Géographie

Comté de Kinmen : les 56 heures de 1949 qui ont déterminé le destin de Kinmen pendant 75 ans

Kinmen se trouve à seulement 1,8 km de l'île de Jiaoyu (Xiaojiao) près de Xiamen, et à 358 km de Taipei. En 1387, le fonctionnaire Zhou Dexing y construisit la forteresse de Kinmen, signifiant « solide comme une soupe d’or, bastion héroïque de la porte maritime ». Le 25 octobre 1949, à deux heures du matin, trois régiments communistes totalisant 9 086 hommes débarquèrent à Guningtou; les forces nationalistes résistèrent pendant 56 heures et repoussèrent l’invasion. Le 23 août 1958, à 17 h 30, pendant 44 jours, 474 910 obus tombèrent sur l’île de 151 km²; la règle du tir un jour sur deux persista pendant 21 ans. Aujourd’hui, 145 000 personnes sont enregistrées à Kinmen, et à quatre heures du matin, le nombre de bateaux du port de Shuitou à destination de Xiamen dépasse celui des avions au départ de l’aéroport de Songshan à Taipei. Le petit‑petit‑fils de Ye Huacheng attend depuis 67 ans des excuses.

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Comté de Kinmen : les 56 heures de 1949 qui ont déterminé le destin de Kinmen pendant 75 ans

30 secondes d’aperçu : Kinmen se situe à environ 1,8 km du point le plus proche de l’île de Jiaoyu (Xiaojiao) près de Xiamen, et à 358 km de Taipei — la guerre froide a placé un comté dans une position géographique qui n’était pas la sienne. En 1387, Zhou Dexing construisit la forteresse de Kinmen, dont le nom signifie « solide comme une soupe d’or, bastion héroïque de la porte maritime ». Le 25 octobre 1949, à deux heures du matin, trois régiments communistes totalisant 9 086 hommes débarquèrent à Guningtou; les forces nationalistes résistèrent pendant 56 heures et repoussèrent l’invasion. Si ces 56 heures n’avaient pas été tenues, le terme « les deux rives » n’existerait pas aujourd’hui. Le 23 août 1958, à 17 h 30, pendant 44 jours, 474 910 obus tombèrent sur l’île de 151 km², et la règle du tir un jour sur deux persista pendant 21 ans jusqu’au 1er janvier 1979, date de l’établissement des relations diplomatiques entre les États‑Unis et la Chine. De 1956 à 1992, la « administration militaire en zone de guerre » imposa un couvre‑feu à 22 h (à Matsu, 21 h). Aujourd’hui, 145 000 personnes sont enregistrées à Kinmen, et à quatre heures du matin, le nombre de bateaux du port de Shuitou à destination de Xiamen dépasse celui des avions au départ de l’aéroport de Songshan à Taipei. Le petit‑petit‑fils de Ye Huacheng attend depuis 67 ans des excuses.

Montage du paysage de Kinmen, incluant des vieilles maisons, la tour Juguang, des bunkers, le Wind Lion God, le mont Taiwu. Sleepingstar 2012‑2015, composition.

Voir Xiamen depuis Kinmen : le détroit de 1,8 km

Si vous vous tenez au point le plus au nord de l’île de Dadan, en regardant vers le nord, les gratte‑ciel de la ville de Xiamen semblent flotter directement sur l’horizon marin.

Le point le plus proche de Kinmen avec le continent est l’île de Jiaoyu (Xiaojiao) dans le district de Tong’an, Xiamen, à une distance en ligne droite d’environ 1,8 km[^1]. En partant de cette distance, Kinmen se trouve à 358 km de Taipei — près de 200 fois plus loin que de Xiamen. Si vous prenez le petit‑trois‑tunnel (Petite Triple Communication) en speed‑boat depuis le port de Shuitou, le trajet dure 45 minutes pour atteindre le port de Wutong à Xiamen ; en avion vers Songshan, le temps de vol plus les déplacements aéroport‑centre, l’enregistrement et les bagages remplissent une demi‑journée[^2].

Le fait géographique de Kinmen est : si proche du continent, mais pas un comté du continent ; si loin de Taipei, mais administrativement rattaché à Taipei.

Le nom administratif complet du comté est « Comté de Kinmen, Province du Fujian, République de Chine ». Il ne fait pas partie de la province de Taiwan, tout comme le comté de Lienchiang (Matsu) qui appartient également à la province du Fujian. Cette province a été « virtualisée » en 1996, simplifiée en 1998, et officiellement « dé‑missionnée » en 2019, mais sur les cartes d’identité et dans les systèmes d’enregistrement civil, les habitants de Kinmen sont encore désignés comme appartenant à la « Province du Fujian, Comté de Kinmen »[^3].

L’île principale de Kinmen couvre 134 km², à quoi s’ajoutent les îles de Lieyu (Petite Kinmen), Dadan, Erdan et Wuqiu, portant le total à 151,6 km². Le comté se compose de six municipalités : Jincheng (chef‑lieu), Jinhu, Jinsha, Jinning (quatre sur l’île principale), Lieyu (Petite Kinmen) et Wuqiu (une curiosité administrative, détaillée plus loin[^4]). La géologie est dominée par le granit; le mont Taiwu constitue la crête principale de l’île, culminant à 253 m, mais ce petit sommet a supporté la pluie d’obus de 44 jours en 1958.

Comprendre Kinmen nécessite de dépasser l’intuition « la géographie détermine l’appartenance ». Kinmen est un comté de Taiwan, mais n’a jamais fait partie de la géographie de Taiwan.

Tour Juguang, au nord de la porte de Jincheng, construite en 1952 dans un style palatial. Jadis symbole du « Jour de Juguang » pour l’éducation militaire, aujourd’hui l’un des monuments les plus emblématiques de Kinmen. Shoestring 2009.

Deux heures du matin : les 56 heures de Guningtou

Le 25 octobre 1949, à deux heures du matin, les forces communistes commencèrent le débarquement.

Cet été-là, la guerre civile chinoise était pratiquement terminée ; les troupes nationalistes perdaient du terrain sur le continent et se retiraient à Taiwan. En mai de la même année, Kinmen fut prise en charge par les forces nationalistes sous le commandement de Tang Enbo. En octobre, la bataille de Xiamen se solda par une victoire décisive des communistes, confirmant leur capacité de traversée maritime et renforçant leur moral. Le 28ᵉ armée reçut l’ordre de traverser la mer pour attaquer Kinmen.

Cette nuit-là, trois régiments communistes — le 244ᵉ régiment du 82ᵉ division du 28ᵉ armée, le 251ᵉ régiment du 84ᵉ division et le 253ᵉ régiment du 85ᵉ division — partirent de Xiamen et débarquèrent sur la rive nord du village de Guningtou et les environs de Lincuo. La première vague comptait environ 9 086 hommes[^5]. ⚠️ Ce chiffre provient des archives militaires nationales et des historiographies dominantes des deux rives ; après le débarquement, les conditions maritimes et le blocus nationaliste empêchèrent les vagues suivantes de toucher le rivage, et certaines estimations suggèrent que le nombre total d’hommes engagés, y compris ceux qui n’ont pas pu débarquer, aurait pu être plus élevé.

Le point crucial survint à l’aube. Après le débarquement, les communistes se divisèrent en trois axes vers la ville de Jincheng. La nuit, les combats furent extrêmement critiques. Le char M5A1 changea la donne. Les nationalistes ne disposaient alors que de trois chars légers M5A1 fournis par les États‑Unis (numéros 64, 65, 66). Le char 66 était déjà immobilisé à Guningtou avant le combat, mais devint le premier point d’appui de feu sur la plage[^6]. Les communistes, débarquant à pied, ne possédaient aucune arme antichar ; les trois chars sur le sable devinrent les héros du souvenir populaire sous le nom de « les chars qui sauvèrent Kinmen ».

Le 26 octobre, les forces nationalistes achevèrent le encerclement, confinant les communistes sur la rive nord de Guningtou ; le 27 octobre, à l’aube, les survivants tentèrent de traverser la mer pour fuir, mais furent anéantis dans les eaux peu profondes. Du débarquement à 2 h du matin du 25 jusqu’au matin du 27, 56 heures s’écoulèrent[^7]. Les archives militaires nationales rapportent plus de 15 000 prisonniers capturés ou tués[^8]. ⚠️ Ce chiffre dépasse le nombre de débarquants de la première vague, ce qui indique que les comptes incluent les pertes en mer, les blessés et les prisonniers capturés à différents moments. Nous présentons les données telles qu’elles figurent dans les archives nationales, tout en soulignant l’incohérence non résolue.

📝 Note du curateur : Lors de la cérémonie commémorative du 75ᵉ anniversaire de la bataille de Guningtou en 2024, le maire de Kinmen, Chen Fuhai, prononça la phrase officielle « Souvenez‑vous de l’histoire, chérissez la paix, défendez la souveraineté ». Cette formule, souvent perçue comme un simple texte administratif, masque la véritable portée historique de la bataille. En été‑automne 1949, les communistes avaient déjà « libéré » la quasi‑totalité du continent ; si Kinmen était tombée, le pont maritime entre Xiamen et le détroit de Taiwan aurait été ouvert, rendant la défense de l’île principale beaucoup plus difficile. Ce n’est qu’après le déclenchement de la guerre de Corée en 1950 que la 7ᵉ flotte américaine entra en coopération pour défendre le détroit de Taiwan. La bataille de Guningtou a donc déjà, en 1949, posé les bases géographiques de la division des deux rives pendant 75 ans. Ces 56 heures ne sont pas simplement la durée d’une victoire, mais le point de départ de la séparation des deux rives pendant 75 ans. Si les communistes avaient réussi le débarquement, il n’y aurait pas aujourd’hui de « République de Chine » fonctionnelle, pas de « relations inter‑rives du détroit de Taiwan », et certainement pas ce fichier .md que vous lisez.

17 h 30 : trois vice‑commandants tombés au mont Taiwu

Le 23 août 1958, à 17 h 30, les obus tombèrent sans avertissement.

C’était l’été le plus tendu de la guerre froide. Les relations sino‑américaines étaient en pleine confrontation, et Mao Zedong décida de « bombarder Kinmen » pour tester la réaction américaine et affirmer la souveraineté sur le détroit de Taiwan. Les communistes n’avaient aucune intention de débarquer ; ils cherchaient à porter le problème sur la table des négociations internationales.

Dans les deux premières heures, des dizaines de milliers d’obus tombèrent sur l’île. Le quartier général de la défense de Kinmen était installé au poste de commandement du mont Taiwu, où trois vice‑commandants — Zhao Jiaxiang, Zhang Jie et Ji Xingwen — périrent le même après‑midi près du poste de commandement[^10]. Ji Xingwen avait tiré le premier coup de feu de la guerre totale sino‑japonaise lors de l’incident du pont de Lugou en 1937 ; vingt‑et‑un ans plus tard, il mourut sous les obus communistes à Kinmen. Le président Chiang Ching‑kuo visita également Kinmen ce jour‑là, mais survécut.

Au cours des 44 jours suivants, le nombre total d’obus tirés par les communistes, selon les archives du ministère de la Défense, s’éleva à 474 910[^11]. Kinmen, d’une superficie d’environ 151,6 km², subit en moyenne 3 132 obus par km².

« Pendant la bataille d’artillerie du 23 août, les forces communistes ont tiré 474 910 obus sur Kinmen. »[^11]

Le 7 septembre, une flotte américaine de navires d’escorte arriva au large de Kinmen pour briser le blocus maritime ; le 11 septembre, le secrétaire d’État américain Dulles déclara publiquement que « l’agression d’une île extérieure équivaut à l’agression de l’île principale de Taiwan ». Le 5 octobre, les communistes annoncèrent un cesse‑feu unilatéral. Mais les hostilités ne cessèrent pas réellement — le 25 octobre (le neuvième anniversaire de la bataille de Guningtou), Mao publia le « Message aux compatriotes de Taiwan » annonçant la règle du tir un jour sur deux : « les jours impairs, tir ; les jours pairs, cesse‑feu », connue sous le nom de « Règle du tir un jour sur deux »[^12].

Cette règle dura 21 ans. Du 25 octobre 1958 au 1er janvier 1979, date de l’établissement des relations diplomatiques entre les États‑Unis et la Chine, les États‑Unis exigèrent l’arrêt des tirs comme condition préalable à la normalisation. Pendant ces 21 ans, la vie quotidienne à Kinmen était : 15 jours impairs du mois, il fallait se cacher des tirs ; les jours pairs, la vie pouvait reprendre normalement. Vers la fin, la plupart des obus étaient des obus de propagande contenant des tracts, non destinés à tuer, mais les habitants ne savaient jamais si le prochain obus était un vrai projectile ou un simple tract, ni quel jour l’après‑midi du 23 août reviendrait.

36 ans de couvre‑feu à 22 h

L’« administration militaire en zone de guerre » fut mise en place le 8 juillet 1956 et prit fin le 7 novembre 1992, soit 36 ans[^13].

Le terme « administration militaire en zone de guerre » mérite d’être décortiqué. Il s’agit d’un régime de gouvernance militaire‑civile appliqué par le gouvernement de la République de Chine à Kinmen et à Matsu : le maire était un officier militaire, l’administration locale était sous le contrôle du commandement de la défense, et une partie de la justice civile était remplacée par la loi militaire. En 1991, les dispositions temporaires de la période de mobilisation contre l’insurrection furent abrogées, mais l’administration militaire à Kinmen et à Matsu reposait sur une base légale distincte et nécessitait une abrogation séparée. Sur l’île principale de Taiwan, la loi martiale fut levée le 15 juillet 1987 ; à Kinmen et à Matsu, le couvre‑feu ne fut levé que le 7 novembre 1992, soit plus de cinq ans après le continent[^13].

Pendant ces 36 ans, quels étaient les règlements quotidiens ?

Le couvre‑feu était fixé à 22 h[^14]. À Matsu, il était 21 h, reflétant une différence d’évaluation de la sensibilité militaire. Contrôle des entrées‑sorties : les Kinmenais devaient obtenir un « permis d’entrée et de sortie » pour se rendre sur l’île principale de Taiwan, tandis que les résidents de l’île principale devaient présenter une garantie familiale ou une autorisation militaire pour entrer à Kinmen. Interdiction de placer tout objet flottant sur les plages — bouées, kayaks, ballons, pneus, etc. — de peur que les habitants ne les utilisent pour traverser la mer. Les radios devaient être enregistrées, certaines fréquences étaient interdites afin d’empêcher la propagande communiste. Certaines périodes imposèrent une hauteur maximale de deux étages aux bâtiments. À certaines époques, la monnaie circulante était constituée de bons militaires plutôt que de nouveaux dollars taïwanais.

La démocratie locale était gelée : le maire et les chefs de municipalité étaient nommés par l’armée, pas élus. Ce n’est qu’en 1993 que Kinmen élut son premier maire, soit 43 ans après la première élection d’un maire de comté sur l’île principale de Taiwan (1950).

« Nous étions à Kinmen, cinq ans après la levée de la loi martiale nous étions encore sous contrôle militaire, vous comprenez ce que cela signifie ? »[^14]

Pendant le pic de la présence militaire, le nombre de soldats stationnés à Kinmen était estimé entre 50 000 et 100 000 ; la population civile était d’environ 50 000 à 70 000 — les militaires dépassaient donc les civils[^15]. Sur une île de 151 km², cela représentait près d’un tiers de la taille de l’armée de terre moderne de Taiwan. Un réseau de tunnels souterrains s’étendait sur toute l’île : le mont Taiwu, le mont Zhái, le mont Jiǔgōng, le mont Mǎ, le mont Qiónglín—chaque nom correspondant à des ouvrages militaires taillés dans le granit et le béton. Aujourd’hui, les touristes pagaient en canoë à travers le tunnel de Zhái, creusé entre 1961 et 1965, qui servait de base d’approvisionnement pour les sous‑marins et les petits navires d’assaut, pouvant accueillir 42 petites embarcations[^16]. Le tunnel de Jiǔgōng sur l’île de Lieyu (Petite Kinmen) est encore plus grand, long de 780 m, avec un plafond de granit de 30 à 50 m d’épaisseur, capable de résister à des bombes conventionnelles.

La guerre n’est jamais vraiment terminée, elle est enfouie dans le granit.

Entrée du tunnel de Zhái, rive sud de Jincheng, creusée entre 1961‑1965. Longueur totale 357 m, largeur 11,5 m, initialement une base d’approvisionnement pour sous‑marins et petits navires d’assaut, reconvertie en site touristique en 1998. Aujourd’hui, le canoë‑kayak à travers le tunnel est l’expérience touristique la plus populaire de Kinmen. Shoestring 2009.

Le petit‑petit‑fils de Ye Huacheng attend depuis 67 ans des excuses

Le saké de sorgho de Kinmen est le symbole le plus connu de Kinmen pour les Taïwanais, mais l’histoire de cette boisson possède deux versions : officielle et familiale Ye.

Version officielle : la distillerie de Kinmen fut fondée au début des années 1950 par le commandant de la défense, Hu Lien, qui utilisa le sorgho local comme matière première afin de financer les dépenses militaires et de stabiliser le moral civil[^17]. Cette version figure dans les annales du comté, dans l’histoire officielle de la distillerie et dans toutes les brochures touristiques.

Version familiale : Ye Huacheng était un brasseur local. En 1949, alors que les troupes nationalistes se retiraient de Taiwan, il créa à Kinmen le « Gold City Distillery » (plus tard renommé « Jiulongjiang Distillery ») pour développer la technologie du saké de sorgho. En 1952, Hu Lien, au nom de l’armée, expropria de force la distillerie, la rebaptisa « Kinmen Distillery » (aujourd’hui Kinmen Kaoliang Liquor Co., Ltd.). Ye resta comme conseiller technique, mais perdit la propriété et la reconnaissance en tant que fondateur[^18].

« La formule et la technique de brassage du saké de sorgho ont été créées par mon arrière‑grand‑père Ye Huacheng, puis expropriées en 1952. À ce jour, la distillerie de Kinmen ne reconnaît jamais officiellement cette partie de son histoire. Nous ne demandons pas de compensation, seulement une reconnaissance historique juste. » — Ye Weiren, petit‑petit‑fils de Ye Huacheng[^18]

Vers 2019, le petit‑petit‑fils Ye Weiren rendit publique cette revendication. Il réclame une reconnaissance officielle — l’inscription du nom « Ye Huacheng » dans l’histoire officielle de la distillerie—sans demander de compensation financière. De 1952 à l’année de sa prise de parole, 67 ans s’étaient écoulés.

Aujourd’hui, la distillerie de Kinmen est une entreprise publique rattachée au gouvernement du comté, avec un chiffre d’affaires annuel dépassant les 10 milliards de NT$, constituant l’une des principales sources de revenus du gouvernement local. Chaque bouteille vendue génère des subventions de santé, des allocations pour les personnes âgées et des aides aux étudiants pour le comté. L’usurpation de la distillerie familiale est devenue la pierre angulaire financière publique de Kinmen.

📝 Note du curateur : Le récit dominant de Kinmen présente le saké de sorgho comme un exemple de « succès économique de la zone de guerre transformée », avec Hu Lien comme héros et la distillerie comme un produit de marque taïwanaise. Ce récit, bien qu’exact, inverse la causalité. L’expropriation de Ye Huacheng n’est pas une simple anecdote d’une histoire de succès ; c’est le point de départ structurel de ce succès. En 1952, les habitants de Kinmen n’avaient aucun recours — la période de gouvernement militaire ne permettait aucune contestation de la saisie de biens privés. En 1992, lorsque l’administration militaire fut abolie, la distillerie était déjà un pilier établi de la marque Kinmen. Dans les années 2000, après la démocratisation, les descendants de Ye ont commencé à s’exprimer publiquement, mais à ce moment‑là, demander une révision de l’histoire signifiait toucher le budget fiscal local. La violence du gouvernement militaire, masquée par le succès économique, se reflète concrètement dans la bouteille de saké que vous avez commandée dans un restaurant.

Les quatre caractères de 1387 : « solide comme une soupe d’or, bastion héroïque de la porte maritime »

Si Guningtou n’est que le point de départ de l’histoire moderne de Kinmen, son histoire lointaine remonte à la dynastie Ming, à l’an 20 du règne de Hongwu (1387).

En 1387, le fonctionnaire de la mer Jiang Xiahou Zhou Dexing fut chargé de construire une forteresse côtière dans le Fujian. Il y érigea la forteresse « Suo‑chéng », dont le nom signifiait « solide comme une soupe d’or, bastion héroïque de la porte maritime », d’où le nom abrégé « Kinmen »[^19]. Avant cela, l’île était appelée « Wu Zhou » ou « Xian Zhou » (documents de la dynastie Tang‑Five Dynasties). Sous la dynastie Tang, le site était un pâturage de chevaux; en 959 (Sixième année du règne de Zhou Xiande de la dynastie Later Zhou), le comté de Jinjiang fut créé sous la juridiction de Quanzhou. Sous les Song et Yuan, Kinmen devint un point de transbordement important pour le commerce extérieur de Quanzhou, et les Yuan y établirent un salpêtre. Après la construction de la forteresse Ming, de nombreux migrants du Fujian (principalement de Quanzhou, district de Tong’an) s’y installèrent, expliquant pourquoi les Kinmenais parlent le dialecte minnan, très proche de celui de Xiamen.

À la fin de la dynastie Ming et au début de la dynastie Qing, Kinmen rencontra Zheng Chenggong (Koxinga). En 1646 (troisième année du règne de Shunzhi), le jeune Zheng, alors âgé de 23 ans, lança une rébellion contre les Qing depuis Kinmen et Xiamen, sous la bannière « Restaurer le Ming, renverser les Qing »[^20]. Au sud de la montagne Nan‑Ci, près du lac Mingde, subsistent des tombes de fonctionnaires Ming. Le temple de Zheng Chenggong à Jincheng possède une plaque commémorative largement diffusée dans les bases d’images CC BY.

Sous la dynastie Qing, Kinmen connut deux siècles de relative paix, avec une émigration massive vers les pays d’Asie du Sud‑Est (Philippines, Malaisie, Indonésie). Les revenus rapatriés financèrent la construction de maisons coloniales, créant le paysage architectural « Fanzai‑lou » (maisons de style occidental‑chinois). Le village de Shan‑hou (Shanhou) à Jinsha représente le meilleur exemple de ces maisons, construites entre 1900 et 1920, comptant 16 à 18 bâtiments (les sources varient) par la famille Wang de Shan‑hou, qui revint du Japon. Le village fut classé monument historique en 1979, puis restauré en 1998.

Village culturel de Shan‑hou à Jinsha, construit entre 1900‑1920, groupe de maisons traditionnelles minnan parmi les mieux conservées. Shoestring 2009.

La rue Modèle de Jincheng est une autre preuve physique de cette époque. Construite en 1924, il s’agit d’une rue bordée de bâtiments à deux étages avec des arcades, dont la façade combine les styles minnan, sud‑asiatique et occidental. Son nom provient d’une reconnaissance du gouverneur de Kinmen qui la qualifia de « modèle de construction ». Contrairement aux vieilles rues de Taiwan (période japonaise), cette rue fut construite par des Chinois d’outre‑mer retournés, pas par les Japonais — Kinmen n’a jamais été directement administrée par le Japon (sauf pendant la brève occupation japonaise 1937‑1945).

Rue Modèle de Jincheng, construite en 1924, bâtiments à deux étages avec arcades, façade mêlant styles minnan, sud‑asiatique et occidental, témoignant d’une construction par des Chinois d’outre‑mer. Shoestring 2009.

Quant aux statues de Wind Lion God disséminées sur l’île, on en compte plus de 70 (les estimations varient entre 70 et 90)[^22]. Kinmen est plate, les vents du nord‑est sont forts en hiver, et la tradition minnan croit que « le lion mord le vent » pour repousser les mauvais esprits. Des statues similaires existent à Okinawa (les « Shisa »), et certains chercheurs suggèrent un lien avec les pêcheurs minnan qui se seraient installés à Ryukyu au cours des dynasties Tang‑Song, bien que cette hypothèse reste débattue.

Wind Lion God de Kinmen, statue de pierre à l’entrée d’un village, présence documentée depuis la période Ming‑Qing, très répandue à l’époque Qing. Plus de 70 statues sur l’île, en grès ou granit, formes variées. Photo P95521708 2018.

Wuqiu parle une troisième langue

Parmi les six municipalités de Kinmen, cinq sont accessibles en voiture ou en scooter depuis l’île principale ; la sixième, Wuqiu, est une curiosité administrative.

Le district de Wuqiu appartient administrativement à Kinmen, mais géographiquement il se trouve plus de 170 km au nord‑ouest de Kinmen, dans les eaux au nord de Penghu et au sud de Matsu[^23]. Pour se rendre à l’administration du comté, les résidents de Wuqiu doivent d’abord prendre un bateau vers le port de Taichung ou de Keelung, puis un autre vers Kinmen — une route plus longue que d’aller directement à Matsu. Plus curieux encore, les habitants de Wuqiu parlent le puxianhua (dialecte de Pu‑Xian), une branche du min du Fujian qui n’est ni mutuellement intelligible avec le minnan de Kinmen, ni avec le fuzhouhua (dialecte du Fujian oriental) de Matsu.

Ce fait linguistique représente l’extension la plus éloignée du « comté de Kinmen » : trois langues sous une même autorité administrative — le minnan de Kinmen, le minnan de Lieyu (une variante locale) et le puxianhua de Wuqiu.

C’est également le point de départ pour distinguer Kinmen de Matsu (comté de Lienchiang). Les deux comtés ont connu l’administration militaire en zone de guerre à partir de 1956, son abolition en 1992, et l’ouverture du petit‑trois‑tunnel en 2001. Mais leurs destins diffèrent : Kinmen possède une population de 145 000 résidents enregistrés, contre 13 000 à Matsu, et une université (National Kinmen University, fondée en 1997)[^25], alors que Matsu n’en a pas.

📝 Note du curateur : Le cadre générique « comtés insulaires extérieurs » regroupe Kinmen et Matsu sous les mêmes titres — « ligne de front de la guerre froide », « tourisme de zone de guerre », « relations inter‑rives ». Cette compression facilite les titres médiatiques, mais elle masque les différences fondamentales. Kinmen partage des racines linguistiques avec Xiamen, est ancré dans le cercle commercial de Xiamen, a connu une grande bataille terrestre, et compte dix fois plus d’habitants que Matsu. Matsu, quant à lui, parle le fuzhouhua, se situe plus loin de Fuzhou, forme un archipel de villages de pêcheurs, et a connu une présence militaire moindre. Les deux comtés sont comme des jumeaux‑sorciers : même système, mais corps différents. Ainsi, lorsqu’on parle de « déploiement militaire à Kin‑Matsu », il faut se rappeler qu’il s’agit de deux entités distinctes, avec deux langues, deux mémoires de guerre.

À quatre heures du matin, les bateaux de Shuitou vers Xiamen

Revenons à ce détroit.

Le 2 janvier 2001, le premier « vol direct » du port de Shuitou à destination du port de Wutong à Xiamen fut lancé. Il s’agissait du premier essai du « trois‑tunnels » (courrier, commerce, navigation) entre les deux rives, sept ans avant le grand trois‑tunnels de 2008[^26]. Depuis, jusqu’en 2024, environ 24 millions de passagers ont utilisé le petit‑trois‑tunnel (les chiffres varient légèrement selon les sources). Le trajet dure 45 minutes, le tarif aller‑simple étant de 600 à 900 NT$ selon la classe.

Le petit‑trois‑tunnel fut interrompu en février 2020

À propos de cet article Cet article a été créé par collaboration communautaire avec l'assistance de l'IA.
Comté de Kinmen Kinmen Bataille de Guningtou Bataille d'artillerie du 23 août 1958 Règle du tir un jour sur deux Administration militaire en zone de guerre Saké de sorgho de Kinmen Ye Huacheng Petite Triple Communication Île de Wuqiu Wind Lion God Série des 22 comtés et villes
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