Aperçu en trente secondes
Qingtiangang, à Yangmingshan, paraît être une paisible prairie verdoyante. En réalité, c’est un « théâtre d’affrontements de volontés » traversant plus d’un siècle. Elle fut autrefois un terrain de chasse des Ketagalan, un site militaire majeur gardé par les « braves du Henan » sous les Qing, puis le vaste « pâturage d’Ōmine-tōge » sous la domination japonaise. Pourtant, lorsque cette prairie volcanique fut intégrée en 1985 à un parc national, les buffles d’eau qui avaient jusque-là coexisté avec les humains furent catégorisés comme « espèce exotique ». Durant l’hiver 2020, les clôtures installées par l’administration limitèrent leurs déplacements et entraînèrent finalement une mortalité massive. Cet article propose de traverser le brouillard du paysage touristique pour voir, derrière les blockhaus et les fils barbelés, une élégie du pouvoir et du vivant, ainsi que la question persistante : l’humain et la nature doivent-ils « coexister » ou être « administrés » ?
Strates historiques : du terrain de chasse autochtone au site militaire stratégique
Qingtiangang se trouve au nord du parc national de Yangmingshan, au centre du massif du Datun, entouré par le mont Zhuzi, le mont Qigu et le mont Huangzui 1. L’histoire de cette prairie est bien plus lourde que les pas des visiteurs modernes venus y prendre des autoportraits. Anciennement appelée « Niupu », « Daling » ou « Lingtouyan », elle a pu être, dès l’époque des Ketagalan des plaines — par exemple les communautés de Jinbaoli à Jinshan et de Masao à Shilin — un important terrain de chasse ou un couloir de liaison entre villages 2. Sous le règne de Jiaqing des Qing, des archives attestent déjà l’existence d’un pâturage bovin à cet endroit ; plus tôt encore, il pourrait y avoir eu des usages fonciers préindustriels liés au camphre, au thé ou à la production de charbon de bois 2.
📝 Note de curation : Ici, l’histoire n’est pas une chronologie, mais une « géologie du pouvoir » faite de strates superposées. Des moyens de subsistance des Ketagalan aux patrouilles des troupes Qing, puis aux expériences pastorales japonaises, chaque couche a défini un visage différent de cette prairie.
Sous les Qing, en raison de son relief stratégique, de sa capacité à dominer le bassin de Taipei et de ses connexions avec Jinshan, Tamsui et Keelung, Qingtiangang devint un point de cantonnement militaire important. Les soldats Qing qui y étaient stationnés étaient appelés les « braves du Henan » ; ils patrouillaient les zones de production de soufre pour prévenir l’extraction clandestine et laissèrent des traces défensives le long de la grande route de Jinbaoli, aussi appelée sentier historique Yulu. Des vestiges de campements Qing subsistent notamment dans le secteur de « Jixinlun » 3 4.
Après la cession de Taïwan au Japon en 1895, de nombreuses milices antijaponaises se replièrent ici, rassemblant un millier d’hommes pour tenir tête à l’armée japonaise pendant plusieurs mois. Les vestiges actuels de la « porte de la ville » témoignent de ces années de guerre 5. Sous la domination japonaise, les Japonais remarquèrent la topographie plane du site et y établirent en 1934 le « pâturage d’Ōmine-tōge ». Ils introduisirent l’herbe tapis comme fourrage, et le nombre de bovins dans l’ensemble de la zone atteignit, à son apogée, entre 1 700 et 3 000 têtes 6 5 7. À cette époque, Qingtiangang était la plus importante zone de pâturage privée du bassin de Taipei ; d’innombrables jeunes bouviers y menaient les troupeaux paître, formant un paysage pastoral singulier 7.
Après le transfert du gouvernement nationaliste à Taïwan, le site fut planifié en 1952 comme « pâturage de Yangmingshan » et confié à la gestion de l’Association des agriculteurs de Taipei, poursuivant sa fonction pastorale 5 7. Le nom de cette prairie passa également de « Ōmine-tōge » à « Qingtiangang », nom attribué par Chiang Ching-kuo, alors président, pour évoquer l’idée de « se dresser entre ciel et terre ». Il faisait aussi écho à l’« unité Qingtian » qui y était stationnée, conférant au lieu une forte portée symbolique militaire 4.
Le silence des blockhaus : un patrimoine militaire dissimulé
Beaucoup de visiteurs viennent à Qingtiangang en ne remarquant que les buffles d’eau à l’allure placide, sans guère apercevoir les onze blockhaus disséminés dans la prairie, dont six blockhaus circulaires et cinq ouvrages enterrés 6. Ces blockhaus furent pour la plupart construits après la Seconde Guerre mondiale ; il s’agissait d’installations anti-aéroportées mises en place par l’armée de terre pour se défendre contre des troupes parachutées 6 8. Pendant la période de loi martiale, Qingtiangang était une zone sous contrôle militaire, occupée par des unités de l’armée nationale, avec des extensions comprenant des forts anti-aéroportés, des abris pour chars, des casernes et des terrains d’entraînement 4.
En réalité, l’histoire de la militarisation de Qingtiangang est plus ancienne. Sous la domination japonaise, le site comptait déjà des abris antiaériens, des blockhaus souterrains et, selon certaines sources, plus de 2 000 trous de tir individuels 4. Aujourd’hui, les visiteurs peuvent encore suivre le sentier circulaire pour chercher les blockhaus nos 1, 3 et 4, ainsi que les vestiges militaires de la porte de la grande route de Jinbaoli ; certains blockhaus sont même dissimulés dans les herbes de miscanthus. Ces froides structures de béton armé racontent silencieusement les pressions stratégiques auxquelles Taïwan a été confrontée à différentes périodes de son histoire.
📝 Note de curation : Lorsque nous recherchons dans la prairie un arrière-plan photographique à l’esthétique « xiao qingxin », c’est-à-dire fraîche, légère et ingénue, nous marchons en réalité sur l’ossature défensive de la guerre froide. Cette coexistence du « tourisme ordinaire » et du « militaire extrême » est précisément l’une des tensions les plus réelles du paysage taïwanais.
Géologie volcanique et écologie : la vitalité de la prairie et le conflit autour des buffles
Qingtiangang se situe dans le groupe volcanique du Datun, sur un plateau formé par l’altération de roches pyroclastiques et d’andésite. Ses sols acides et bien drainés ont créé un milieu particulier favorable à la croissance de l’herbe tapis (Axonopus compressus) 9. Toutefois, les basses températures hivernales, les vents violents et les conditions d’altitude — environ 600 à 700 mètres — réduisent fortement la valeur nutritive des pâturages en hiver, ce qui constitue l’un des arrière-plans naturels de la mortalité des buffles d’eau en 2020 9 10.
Outre les buffles d’eau, la prairie de Qingtiangang est aussi l’habitat de nombreuses espèces indigènes. La principale raison pour laquelle le parc national classe les buffles d’eau parmi les « espèces exotiques » tient à leur possible impact sur la diversité des plantes indigènes. Les défenseurs de l’écologie avancent toutefois la notion d’« organisme de paysage culturel » : par leur broutage, les buffles d’eau maintiendraient l’ouverture du paysage prairial, empêcheraient efficacement l’invasion des fourrés et constitueraient un élément indispensable à la préservation de ce paysage 10 11.
Élégie sous les clôtures : la mortalité des buffles d’eau en 2020
Cette relation de coexistence vieille de plus d’un siècle subit un choc majeur durant l’hiver 2020. Après un incident survenu en 2018, lorsqu’un bovin blessa un visiteur, l’administration du parc de Yangmingshan installa le long du sentier central plusieurs kilomètres de clôtures en fil barbelé afin d’obtenir une « distance sociale optimale entre humains et buffles » 12 13 14. Bien que ce projet ait reçu le 20e Prix d’or de la qualité des travaux publics, il devint pour les buffles d’eau une « frontière de mort ».
En décembre 2020, le nord de Taïwan connut plusieurs jours consécutifs de pluie, d’humidité et de basses températures. Les buffles d’eau retournés à l’état semi-sauvage sur la prairie de Qingtiangang commencèrent à s’effondrer les uns après les autres. Au 23 décembre, 30 buffles étaient déjà morts 12 15 16. Au total, le nombre de buffles d’eau morts à Qingtiangang et dans les zones environnantes atteignit environ 50 individus, et le taux de mortalité dans la zone enclavée atteignit un temps 87 % 17 11. Le Bureau de protection animale de la ville de Taipei conclut préliminairement à une mort par « malnutrition » 12. L’administration du parc de Yangmingshan répondit qu’il s’agissait de « facteurs environnementaux naturels » 12.
Cette explication fut toutefois vivement critiquée par le Yuan de contrôle et par des organisations de conservation. Dans un communiqué du 20 février 2021, le Yuan de contrôle indiqua clairement : « La mort des buffles d’eau est liée à l’enclavement opéré par l’administration du parc de Yangmingshan et à la restriction de leur espace de vie ; il estime que l’administration du parc a commis une négligence ayant entraîné la mort d’animaux. » 18 19 Des défenseurs de la conservation soulignèrent que, sans les clôtures, les troupeaux auraient pu migrer librement vers des zones de plus basse altitude, à l’abri du vent, pour se nourrir ; c’est la « volonté de gestion » humaine qui a coupé leur chemin de survie 12 3 20 21.
📝 Note de curation : L’explication par la « mort naturelle » paraît bien pâle face aux clôtures en fil barbelé. Il ne s’agit pas d’une succession écologique, mais d’un blocage de la survie provoqué par des frontières de gestion.
Évolutions ultérieures et situation actuelle (2021-2026)
Après la mortalité des buffles d’eau, l’administration du parc de Yangmingshan ajusta sa stratégie de gestion. Certaines clôtures barbelées furent retirées ou remplacées par des clôtures sans barbes, des couloirs de migration furent ouverts pour les bovins, et des fourrages complémentaires tels que du foin et des blocs de sel furent fournis ; les abris à bovins furent également réparés afin d’aider les animaux à passer l’hiver. Des taureaux furent en outre castrés afin de contrôler la taille de la population 17 11.
En février 2026, la zone de Qingtiangang comptait environ 24 buffles d’eau, tandis que les secteurs de Dingshan et Shitiling en comptaient environ 32 17 22. L’administration du parc poursuit la « séparation entre humains et buffles » ainsi que le contrôle des populations, tout en discutant avec les communautés locales de solutions de coexistence, par exemple en subventionnant des clôtures électriques pastorales pour les agriculteurs afin de réduire les dégâts agricoles provoqués par les buffles descendant de la montagne. La fonction écologique des buffles d’eau comme « tondeuses naturelles » de la prairie demeure reconnue, mais les risques potentiels de conflits entre humains et animaux restent réels ; la recherche d’un modèle de coexistence plus pragmatique est toujours en cours 23 17 24 25.
Le sentier historique Yulu : clair de lune des porteurs de poissons et mutations d’une époque
Au bord de la prairie se cache une autre artère historique : le sentier historique Yulu, ou grande route de Jinbaoli. Cette ancienne voie, longue d’environ 30 à 41 kilomètres, était autrefois un axe de circulation majeur entre Jinshan et Shilin 26 27 2 28. Il y a cent ans, d’innombrables « porteurs de poissons » chargeaient les prises sur leurs épaules et partaient au clair de lune du village de pêcheurs de Huanggang, à Jinshan, franchissant Qingtiangang pour aller les vendre à Shilin 26 27.
Le sentier historique Yulu n’était pas seulement une artère économique, mais aussi un condensé de vie quotidienne et de culture. L’ancien chemin se divisait en plusieurs tracés, tels que la « route des braves du Henan », utilisée par les troupes Qing, et la « route des Japonais », construite par l’armée japonaise pour transporter des canons 2. Avec l’ouverture de la route Yangjin, l’ancien chemin s’est progressivement transformé en sentier de randonnée 29 30. Ces dernières années, l’administration du parc de Yangmingshan a continué à mener des travaux de restauration, permettant aux visiteurs de passer entre vestiges de pierre taillée et temples du Dieu du sol pour ressentir l’atmosphère des défrichements des premiers habitants Han 2.
📝 Note de curation : Le sentier historique Yulu symbolise la « circulation », tandis que la clôture impose l’« immobilité ». L’histoire centenaire de Qingtiangang est une tension permanente entre mouvement et interruption.
Conclusion : la prairie de qui ? La vie de qui ?
L’histoire de Qingtiangang est une lutte autour de la question : « qui a le droit de définir cette terre ? » Pour les peuples autochtones, c’est un terrain de chasse ; pour l’armée, une position défensive ; pour les agriculteurs, un pâturage ; pour les touristes, un haut lieu de photographie ; pour les autorités gestionnaires, un espace à « réguler ». Cette prairie porte des volontés multiples, souvent conflictuelles.
Lorsque nous posons dans la prairie avec des buffles d’eau, il faudrait peut-être nous souvenir de ces vies tombées au bord des clôtures. Qingtiangang n’est pas seulement une prairie : c’est un miroir qui révèle combien, dans sa quête d’ordre, l’humanité néglige souvent le besoin le plus élémentaire du vivant, celui de circuler. Les buffles d’eau ne sont pas une pure « espèce envahissante », mais le résultat d’un siècle de coexistence avec cette terre. Cependant, les conflits entre humains et animaux ainsi que les défis de gestion sont tout aussi réels. L’« incident de diffusion en direct 4K par Jingtoujun d’un couple ayant des relations sexuelles en plein air », survenu à la mi-mai 2026, a de nouveau suscité des débats sur la gestion de l’espace public et les limites du droit 31 32 33.
L’avenir de Qingtiangang exige non seulement des clôtures, mais un dialogue plus profond entre l’humain et la nature. Trouver un équilibre entre conservation écologique, bien-être animal et sécurité des visiteurs est une tâche commune placée devant nous. Peut-être qu’à travers une surveillance continue et le dialogue avec les communautés locales, nous pourrons trouver une voie de coexistence durable, afin que ces « cohabitants historiques » ne paient plus le prix des décisions humaines.
Références
- https://ws.moi.gov.tw/001/Upload/OldFile/newsfile/%E9%99%84%E4%BB%B61%20%E9%99%BD%E6%98%8E%E5%B1%B1%… — Voir les compléments dans le contenu du lien original↩
- https://hiking.biji.co/index.php?q=review&act=info&reviewid=21045 — Voir les compléments dans le contenu du lien original↩
- https://www.facebook.com/udnreading/posts/830729966574169/ — Publication Facebook publique↩
- https://www.ymsnp.gov.tw/ch/specialreport/seeker/3651 — Voir les compléments dans le contenu du lien original↩
- https://www.ttv.com.tw/info/view.asp?id=38266 — Voir les compléments dans le contenu du lien original↩
- https://hiking.biji.co/index.php?q=review&act=info&reviewid=45206 — Voir les compléments dans le contenu du lien original↩
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- https://tw.news.yahoo.com/%E8%BB%8D%E4%BA%8B%E5%A5%BD%E5%A5%BD%E7%8E%A9-%E5%A0%A1-%E8%AD%B7%E8%87%BA… — Reportage de Yahoo News↩
- https://pansci.asia/archives/204676 — Article spécialisé de PanSci↩
- https://www.ymsnp.gov.tw/main/index.aspx?Parser=2,11,17 — Voir les compléments dans le contenu du lien original↩
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- https://smctw.tw/8444/ — Voir les compléments dans le contenu du lien original↩
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- https://www.peopo.org/news/824137 — Voir les compléments dans le contenu du lien original↩
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- https://e-info.org.tw/node/240337 — Voir les compléments dans le contenu du lien original↩
- https://ourisland.pts.org.tw/content/5295 — Dossier de l’émission Our Island de PTS↩
- https://ourisland.pts.org.tw/content/5295 — Dossier de l’émission Our Island de PTS↩
- https://www.worldjournal.com/wj/story/121222/9504539 — Voir les compléments dans le contenu du lien original↩
- https://news.nextapple.com/lifestyle/20260515/BDFF44F01A4FE82846EE477D762BC6BC — Voir les compléments dans le contenu du lien original↩
- https://tw.news.yahoo.com/%E6%93%8E%E5%A4%A9%E5%B4%97%E6%83%85%E4%BE%B6%E6%BF%80%E6%88%B0%E5%85%A8%E… — Reportage de Yahoo News↩