu au milieu d’une route maritime, reliez les montagnes de Hualien aux montagnes des Philippines dans un même arc insulaire est-asiatique.

Ce que vous voyez alors, c’est le point de vue des dispersions linguistiques d’il y a 5000 ans, celui des artisans du jade qui confiaient des anneaux-oreilles à des bateaux de commerce transmaritime il y a 4000 ans, celui des Tao migrant vers le nord depuis Itbayat il y a mille ans, celui de Gajah Mada regardant vers le nord lorsqu’il prononça le serment de Palapa au XIVe siècle, et celui de Cheng Wen-chi décidant, après un colloque à Yogyakarta en 2016, de créer une base de données archipélagique.

Cette carte a toujours été là. Elle ne remplace pas l’autre carte, celle du cadre chinois. Elle demande simplement à être vue en même temps.

La prochaine fois que quelqu’un vous demandera « à quel lieu Taïwan appartient-il vraiment ? », vous pourrez répondre ainsi : à quel lieu ? À trois cartes en même temps. À la marge chinoise, au foyer austronésien, à l’extrémité nord-est de Nusantara. Ce n’est qu’en voyant les trois cartes ensemble que l’on voit le Taïwan réel.

Sources des images

Pour aller plus loin

Le pilier de pierre en forme de lune du parc du site de Beinan est un vestige emblématique de la culture de Beinan, datée de 5300 à 2300 ans avant le présent. Plus de 5000 objets en jade ont été exhumés du site de Beinan ; certains ont ensuite été retrouvés par les archéologues dans des sites préhistoriques des Philippines, du Vietnam et de Thaïlande.

Fragment de poterie Lapita à décor dentelé imprimé, exhumé sur le site de Bourewa aux Fidji. La technique décorative des poteries Lapita remonte au nord de Luçon, dont les racines pointent à leur tour vers les poteries rouges à décor cordé de la culture de Dapenkeng à Taïwan : l’une des chaînes matérielles les plus complètes de la théorie de la « sortie de Taïwan » des langues austronésiennes.

Références

  1. Les mystères de la culture préhistorique taïwanaise : le jade taïwanais qui a traversé les millénaires et parcouru dix mille lis — Article de vulgarisation de Science and Technology Vista du ministère des Sciences et Technologies, décrivant comment le jade de Fengtian, Hualien, a circulé par commerce maritime vers les sites préhistoriques de Luçon, Palawan, du Vietnam, du Cambodge et de Thaïlande.
  2. Site de Beinan — Article Wikipédia sur le site de Beinan, décrivant l’établissement préhistorique découvert fortuitement en 1980 lors des travaux de la ligne ferroviaire du Sud, daté de 5300 à 2300 ans avant le présent.
  3. Nouveau point fort de l’exposition du site de Beinan : lancement de « Commerce maritime du jade taïwanais » — Communiqué de presse 2024 du ministère de la Culture annonçant l’ouverture d’une nouvelle unité d’exposition au parc du site de Beinan.
  4. Le « jade taïwanais » exporté outre-mer — Article de Science and Technology Vista détaillant les ateliers préhistoriques de jade exhumés sur le site de Cigan, à Hualien, et leurs techniques de production.
  5. Bellwood, Peter, & Dizon, Eusebio. (2005). The Batanes Archaeological Project and the "Out of Taiwan" Hypothesis for Austronesian Dispersal. Journal of Austronesian Studies, 1(1), 1-33. — Résultats du projet archéologique mené de 2002 à 2005 par l’Université nationale australienne, le Musée national des Philippines et l’Université des Philippines.
  6. Lapita culture - Wikipedia — La forte similarité entre les poteries Lapita et les poteries du site de Nagsabaran à Luçon constitue l’une des preuves de culture matérielle de la théorie de la « sortie de Taïwan ».
  7. Lapita culture | Polynesia, Melanesia, Micronesia — Article de synthèse de Britannica sur les routes de diffusion de la culture Lapita, de 1600 à 500 avant notre ère.
  8. Blust, Robert. (1984). The Austronesian Homeland: A Linguistic Perspective. Asian Perspectives, 26(1), 45-67. — Article fondateur de Blust qui pose les bases linguistiques de l’hypothèse de la « sortie de Taïwan » des langues austronésiennes.
  9. An Interview with Professor Robert Blust: "Austronesian Expansion Out of Taiwan is One of the Greatest Chapters in Human History" — Entretien de 2022 dans Taiwan Insight où Blust expose lui-même la logique de l’argument selon lequel neuf des dix grandes branches austronésiennes se trouvent à Taïwan.
  10. Bellwood, Peter. (2017). First Islanders: Prehistory and Human Migration in Island Southeast Asia. Wiley-Blackwell. — Ouvrage représentatif dans lequel Bellwood défend systématiquement la théorie de la « sortie de Taïwan » à partir de la culture matérielle archéologique.
  11. Gray, R. D., Drummond, A. J., & Greenhill, S. J. (2009). Language Phylogenies Reveal Expansion Pulses and Pauses in Pacific Settlement. Science, 323(5913), 479-483. — Analyse phylogénétique bayésienne de 400 langues austronésiennes, estimant la diffusion depuis Taïwan à environ 5230 ans avant le présent.
  12. L’ADN végétal porte aussi l’histoire : l’histoire migratoire austronésienne racontée par le mûrier à papier — Entretien de l’Academia Sinica présentant les recherches de l’équipe de Chung Kuo-fang, qui utilisent l’ADN du mûrier à papier pour soutenir la théorie de la « sortie de Taïwan » depuis la biogéographie.
  13. Nusantara (term) - Wikipedia — Étude étymologique complète du terme Nusantara : vieux javanais nusa (« île ») + emprunt sanskrit antara (« entre »).
  14. Majapahit - Wikipedia — Article sur l’empire Majapahit de Java oriental au XIVe siècle, incluant le contexte historique du « serment de Palapa » prononcé par Gajah Mada en 1336.
  15. Nusantara and its changing meanings — Article de l’agence nationale indonésienne Antara retraçant l’évolution du terme Nusantara, du concept territorial du XIVe siècle au nom de la nouvelle capitale annoncée en 2022.
  16. Tao - Wikipédia — Article Wikipédia sur les Tao, indiquant une similarité lexicale d’environ 60 % entre la langue tao et celle des habitants du nord des îles Batanes.
  17. L’histoire de Lanyu et de l’île Batan — Dossier du Comité des documents autochtones décrivant la correspondance entre les jades, jarres, perles de verre et d’agate exhumés à Lanyu et la culture matérielle des sites contemporains de Batanes.
  18. Les ancêtres des Tao enterrés aux Philippines il y a mille ans ; leurs descendants partent à Batanes sur leurs traces — Reportage de The News Lens sur les voyages de retour aux sources organisés par des Tao à Batanes depuis les années 1990.
  19. Peuples austronésiens - Wikipédia — Article sur les peuples austronésiens, indiquant que la langue tao appartient au malayo-polynésien et entretient une relation plus lointaine avec les neuf branches formosanes de l’île principale de Taïwan.
  20. Hermeneutics of Nusantara 群島詮釋學 — Dossier no 34 de No Man’s Land (NML), septembre 2017, avec la note éditoriale dans laquelle Cheng Wen-chi lance officiellement le projet « Nusantara Archive ».
  21. Cheng Wen-chi, « Note éditoriale de Hermeneutics of Nusantara », No Man’s Land, no 34, septembre 2017. Voir le dossier complet du no 34 de No Man’s Land.
  22. Ng Yueh Ping, « L’expérience d’Okinawa : la relation entre intellectuels et population », citée par Cheng Wen-chi dans la « Note éditoriale de Hermeneutics of Nusantara », No Man’s Land, no 34.
  23. Anderson, Benedict. (2016). A Life Beyond Boundaries: A Memoir. Verso. — Autobiographie de Benedict Anderson, où il propose la méthode de la « comparaison comme stratégie discursive », citée par Cheng Wen-chi dans le no 34 de NML.
  24. La diplomatie austronésienne de Taïwan — Présentation par le Centre des affaires internationales autochtones de l’Université nationale Dong Hwa de la participation de Taïwan au Forum des îles du Pacifique (PIF) depuis 1993.
  25. Ministère des Affaires étrangères de la République de Chine, Rapport spécial « Planification et stratégie pour appliquer le concept de diplomatie globale en association avec les pays de langues austronésiennes afin de promouvoir une vision de diplomatie de valeurs », Commission des affaires étrangères et de la défense nationale, 3e session de la 11e législature du Yuan législatif, 7 mai 2025.
  26. Le Musée national de la préhistoire de Taïwan est de retour : relire les objets architecturaux depuis le point de vue curatorial — Article de 2023 du magazine La Vie sur la rénovation architecturale du site principal de Kangle du Musée de la préhistoire et sa réouverture au public en mai.
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archipel langues austronésiennes Nusantara histoire insulaire de Taïwan peuples autochtones géographie culturelle
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