La culture du thé à Taïwan
📝 En 30 secondes : La culture du thé taïwanaise a connu trois métamorphoses spectaculaires. Dans les années 1930, son exclusion des accords internationaux de limitation lui permet de faire bondir ses exportations de 3,29 millions à 5,80 millions de kilogrammes par an. Dans les années 1980, un verre de thé noir mousseux redéfinit entièrement la façon de boire le thé. Et en 1987, l'ajout de quelques petites « perles » de tapioca dans un thé au lait glacé donne naissance au bubble tea, symbole ultime du soft power taïwanais à l'échelle mondiale.
En 1934, lorsque les grandes puissances théicoles — Inde, Sri Lanka et consorts — signent l'Accord international de limitation de la production du thé, personne ne songe que la petite île exclue du pacte allait, précisément grâce à cette mise à l'écart, inaugurer l'une des périodes les plus flamboyantes de l'histoire du thé mondial.
Cette année-là, les exportations de thé noir taïwanais atteignent 3,29 millions de kilogrammes, formant avec le thé Baozhong et l'oolong un triumvirat d'exception. En 1937, ce chiffre s'envole à 5,80 millions de kilogrammes, soit 52 % du total des exportations. Le thé noir de Taïwan ne règne plus seulement en Asie : son parfum voyage jusqu'à Copenhague, à 8 800 kilomètres de distance.
Comment une grande puissance théicole oubliée a-t-elle su transformer une contrainte en opportunité ?
L'histoire commence avec un marchand japonais.
L'innovation refusée : de la Sibérie aux marchés européens
En 1906, Taïwan expédie ses premiers lots de thé noir vers la Russie. À la tête de cette aventure : Kode Maesaburo, l'un des négociants les plus légendaires de l'ère Meiji. Né à Kumamoto, il apprend l'art du thé rouge en Chine — à Hankou précisément — maîtrisant le thé en brique pressée, et ouvre même des boutiques de thé en Sibérie. Mais la révolution russe d'octobre 1917 balaie tout : la demande s'effondre, et cette première époque d'exportation du thé noir taïwanais se referme discrètement.
Le gouvernement japonais se tourne alors vers l'Europe. Problème : le thé à petites feuilles de Taïwan manque de puissance pour s'adapter aux palais britanniques et européens. En 1925, la société Mitsui Bussan importe d'Inde des plants d'Assam à grandes feuilles — c'est seulement à partir de là que Taïwan dispose d'un véritable thé noir de type « grandes feuilles ».
Le renversement de situation arrive de façon tout à fait inattendue.
L'âge d'or accidentel : une île hors des accords
En 1930, la surproduction mondiale fait s'effondrer les prix du thé noir. Les grands pays producteurs — Inde, Sri Lanka — concluent l'Accord international de limitation, fixant des plafonds de production et d'exportation pour la période 1933-1940.
Taïwan en est exclu. Ce qui ressemble à une relégation au second plan devient la plus grande chance de l'industrie théicole de l'île.
Pendant que les autres nations productrices freinent, Taïwan peut pousser à fond.
Surnommé le « gardien du thé noir taïwanais », Arai Kokichiro arrive à Yuchi en 1936 pour y fonder le Laboratoire expérimental du thé noir de l'Institut central de recherche. Il y bâtit des usines de fabrication industrielle à la façon ceylanaise ; les surfaces cultivées en thé à Yuchi atteignent leur apogée historique de 3 000 hectares.
Du marché export au marché intérieur : le tournant de 1975
1975 marque une rupture décisive dans l'industrie théicole taïwanaise. La crise énergétique mondiale, combinée à l'appréciation du dollar taïwanais, coupe court aux exportations. Le Département de l'agriculture et des forêts se pose alors une question fondamentale : comment amener les Taïwanais eux-mêmes à boire du thé ?
Car à l'époque, les Taïwanais ne boivent guère de thé.
Les sodas et le café s'étaient imposés bien avant le thé dans les habitudes populaires. Le Département mise alors sur l'argument santé et lance en 1975 une campagne sur les vertus du thé pour la santé. La même année se tient le premier concours de thé de l'après-guerre : le Concours de thé Baozhong de Xindian. En 1982, l'abolition du règlement sur la gestion de la production du thé permet aux agriculteurs taïwanais de produire, transformer et vendre eux-mêmes leur récolte.
Dans les années 1980, la Bourse de Taïwan franchit les 10 000 points et l'île entre dans une ère d'abondance. Les salons de thé fleurissent partout, devenus des lieux de parties de cartes, de réunions d'affaires et de rencontres. C'est à cette époque que naissent le Ziteng Lu à Taipei et l'ancêtre du Chun Shui Tang à Taichung.
La révolution froide : du thé mousseux au bubble tea
En 1983, une expérience change la culture du thé taïwanaise à jamais.
Liu Hanjie, fondateur du Chun Shui Tang, observe au Japon la technique de préparation du café glacé. Rentré à Taïwan, il demande à un employé d'ajouter des glaçons dans du thé noir par une chaude journée d'été — et s'entend répondre : « Personne ne boit du thé noir froid ! »
Qu'à cela ne tienne. Liu Hanjie achète un shaker à cocktail, y verse thé noir, sucre de canne et glaçons, secoue le tout vigoureusement. Le thé servi à 4 degrés libère ses arômes, la mousse épaisse apporte une texture irrésistible. Le thé noir mousseux — le « bubble black tea » — vient de naître.
Mais la vraie révolution reste à venir.
En 1987, Lin Xiuhui, alors responsable de boutique au Chun Shui Tang, tente lors d'une séance de travail d'ajouter des boules de tapioca — les fameuses « perles » — dans un thé au lait glacé déjà préparé. La proportion dorée du Chun Shui Tang, « 7:2:1 » — thé, glaçons, mousse — devient la formule de référence du bubble tea.
Il faut noter qu'un établissement de Tainan, le Han Lin Tea Room, revendique lui aussi la paternité de l'invention. Les deux enseignes se sont affrontées devant les tribunaux pendant dix ans. Le juge a finalement estimé que le bubble tea constituait une nouvelle catégorie de boisson et non un brevet déposé, et qu'il n'était pas nécessaire de désigner un seul « inventeur ».
L'empire des chiffres
L'industrie taïwanaise des boissons à secouer affiche aujourd'hui des dimensions vertigineuses :
| Indicateur | Chiffre |
|---|---|
| Chiffre d'affaires 2024 | 133,13 milliards de TWD (record historique) |
| Nombre de boutiques | 16 070 (57 % des commerces de boissons du pays) |
| Rythme d'ouverture | En moyenne 40 nouvelles boutiques par mois |
| Consommation annuelle | Environ 1 075,04 millions de tasses |
Les habitants de Taichung se distinguent par une consommation particulièrement élevée. Toutes tranches d'âge confondues, les femmes consomment davantage que les hommes ; les femmes de 25 à 34 ans représentent à elles seules environ 20 % de la consommation totale. Côté sucre, plus de la moitié des consommateurs optent pour un niveau faiblement sucré, suivis par les adeptes du sans sucre (39,7 %).
La conquête du monde : de Taichung à la planète entière
Le Chun Shui Tang écoule aujourd'hui en moyenne plus de deux millions de tasses de bubble tea par an. Des enseignes taïwanaises comme 50嵐 (Wushilan), CoCo都可 et 清心福全 (Qingxin Fuquan) poursuivent leur expansion internationale à vive allure.
Le marché mondial des boissons à secouer en Asie-Pacifique a atteint 1,14 milliard de dollars en 2024 ; le Viêt Nam et Taïwan devraient enregistrer les volumes de vente les plus importants. Le marché chinois a quant à lui été multiplié par cinq depuis le début des années 2020.
De Formosa Oolong au Bubble Tea
À regarder cent cinquante ans d'histoire théicole, la culture du thé taïwanaise révèle une capacité d'adaptation et un esprit d'innovation remarquables.
En 1869, le négociant britannique John Dodd charge pour la première fois 210 000 jin de « Formosa Oolong » à Dadaocheng à destination de New York. Personne, alors, n'aurait imaginé que cette belle île nommée Formosa conquérait le monde un siècle plus tard avec une simple tasse de thé aux perles.
La vraie pérennité ne tient pas à la garde jalouse de la tradition, mais à la capacité de réinventer sans cesse ce que cette tradition signifie.
Le secret du succès de la culture du thé taïwanaise réside peut-être dans cette philosophie du « noyau stable, frontières mobiles ». Du cérémonial du gongfu cha à la culture moderne des boissons à secouer, du « Formosa Oolong » au « Bubble Tea », Taïwan a toujours su trouver l'équilibre entre tradition et innovation.
Ce n'est pas seulement l'histoire d'une tasse de thé. C'est l'histoire d'une île qui, portée par les vagues de la mondialisation, a su préserver son identité culturelle tout en conquérant le monde par la créativité.
Références
- Contexte historique du thé taïwanais - Tea Talk Academy
- L'invention du bubble tea - Site officiel du Chun Shui Tang
- La folie des boissons : décryptage des données sur les boissons à secouer à Taïwan - LnData
- Témoin de la transformation économique de Taïwan : le développement du thé taïwanais dans le crépuscule de « Tea Gold » - Agriharvest
- Thé taïwanais - Wikipédia