Aperçu en trente secondes : Green Island, une île isolée stratifiée par la mémoire
Green Island, cette île isolée du Pacifique en apparence lumineuse et pittoresque, recèle dans ses profondeurs historiques de multiples couches de mémoire. Elle fut non seulement le « Huoshaodao » des prisonniers politiques pendant la Terreur blanche1, mais aussi la « patrie » des grands frères du crime organisé2. Des prisonniers politiques contraints de construire de leurs propres mains les murs destinés à les enfermer3, au lavage du linge et à la transmission de messages dans le ravin de Liumagou4 ; du dévouement désintéressé du « dispensaire le plus puissant »5 à la rédemption artistique du « violon de l’espoir »6 ; des tombes anonymes du cimetière de la « Treizième compagnie »7 au mépris contenu dans le simple mot « plaisanterie » prononcé par Shih Ming-teh8, l’histoire de la prison de Green Island est le condensé le plus complexe de la manière dont la société taïwanaise affronte l’autoritarisme, la liberté et la transformation de la mémoire.
Prologue : murmures dans le vent marin : Green Island, palimpseste de mémoires
Le vent marin effleure les récifs de Green Island, apportant une odeur salée et humide, et murmurant aussi les secrets enfouis au cœur de l’île. Le 17 mai 1951, le premier groupe de prisonniers politiques fut envoyé sur cette île isolée. Ce qui les attendait n’était pas une prison déjà construite, mais une terre désolée. On leur ordonna d’aller au bord de la mer extraire et transporter des pierres, puis d’empiler de leurs propres mains des roches de récif corallien pour édifier les murs et les baraquements qui allaient les emprisonner3. Ce fut un commencement absurde, et aussi le prélude à l’histoire de la prison de Green Island. Le « Centre d’instruction des nouveaux arrivants » de l’époque est devenu aujourd’hui le « Parc mémoriel de la Terreur blanche de Green Island »1, tandis que de l’autre côté, le « village de Chongde » détenait des condamnés lourds venus de toutes les prisons de Taïwan, surnommé avec ironie la « patrie des grands frères »2. Combien de mémoires différentes cette île porte-t-elle donc ?
📝 Note de commissariat : l’histoire de la prison de Green Island est le condensé le plus complexe de la manière dont la société taïwanaise affronte l’autoritarisme, la liberté et la transformation de la mémoire. Nous cherchons, à travers des scènes et des figures concrètes, à révéler la complexité et les multiples dimensions de cette histoire, plutôt qu’à en proposer un récit unique et aplati.
Portraits d’un archipel carcéral : trois institutions, trois histoires entrelacées
Green Island a abrité trois institutions majeures liées à l’incarcération. Elles ont joué des rôles différents selon les périodes, mais sont souvent désignées indistinctement par le public comme la « prison de Green Island », ce qui crée une confusion mémorielle :
Le Centre d’instruction des nouveaux arrivants : contradiction entre réforme idéologique et éclats d’humanité
Il s’agissait du premier camp de concentration pour prisonniers politiques établi à Green Island par le gouvernement nationaliste au début de la Terreur blanche. Son objectif n’était pas seulement l’emprisonnement, mais surtout la « réforme idéologique » des prisonniers politiques9. De nombreux dissidents arrêtés y furent soumis à la rééducation par le travail et à l’éducation politique. À l’époque, les prisonniers politiques furent même forcés de participer au « mouvement du tatouage »10, qui consistait à faire tatouer sur leur corps des slogans anticommunistes comme marque de réforme idéologique. Pourtant, ces prisonniers politiques considérés comme des « nouveaux arrivants » apportèrent aussi à Green Island des contributions inattendues. Parmi eux se trouvaient nombre d’intellectuels et de professionnels. Ainsi, plusieurs médecins figuraient dans le premier groupe de prisonniers politiques transférés à Green Island ; dans un environnement de pénurie matérielle, ils formèrent le « dispensaire le plus puissant »5, fournissant des soins non seulement à leurs compagnons d’infortune, mais aussi aux habitants locaux, traitant des appendicites et des accouchements difficiles, et tissant ainsi un lien particulier avec les insulaires11. Plus encore, les prisonniers politiques fabriquèrent de leurs propres mains des violons à partir de matériaux de fortune. L’un d’eux aurait été, selon la tradition rapportée, le premier violon du violoniste internationalement connu Nai-Yuan Hu. Ce « violon de l’espoir »6 devint le symbole d’une quête d’art et de liberté au cœur du désespoir.
Le ravin de Liumagou était l’adresse commune d’enregistrement domestique des prisonniers politiques à l’époque du Centre d’instruction des nouveaux arrivants : « Liumagou, numéro 15 »4. Cette unique source d’eau douce de l’île n’était pas seulement le lieu où les prisonniers politiques travaillaient et lavaient leurs vêtements ; c’était aussi un espace où ils transmettaient des messages secrets, voire croisaient brièvement des habitants locaux, portant d’innombrables histoires restées inconnues. Quant au cimetière situé près de la grotte des Hirondelles, les victimes politiques le désignaient en privé comme la « Treizième compagnie »7. Il accueillit d’innombrables victimes mortes de maladie, de suicide ou de mauvais traitements, dont les familles n’avaient pas les moyens de rapatrier les corps ; on considérait que leurs âmes demeuraient à jamais auprès de leurs compagnons d’infortune.
Villa Oasis : froideur meurtrière derrière les hauts murs et volonté de résistance
En 1970, la prison de Taiyuan, à Taitung, fut le théâtre de l’« incident de Taiyuan », au cours duquel des prisonniers politiques tentèrent une prise de pouvoir armée12. Après l’échec de l’événement, le gouvernement, afin de renforcer le contrôle strict des prisonniers politiques, fit construire en hâte à Green Island la prison de rééducation du ministère de la Défense nationale, surnommée « Villa Oasis »13. Cette prison était célèbre pour son enfermement derrière de hauts murs et pour son plan en « bâtiment bagua ». Sa structure architecturale cruciforme et rayonnante visait à faciliter la gestion et la surveillance, comprimant à l’extrême la liberté des prisonniers politiques14. De nombreux prisonniers politiques importants, comme Bo Yang, Shih Ming-teh et Chen Yingzhen, y furent détenus15. Sur les murs de Villa Oasis figuraient autrefois des slogans patriotiques tels que « fermement anticommuniste » et « la mer d’amertume est sans limites », en contraste violent avec la nature close de l’établissement16.
Village de Chongde : patrie des grands frères et quotidien d’une prison moderne
Le « village de Chongde », achevé la même année que Villa Oasis, est en réalité ce que nous appelons aujourd’hui la « prison de Green Island de l’Agence de correction du ministère de la Justice ». Le processus même de construction de cette prison porte fortement l’empreinte de son époque. Sa préparation commença le 1er juillet 1970. En raison de l’isolement de Green Island, de ses difficultés de transport et de l’acheminement compliqué des matériaux de construction, le gouvernement sélectionna dans les prisons de Taïwan 80 détenus possédant des compétences en construction et en entretien pour former une équipe de travail extérieur chargée de bâtir l’établissement elle-même. Après de nombreuses difficultés et un coût de plus de 8 millions de nouveaux dollars taïwanais, la première phase des travaux fut achevée et mise en service en septembre 197217. Le village de Chongde accueillait principalement les condamnés lourds les plus difficiles à discipliner dans les prisons taïwanaises, ainsi que des figures de rang « grand frère » du crime organisé ; c’est pourquoi il fut appelé la « patrie des grands frères »2.
L’humanité derrière les hauts murs : absurdité, ténacité et lueur de liberté
Derrière les hauts murs, il n’y eut pas seulement les larmes et le sang des prisonniers politiques, mais aussi l’absurdité et la ténacité de l’humanité. L’écrivain Bo Yang fut détenu à Green Island pendant près de neuf ans. Il y fut témoin de la dureté de l’environnement et laissa plus tard sur le monument des droits humains une célèbre inscription : « À cette époque, combien de mères, pour leurs enfants emprisonnés sur cette île, ont pleuré durant de longues nuits. »18 Cette phrase exprime toute la douleur d’innombrables familles sous la Terreur blanche.
Shih Ming-teh, ancien président du Parti démocrate progressiste, passa cinq ans et demi à la prison de Green Island et y mena une grève de la faim pour protester contre les autorités. Dans un environnement d’extrême pénurie matérielle, il utilisa un jour de vieux sous-vêtements en guise de papier hygiénique, et se lava même avec de la bouillie de riz19. Lors d’une visite, face à la menace du directeur adjoint de la prison de mettre fin à l’entretien, Shih Ming-teh répondit seulement par le mot « plaisanterie »8, manifestant, sous l’oppression totalitaire, une volonté indomptable et une liberté spirituelle. Il déclara un jour : « Si j’ai passé trente ans en prison, c’est pour que vous, jeunes de la génération suivante, n’ayez plus à vous sacrifier pour la politique… »20
📝 Note de commissariat : dans des environnements extrêmes, l’éclat et la dignité de l’humanité apparaissent souvent plus nettement encore. La « plaisanterie » de Shih Ming-teh n’était pas seulement un mépris adressé à l’oppresseur, mais aussi l’affirmation ferme de ses propres convictions. La vitalité et la créativité manifestées par les prisonniers politiques en détention, comme la contribution de l’équipe médicale et la fabrication de violons, prouvent que même dans les recoins les plus sombres, la lumière de l’humanité reste difficile à éteindre complètement.
Les détenus de la prison de Green Island participèrent aussi à la fabrication de katsuobushi, bonite séchée et fermentée utilisée dans la cuisine japonaise. La fabrication de katsuobushi à Green Island a une longue histoire et fut autrefois une industrie locale importante. L’atelier de katsuobushi de la prison permettait aux détenus d’apprendre un métier. Pourtant, selon le récit d’un ancien détenu, les copeaux de bonite produits en prison étaient « très épais et très grands ; si l’on dit que les copeaux ordinaires sont aussi fins que du papier de riz, alors leur bonite… »21. Cela reflète aussi l’écart entre la production carcérale et la qualité du monde extérieur. Même en 2025, un détenu incarcéré pour une affaire de stupéfiants, Wang Tianyou, s’évada pendant huit heures avant de retourner de lui-même, affamé et transi, au dortoir de la prison ; lorsqu’on le retrouva, il ne dit qu’une phrase : « Il faisait trop froid, je regrette. »22 Cette phrase, qui peut sembler humoristique, révèle pourtant la rudesse de l’environnement de Green Island, ainsi que l’immense contraste d’état d’esprit entre les détenus modernes et les prisonniers politiques.
Transformation de la mémoire : tourisme, consommation et poids de l’histoire
Au fil des changements d’époque, la signification historique de la prison de Green Island s’est elle aussi continuellement transformée. Villa Oasis est devenue le « Parc mémoriel de la Terreur blanche de Green Island », un lieu de réflexion historique et de commémoration des victimes. Toutefois, lorsque la prison de Green Island est emballée par l’industrie touristique comme la « patrie des grands frères », et que certains commerces vendent même des souvenirs sur le thème des « histoires des grands frères »23, ce phénomène de consommation suscite aussi des débats sur l’appropriation de la mémoire historique. Lorsqu’il cherchait un terrain pour construire la prison, le chef du canton de Green Island dit un jour aux habitants, avec gravité : « Green Island doit accueillir des institutions publiques ; c’est ainsi que l’on fera venir de la population. »24 Vue aujourd’hui, cette phrase paraît encore plus complexe et ironique. L’existence de la prison a effectivement apporté population et retombées économiques à Green Island, mais elle y a aussi imprimé des blessures historiques impossibles à effacer.
La prison de Green Island, sur cette île isolée du Pacifique, porte certaines des mémoires les plus lourdes de la société taïwanaise. Des larmes et du sang des prisonniers politiques aux légendes des grands frères du crime organisé, son histoire est un condensé de l’histoire de Taïwan. Elle nous rappelle qu’en poursuivant le développement économique et les bénéfices touristiques, nous ne devons pas oublier les âmes qui ont payé le prix de la liberté et de la démocratie.
Références
- https://www.nhrm.gov.tw/ — Voir les informations complémentaires dans le contenu du lien original↩
- https://www.youtube.com/watch?v=3uVdiNs2g3M — Archive vidéo YouTube↩
- Facebook watchout.tw : 71e anniversaire du transfert du premier groupe de prisonniers politiques à Green Island, qui construisirent eux-mêmes la prison destinée à les enfermer — Fait historique selon lequel le premier groupe de prisonniers politiques envoyé à Green Island en 1951 construisit de ses propres mains, avec des roches de récif corallien, les murs destinés à l’enfermer↩
- BIOS Monthly : Liumagou, numéro 15, les histoires réelles derrière une adresse d’enregistrement domestique — Histoire et récit des lieux liés à l’adresse commune d’enregistrement domestique des prisonniers politiques du Centre d’instruction des nouveaux arrivants, Liumagou numéro 15↩
- https://memory.nhrm.gov.tw/NormalNode/Detail/14?MenuNode=25 — Voir les informations complémentaires dans le contenu du lien original↩
- https://2011greenisland.wordpress.com/2016/04/27/%E7%B6%A0%E5%B3%B6%E9%84%89%E8%AA%8C-%E7%9B%A3%E7%8… — Voir les informations complémentaires dans le contenu du lien original↩
- Central News Agency : La Treizième compagnie de Green Island, des souffrances sans fin et d’innombrables blessures historiques — Contexte historique du cimetière près de la grotte des Hirondelles, désigné en privé par les victimes politiques comme la Treizième compagnie↩
- https://www.facebook.com/100044613550476/posts/4784522378226005/ — Publication publique Facebook↩
- Publication Threads : Je suis de Green Island, descendant de la structure complice de la Terreur blanche — Réflexion narrative d’un descendant local de Green Island sur la structure complice de la Terreur blanche et l’histoire de la réforme idéologique↩
- [Threads. (22 février 2026). Huoshaodao. - Participation forcée des prisonniers politiques au « mouvement du tatouage ». Consulté depuis ) — Voir les informations complémentaires dans le contenu du lien original↩
- https://issues.ptsplus.tv/articles/10641/ — Voir les informations complémentaires dans le contenu du lien original↩
- https://zh.wikipedia.org/zh-tw/%E7%B6%A0%E5%B3%B6%E7%8D%84%E4%B8%AD%E7%B5%84%E7%B9%94%E6%A1%88 — Article Wikipédia↩
- https://memory.nhrm.gov.tw/NormalNode/Detail/149?MenuNode=12 — Voir les informations complémentaires dans le contenu du lien original↩
- https://hre.pro.edu.tw/storage/files/114%E5%B9%B44%E6%9C%8824%E8%87%B326%E6%97%A5%E3%80%8C%E7%B6%A0%… — Voir les informations complémentaires dans le contenu du lien original↩
- https://memory.nhrm.gov.tw/TopicExploration/LocationSpace/Detail/87 — Voir les informations complémentaires dans le contenu du lien original↩
- https://taitunglocale.com.tw/newsditial2.php?bID=1429&id=1429&action=hit — Voir les informations complémentaires dans le contenu du lien original↩
- https://www.gip.moj.gov.tw/289577/289578/289579/539693/ — Voir les informations complémentaires dans le contenu du lien original↩
- [Threads. (22 février 2026). Le célèbre écrivain Bo Yang fut emprisonné en 1968 puis détenu à Green Island pendant environ neuf ans. Consulté depuis ) — Voir les informations complémentaires dans le contenu du lien original↩
- https://www.gvm.com.tw/article/3156 — Voir les informations complémentaires dans le contenu du lien original↩
- Publication Threads : Shih Ming-teh, en larmes, s’adresse à Cheng Li-wen en grève de la faim — Citation originale prononcée il y a trente ans par Shih Ming-teh à Cheng Li-wen en grève de la faim : « Si j’ai passé trente ans en prison, c’est pour que vous, jeunes de la génération suivante, n’ayez plus à vous sacrifier pour la politique »↩
- vocus : Mon histoire, ma légende (épisode 24 sur la prison de Green Island) La nourriture de prison à manger de la terre — Témoignage direct d’un détenu sur la qualité de la production de katsuobushi en prison et ses différences avec l’extérieur↩
- Yahoo Actualités : La raison de l’évasion d’un détenu de Green Island révélée : « Il faisait trop froid, je regrette » — Reportage de 2025 sur Wang Tianyou, qui, huit heures après son évasion, est retourné de lui-même au dortoir de la prison, affamé et transi↩
- Site officiel de « L’histoire des grands frères » — Boutique de souvenirs touristiques de Green Island sur le thème des « grands frères », reflétant le phénomène de marchandisation de la mémoire historique↩
- more-news : Le regard du directeur de prison, série L’île en larmes (III) Villa Oasis — Récit historique selon lequel le chef du canton de Green Island déclara aux habitants, lors de la recherche d’un terrain pour construire la prison, que Green Island devait accueillir des institutions publiques pour attirer de la population↩