En 30 secondes : Shih Ming-teh fut emprisonné à deux reprises, passant au total plus de vingt-cinq ans derrière les barreaux. Après l'incident de Kaohsiung en 1979, il refusa de plaider coupable devant le tribunal militaire, demanda lui-même la mort, et fut finalement condamné à la prison à vie. Après sa libération, il contribua à renforcer le Parti démocrate progressiste (DPP) et en assura la présidence de 1994 à 1996. En 2006, il lança le mouvement des Chemises rouges, rassemblant un million de personnes contre la corruption du président Chen Shui-bian, levant ainsi le drapeau contre la cause même pour laquelle il avait autrefois combattu. Le 15 janvier 2024, il mourut d'un cancer du foie le jour de son 83e anniversaire.
La première porte de prison à vingt et un ans
En 1962, Shih Ming-teh fut arrêté pour sa participation à des activités d'une organisation politique et condamné à la prison à vie.1 Il avait alors vingt et un ans. Taïwan vivait encore sous la férule de la loi martiale, et le sort des prisonniers politiques dépendait davantage de la volonté du pouvoir en place de toute procédure légale.
Il passa treize ans dans les prisons de l'île de Green Island et de Taïwan continentale. En 1975, à la mort de Tchang Kaï-chek, le gouvernement déclara une amnistie générale, et Shih Ming-teh fut libéré.2 Il avait alors trente-quatre ans : la moitié de sa jeunesse s'était écoulée derrière les barreaux.
L'été derniers des dissidents
À la fin des années 1970, le mouvement dissident taïwanais, porté par la pression internationale et les aspirations à la réforme intérieure, trouva un espace d'action relativement plus large. Shih Ming-teh devint l'un des organisateurs centraux de ce mouvement, s'activement employant à tisser des liens entre les réformateurs de tout le pays.
En 1979, il participa à la fondation du magazine Formosa (《美麗島》).3 Cette publication, qui prônait la réforme démocratique et la défense des droits de l'homme, devint rapidement le bastion intellectuel du mouvement dissident, reliant à travers Taïwan des opposants qui ne se connaissaient pas. Rétrospectivement, cet été et cet automne étaient chargés des courants souterrains qui précèdent la fin d'une époque.
Kaohsiung, le 10 décembre 1979
Le 10 décembre 1979, Journée internationale des droits de l'homme, le magazine Formosa organisa un rassemblement pour les droits de l'homme à Kaohsiung. La foule se massa, les tensions montèrent, et la situation dégénéra en une violente confrontation entre les forces antiémeutes et les manifestants : c'est ce que l'histoire retient sous le nom d'« incident de Kaohsiung ».3
Après les faits, Shih Ming-teh prit la fuite sous un déguisement, se cachant pendant plusieurs semaines avant d'être finalement arrêté.1 Le gouvernement du Kuomintang lança des arrestations massives, poursuivant pour sédition les membres clés du magazine Formosa ; Shih Ming-teh fut désigné comme le cerveau de l'affaire.
Ce plaidoyer adressé à l'histoire
Le 28 mars 1980, Shih Ming-teh monta à la barre du tribunal militaire pour sa déclaration finale.
Il avait initialement rédigé un « testament politique » de soixante mille caractères, qu'il comptait lire à l'audience. Mais quelques semaines auparavant, la famille de Lin Yi-hsiung avait été massacrée à Taipei : sa mère et ses deux filles jumelles avaient été tuées, sa femme grièvement blessée.4 Apprenant la nouvelle, Shih Ming-teh renonça aux soixante mille caractères et prit directement la parole :
« Condamnez-moi à mort ! Je vous en supplie ! Je vous en supplie ! »5
Ce plaidoyer de soixante mille caractères fut par la suite publié sous le titre Le Testament politique de Shih Ming-teh. Il y écrivait : « Je n'ose espérer obtenir un jugement équitable devant cette « cour » terrestre, mais je crois sans la moindre doute que la cour de l'histoire me rendra un jour justice ! »5
Le tribunal prononça finalement la sentence : prison à vie. C'était la deuxième fois que Shih Ming-teh était condamné à perpétuité. En prison, il entama une grève de la faim pour protester contre l'iniquité du procès et fut nourri de force plus de trois mille fois.1 En 1990, à mesure que l'environnement politique taïwanais évoluait, il recouvra sa liberté, après un total de plus de vingt-cinq ans d'incarcération cumulée.1
📝 Note du curateur : Quand Shih Ming-teh dit « condamnez-moi à mort », cette phrase semble en surface relever de l'autodestruction, mais dans le contexte du tribunal, elle constitue en réalité un rejet de toute la logique du procès — il refusait de reconnaître à cette cour la moindre autorité morale de le « condamner » à quoi que ce soit. L'homme jugé se retrouvait ainsi, par sa hauteur morale, à dominer le tribunal du regard. Si l'incident de Kaohsiung est devenu un tournant majeur de la transition démocratique taïwanaise, cette scène du procès y est pour beaucoup.
La libération et les années de construction du DPP
En 1986, alors que Shih Ming-teh était encore en prison, le Parti démocrate progressiste (DPP) proclama sa fondation alors que l'interdiction des partis n'avait pas encore été levée.6 Après sa libération, il consacra toute son énergie au renforcement de ce parti et en assura la présidence de 1994 à 1996.6 Son autorité provenait en partie d'un historique de sacrifices incontestable, et en partie d'une rare ténacité dans la défense de ses principes.
En 2000, Shih Ming-teh quitta volontairement le DPP — il ne fut pas exclu, il choisit de partir.2
2006 : lever le drapeau contre son propre parti
En 2006, les scandales de corruption du président Chen Shui-bian, membre du DPP, éclatèrent les uns après les autres. Shih Ming-teh lança à titre personnel le « Mouvement des millions de citoyens contre la corruption », vêtu de rouge sur l'avenue Ketagalan, exigeant la démission du président.7 Les Chemises rouges protestèrent dans les rues de Taipei pendant plus d'un mois, attirant des centaines de milliers de participants.
La critique courante le disant déshonoré en fin de carrière, réduit au rôle d'instrument du camp bleu (Kuomintang), fut formulée publiquement par Koo Kwang-min, qui le qualifia de « déshonoré sur la fin ».2
Cette critique repose sur un raisonnement problématique : Shih Ming-teh avait passé vingt-cinq ans en prison, non pas pour servir un parti, mais pour défendre un principe — tout dirigeant politique, quel que soit son bord, qui s'engage dans la corruption doit être combattu. Quand le DPP, une fois au pouvoir, commit ce qu'il jugeait inacceptable, il s'opposa au DPP. Le parti avait changé de position ; sa logique, elle, n'avait pas bougé.
Il s'exprima ainsi sur la souveraineté de Taïwan : « Taïwan devrait être indépendant, et de fait il l'est depuis plus de trente ans ; son nom actuel est la République de Chine. »5 Pour lui, cette souveraineté n'appartenait à aucun parti et n'avait besoin d'aucun parti pour la défendre.
Les dernières années : quand la logique finit par triompher
Le mouvement des Chemises rouges s'acheva sans que Chen Shui-bian ne démissionne, et Shih Ming-teh subit pendant de nombreuses années les attaques soutenues des partisans du DPP, les étiquettes de « traître » et d'« instrument du camp bleu » lui collant à la peau.
La lecture courante voulait qu'il eût été déshonoré en fin de carrière et fût devenu le pion des forces anti-indépendantistes. Mais le cours des événements offrit une autre interprétation — en 2009, Chen Shui-bian fut reconnu coupable dans l'affaire de corruption et incarcéré.2 Le jugement politique qui avait conduit à accuser le président de corruption et à exiger sa démission fut finalement confirmé sur le plan judiciaire. Ses méthodes furent critiquées, ses motivations suspectées, mais la thèse centrale — « un dirigeant corrompu doit être combattu, quel que soit son parti » — reçut du temps un verdict singulier : sa conclusion était juste, seul l'homme était au mauvais endroit.
Par la suite, Shih Ming-teh se retira progressivement du devant de la scène médiatique. Sa santé déclina d'année en année, mais il accordait encore régulièrement des interviews, s'exprimant sur la souveraineté taïwanaise et l'évolution politique, fidèle à ce critère de jugement qui n'avait jamais varié selon les partis.
Le 15 janvier 2024
Le 15 janvier 2024, à l'aube, Shih Ming-teh mourut d'un cancer du foie à l'hôpital général des Vétérans de Taipei, à l'âge de 83 ans.8 Ce jour était aussi celui de son anniversaire.
Né le 15 janvier 1941, il quitta ce monde le 15 janvier 2024.
Dans ce plaidoyer adressé à l'histoire, il avait écrit ces mots : « Chaque époque a ses dévoués. Les dévoués jouent toujours un rôle tragique… Le sentier étroit que les dévoués ont parcouru sera foulé par ceux qui les suivront, et deviendra une grande route. Les dévoués n'appartiennent pas à aujourd'hui, mais ils vivront dans demain ! »5
En 1980, cet homme de trente-neuf ans disait à la barre du tribunal : « Condammez-moi à mort. » En 2024, ce sentier étroit est-il devenu une grande route ? Les Taïwanais ont chacun leur réponse. Mais lui l'a parcouru jusqu'au bout, de son anniversaire à son anniversaire, quatre-vingt-trois années durant.
Pour aller plus loin : Incident de Kaohsiung — Les événements de 1979 à Kaohsiung | Mouvement des millions de citoyens contre la corruption | Musée national des droits de l'homme : archives du procès militaire de Kaohsiung
Références
- CNA : Shih Ming-teh, plus de 25 ans dans les geôles politiques, surnommé le Mandela de Taïwan (2024) — Retour complet sur la vie de Shih Ming-teh, incluant sa fuite sous déguisement, les plus de trois mille nourrages de force en prison et ses deux condamnations à perpétuité. Article de référence publié par CNA le jour de son décès.↩
- CNA : Décès de Shih Ming-teh et évaluation historique par le DPP (2024) — Comprend le contexte historique de son départ volontaire du DPP en 2000, la critique de Koo Kwang-min le qualifiant de « déshonoré sur la fin », ainsi que les évaluations du mouvement anti-Chen Shui-bian de 2006.↩
- Wikipédia : Incident de Kaohsiung — Chronologie complète de l'incident de Kaohsiung en 1979, incluant le contexte de la fondation du magazine Formosa, le déroulement des affrontements du 10 décembre et les arrestations massives qui suivirent.↩
- Wikipédia : Lin Yi-hsiung — Compte rendu du massacre de la famille de Lin Yi-hsiung le 28 février 1980, document historique majeur sur la terreur politique qui suivit l'incident de Kaohsiung, ayant directement influencé la déclaration de Shih Ming-teh au procès.↩
- CommonWealth Magazine : Décès de Shih Ming-teh — il y a 44 ans, il rédigeait un « testament politique » lors du procès historique de Kaohsiung (2024) — Contient les citations directes de Shih Ming-teh lors du procès militaire de 1980, notamment « Condamnez-moi à mort », « la cour de l'histoire me rendra justice » et « les dévoués n'appartiennent pas à aujourd'hui ».↩
- Wikipédia : Shih Ming-teh — Article biographique complet sur Shih Ming-teh, incluant le contexte de la fondation du DPP, sa présidence du parti (1994-1996) et un aperçu de sa carrière politique.↩
- Wikipédia : Mouvement des millions de citoyens contre la corruption — Compte rendu complet de l'organisation du mouvement des Chemises rouges en 2006, de l'ampleur des manifestations et de son impact politique.↩
- CNA : Shih Ming-teh meurt d'un cancer le jour de son 83e anniversaire (2024) — Reportage officiel sur le décès de Shih Ming-teh le 15 janvier 2024, confirmant un cancer du foie comme cause de mort et un âge de 83 ans. Premier article de CNA publié le jour du décès.↩