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Histoire du mouvement environnemental à Taïwan

Le mouvement environnemental taïwanais s'est construit de pair avec la démocratisation du pays. Né au début des années 1980 sous la forme de protestations contre la pollution industrielle, il a progressivement tissé un réseau d'actions plurielles. Ces luttes ne se résument pas à une simple défense de la nature : elles reflètent les interrogations profondes de la société taïwanaise sur son modèle de développement, sur la qualité de vie et sur la justice entre les générations.

Premières luttes : l'ère des combats antipollution (années 1980–1990)

Les origines du mouvement environnemental taïwanais remontent à plusieurs événements marquants des années 1980. En 1982, des étudiants de l'Université nationale de Taïwan s'opposent à l'implantation d'une usine DuPont à Lukang — l'un des premiers symboles de la résistance environnementale. Suivront la contestation contre l'unité pétrochimique de Houjing et le mouvement contre le barrage de Meinong, qui témoignent tous deux du rejet populaire des nuisances liées à l'industrie lourde.

Cette période est dominée par une logique de refus du développement à tout prix. Les habitants font face à des menaces sanitaires concrètes : pollution de l'air, dégradation de l'eau, contamination des sols aux métaux lourds. En 1986, le scandale des « huîtres vertes » révèle l'ampleur de la pollution au cuivre et au mercure sur le littoral de Tainan, provoquant une onde de choc nationale. Taïwan est alors en plein miracle économique, et la doctrine officielle — « l'économie d'abord, l'environnement ensuite » — cantonne les militants à un rôle d'obstacle au progrès.

La Taiwan Environmental Protection Union voit le jour en 1987 : première organisation environnementale nationale du pays. Sa raison d'être, « préserver un Taïwan propre pour nos descendants », traduit la prise de conscience collective face au prix du développement.

L'antinucléaire, un combat de longue haleine

Le mouvement antinucléaire taïwanais s'étend sur plus de trente ans. Après la catastrophe de Tchernobyl en 1985, les voix contre le nucléaire se font plus nombreuses. En 1988, la « Grande Marche contre le nucléaire pour Taïwan » réunit des dizaines de milliers de personnes — une étape fondatrice dans l'histoire du mouvement environnemental.

La controverse sur la centrale nucléaire n° 4 (Longmen) devient le point névralgique de ces mobilisations. Du début des travaux en 1999 à la mise en sommeil décidée en 2014, puis au référendum sur la reprise en 2021, le dossier Longmen traverse plusieurs gouvernements et plusieurs générations. En 2000, Chen Shui-bian annonce l'arrêt du chantier, mais cède sous la pression du Parlement et de l'opposition. En 2014, le gouvernement Ma Ying-jeou décide la mise en veille de la centrale. En 2021, le référendum sur la reprise est rejeté, clôturant provisoirement le débat.

Ce mouvement se distingue par la diversité des générations qui l'animent. Des universitaires pionniers aux mères de famille, des syndicats étudiants aux jeunes militants d'aujourd'hui, chaque âge y trouve sa place. La marche annuelle pour l'abandon du nucléaire, chaque mois de mars, est devenue l'un des rendez-vous incontournables du calendrier militant.

La longue guerre contre la pollution de l'air

La qualité de l'air s'impose comme enjeu majeur à la fin des années 1990. Les zones pétrochimiques, les centrales thermiques et les aciéries du Centre et du Sud de l'île génèrent une pollution atmosphérique chronique. Lorsqu'en 2015 l'Organisation mondiale de la santé classe les particules fines PM2,5 comme cancérogènes de catégorie 1, l'alarme retentit dans toute la société taïwanaise.

La centrale thermique de Taichung devient l'épicentre de cette mobilisation. Plus grande centrale à charbon du monde, elle émet chaque année environ 55 millions de tonnes de CO₂. Les conflits répétés entre autorités locales et gouvernement central sur la réduction du charbon illustrent toute la complexité de la transition énergétique.

À Kaohsiung, la situation est encore plus délicate. Le quartier de Dalinpu se trouve encerclé par des zones pétrochimiques, et ses habitants vivent sous la menace permanente de risques sanitaires. En 2018, la municipalité lance un plan de relogement, mais les avancées restent lentes — preuve que la justice environnementale exige une volonté politique forte et durable.

Dans le comté de Changhua, à proximité immédiate de la centrale de Taichung et confronté à ses propres pollutions industrielles, les associations locales ont fondé la « Grande Coalition pour réduire le charbon », réclamant une politique énergétique plus ambitieuse.

L'éveil à la protection des océans

Île entourée de mer de toutes parts, Taïwan n'a pourtant accordé que tardivement une attention soutenue à la protection de ses côtes et de ses fonds marins. La pollution maritime commence à préoccuper l'opinion dans les années 1990. En 2001, le naufrage et la marée noire du cargo Amorgos au large de Kenting constituent un tournant décisif pour la conscience marine taïwanaise.

La question des déchets en mer prend une ampleur particulière à partir des années 2010. Selon l'Agence de protection de l'environnement, quelque 14 000 tonnes de déchets sont ramassées chaque année sur le littoral taïwanais, dont environ 70 % de matières plastiques. Ce chiffre ancre le problème du plastique océanique dans le débat public.

Les récifs coralliens taïwanais sont également menacés. Les coraux de Kenting, Green Island et Orchid Island blanchissent sous l'effet conjugué du changement climatique, de la pollution et du surdéveloppement touristique. Des organisations de conservation marines ont lancé des programmes de restauration corallienne, dont les résultats restent à confirmer sur le long terme.

La protection des cétacés constitue un autre front important. Taïwan abrite trente-deux espèces de baleines et de dauphins dans ses eaux, mais la pêche, le bruit des navires et la dégradation des habitats les menacent sérieusement. Des organisations comme la Chinese Cetacean Society militent pour leur protection et l'établissement de zones marines protégées.

La mobilisation contre le plastique, un mouvement citoyen

En 2018, le gouvernement introduit une « loi anti-plastique » : les grandes enseignes ne fournissent plus gratuitement de sacs plastiques. Cette mesure déclenche une dynamique qui dépasse le cadre réglementaire pour devenir un véritable mouvement de société.

Ce qui distingue la mobilisation anti-plastique, c'est son caractère quotidien et accessible. Contrairement à l'antinucléaire ou à la lutte contre la pollution atmosphérique, qui requièrent une expertise technique, refuser le plastique est un geste à la portée de tous. Apporter son propre sac, utiliser une tasse réutilisable, renoncer aux couverts jetables : autant de pratiques devenues des marqueurs d'une nouvelle sensibilité collective.

Des organisations comme la Society of Wilderness et la Kuroshio Ocean Education Foundation portent le programme « Océan sans plastique » en combinant nettoyages de plages, sensibilisation et plaidoyer politique. Ces opérations mobilisent des bénévoles très divers : salariés d'entreprises, associations étudiantes, simples citoyens.

Les chaînes de supermarchés et les boutiques de bubble tea sont au cœur du dispositif réglementaire. Depuis 2021, les enseignes de boissons sont interdites de pailles en plastique et se tournent vers les pailles en papier ou en matériaux biodégradables. L'adaptation a été progressive, non sans quelques critiques initiales des consommateurs, mais elle est aujourd'hui largement acceptée.

Les nouvelles formes du militantisme environnemental

Au XXIᵉ siècle, le mouvement environnemental taïwanais se transforme selon plusieurs tendances marquantes :

Une diversification des enjeux : on est passé de la lutte contre une pollution précise à des combats plus larges — changement climatique, biodiversité, justice environnementale. De nouvelles organisations comme le Youth Climate Coalition ou l'Association de planification environnementale de Taïwan embrassent des préoccupations bien plus vastes.

Un renouvellement générationnel : les jeunes s'engagent via les réseaux sociaux et l'action de rue. En 2019, lors de la Journée mondiale pour le climat, des lycéens et étudiants taïwanais répondent à l'appel mondial à la « grève scolaire pour le climat » — signe que la conscience environnementale se transmet bien d'une génération à l'autre.

Un discours ancré dans la science : les organisations environnementales accordent aujourd'hui une place centrale aux données scientifiques, en collaborant avec le monde académique pour surveiller l'environnement et évaluer les risques sanitaires. La lutte contre la pollution atmosphérique s'appuie notamment sur des données épidémiologiques et des études de santé publique.

Une participation institutionnelle accrue : on passe d'une logique de confrontation à une logique de plaidoyer et de surveillance des politiques publiques. Les associations participent activement aux études d'impact environnemental et aux consultations officielles, cherchant à peser sur les décisions depuis l'intérieur du système.

Des connexions internationales : les organisations taïwanaises s'intègrent progressivement aux réseaux environnementaux mondiaux et échangent avec leurs homologues de la région Asie-Pacifique. Les enjeux globaux — changement climatique, protection des océans — poussent les mouvements locaux à s'articuler avec la scène internationale.

Défis persistants et horizons

Le mouvement environnemental taïwanais doit faire face à plusieurs obstacles durables :

La pression économique : dans un contexte de compétition mondiale, concilier protection de l'environnement et croissance économique reste un exercice délicat. La transition énergétique et la reconversion industrielle supposent un cap de long terme et un consensus social encore à construire.

Le risque de politisation : les questions environnementales se prêtent facilement à la récupération partisane, ce qui fragilise la continuité des politiques. Le dossier nucléaire en est l'illustration la plus criante : chaque parti modulait ses positions selon ses intérêts électoraux.

Les écarts entre générations : la représentation de l'environnement et les valeurs qui s'y attachent varient selon les âges, ce qui complique la construction d'une base sociale stable pour les politiques de long terme.

Des ressources limitées : face aux entreprises et aux pouvoirs publics, les associations environnementales disposent de moyens bien inférieurs, ce qui pèse sur l'ampleur et la durée de leurs actions.

Quarante ans après ses débuts, le mouvement environnemental taïwanais a parcouru un chemin considérable : des premières résistances contre la pollution, il est passé à une mobilisation multiforme pour la durabilité. Ce parcours traduit une évolution profonde des valeurs : de la croissance rapide à la qualité de vie, de l'intérêt individuel à la responsabilité envers les générations futures. L'enjeu qui se dessine désormais : parvenir, au sein d'un régime démocratique, à bâtir des mécanismes de gouvernance environnementale véritablement efficaces.

Pour aller plus loin :

  • Crise climatique et transition vers le zéro carbone à Taïwan — comment la conscience environnementale s'est traduite en politique nationale de décarbonation et de transformation du mix énergétique.

Sources et références

À propos de cet article Cet article a été créé par collaboration communautaire avec l'assistance de l'IA.
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