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Q Series : comment un fabricant d'ordinateurs a planté les graines de la renaissance du drama taïwanais

En 2016, le patron technologique Tung Tzu-hsien a financé un projet hors du commun : confier à Wang Hsiao-ti et aux plus grands réalisateurs de Taïwan une mission anti-commerciale — ne pas tourner de blockbusters, mais former de nouveaux talents.

Art Cinéma et télévision

Q Series : comment un fabricant d'ordinateurs a planté les graines de la renaissance du drama taïwanais

En 30 secondes : En août 2016, huit séries taïwanaises débutaient simultanément. Derrière la caméra, des réalisateurs de premier plan comme Tsai Ming-liang et Chen Yu-hsun ; devant, des comédiens tout juste sortis de formation. Le producteur : Tung Tzu-hsien, président d'Pegatron, un géant du sous-traitant informatique. La logique du Q Series défie l'intuition : associer les maîtres les plus aguerris aux recrues les plus novices, investir dans les « graines » plutôt que dans les « fruits ». Deux ans plus tard, parmi les 24 nouveaux comédiens formés, on retrouvait Greg Hsu, Chen Yu, Liu Kuan-ting — et l'industrie du drama taïwanais disposait d'une preuve : les séries de genre pouvaient survivre à Taïwan.


Fin 2014, la réalisatrice Wang Hsiao-ti appelle sept vieux amis. Sa question est directe : « Êtes-vous prêts à consacrer du temps à former des débutants ? »
À l'autre bout du fil : Tsai Ming-liang, Chen Yu-hsun, Chu Yu-ning, Hsu Chieh-hui, Hsu Fu-chun, Wang Ming-tai et An Che-yi — des réalisateurs cumulant chacun plusieurs décennies d'expérience dans le cinéma et la télévision taïwanais.
À cette époque, s'ils étaient sollicités, c'était pour garantir une audience ou porter de grands projets. Wang Hsiao-ti, elle, parlait de former des novices.

Sur plus de 300 candidats, elle sélectionna 24 jeunes talents baptisés « Bonnes pousses » (好植之徒), qu'elle envoya d'abord dans son école de théâtre Q Place.
Le programme : techniques corporelles de l'opéra chinois, rythme du clown, danse contemporaine — une méthode visant à recalibrer le corps de comédiens modernes par la discipline du théâtre traditionnel.
Leur premier terrain d'entraînement grandeur nature : les huit séries du Q Series.
Wang Hsiao-ti résumait ainsi son intention : « Le Q Series est un espace où nous pouvons respirer librement et grandir ensemble — pas seulement pour les petits QQ [les jeunes comédiens], mais pour les réalisateurs, les scénaristes et toute l'équipe technique, qui progressent côte à côte. »

Le pari culturel d'un homme qui fabrique des ordinateurs

Ce projet avait besoin de financement. Et ce financement vint d'un homme en apparence totalement étranger à cet univers : Tung Tzu-hsien, président d'Pegatron.
Dans le milieu technologique taïwanais, Tung est connu pour avoir cofondé Asus avant de mener Pegatron dans la sous-traitance pour Apple — l'archétype de l'industriel du hardware.
Mais il soutient Eslite depuis des années, sponsorise le Cloud Gate Theatre, a investi dans la série Black & White: The Dawn of Assault, et a doté le prix littéraire Yang Mu — la culture et les arts ont toujours fait partie de son univers personnel.

En 2016, via sa filiale culturelle Acer Arts, il rend le Q Series possible.
La décision défie toute logique commerciale : les réalisateurs les plus expérimentés aux côtés des acteurs les moins connus, dans un marché écrasé par les dramas coréens et chinois, sans garantie d'audience ni de retour sur investissement.
Interrogé sur ses motivations, un cadre de l'entreprise rapporta son attitude : « Son amour pour les arts, la créativité et la formation des talents n'a jamais faibli. »
Pour lui, ce projet ressemblait davantage à un investissement à long terme dans l'écosystème culturel taïwanais qu'à un calcul financier à court terme.

Wang Hsiao-ti, elle, exprimait les choses plus crûment dans une interview à BIOS monthly : « Ce jeu n'était plus amusant ! Alors nous voulions le rendre plus intéressant. »
Cette « fantaisie » — rendre le jeu plus amusant — masquait en réalité une profonde révolte contre la formule répétitive et la starification à outrance qui avaient paralysé le drama taïwanais.
Elle voulait que ce projet libère les créateurs des contraintes d'audience et leur redonne le goût, et le courage, de raconter des histoires.

📝 Note du curateur
Confier les maîtres les plus chevronnés aux recrues les plus novices, c'est en fait un accélérateur de talents.
Les apprentis se retrouvent immédiatement plongés dans les plus hautes exigences professionnelles — ce n'est pas une simple philanthropie, c'est une formation intensive par la pratique.
Ce qui manquait à l'industrie audiovisuelle taïwanaise, ce n'était pas le talent, mais des espaces comme le Q Series : des cadres professionnels permettant l'échec et l'expérimentation.

Huit séries, quatre genres

Le Q Series comprend au total 8 séries, soit 52 épisodes, répartis en quatre grandes thématiques.
Chaque thème réunit deux séries au style délibérément contrasté, diffusées en bande quotidienne sur TTV, ETTV Drama et PTS à partir d'août 2016 pendant un an.
Ce choix de « séries de genre » était en lui-même une déclaration : la télévision taïwanaise ne devait pas se limiter aux dramas romantiques et aux feuilletons sans fin.

Genre Titre Acteurs principaux Distinctions et particularités
Romance et coming-of-age Falling in Love Wu Kang-jen, Ko Shu-chin, Greg Hsu 9 nominations aux 52e Golden Bell Awards ; Ko Shu-chin Meilleure actrice, Chen Yu Meilleur espoir
Romance et coming-of-age At Café 6 / Someday or One Day (荼蘼) Rainie Yang Scénario de Hsu Yu-ting ; prix au Seoul International Drama Awards et aux Asian Television Awards
Thriller et policier Teacher Miss, Have You Ever Loved? Lan Cheng-lung, Greg Hsu Thématiques de l'agression sexuelle et des préjugés ; co-scénarisé par Wang Hsiao-ti et Ko Yen-hsin
Thriller et policier Lights Out Cheryl Yang, Chang Shu-hao Réalisé par Ke Chen-nian ; huis clos d'enquête policière à l'atmosphère claustrophobe
Fantastique et horreur The House of Blocks Cheng Jen-shuo, Ho Hao-chen Obsessions familiales et liens surnaturels
Fantastique et horreur A Thousand Walls in My Dreams Huang He, Mo Yun-wen Le surnaturel comme enveloppe pour explorer la solitude et la réalité sociale
Adaptation littéraire The Teenage Psychic (花甲男孩轉大人) Crowd Lu, Yen Cheng-lan Adapté de Yang Fu-min ; phénomène national dit « le phénomène Hua-jia »
Adaptation littéraire A Taste of Life Ann Hsu, Fu Meng-po Adapté de l'autobiographie de Fu Pei-mei ; portrait chaleureux de la cuisine taïwanaise

Cette diversité de genres forçait les spectateurs taïwanais à repenser leur définition même de « série télé ».
À cette époque, la production locale était en perte de vitesse, écrasée par les productions étrangères.
Le Q Series, par son volume et sa cohérence, démontrait que les dramas taïwanais de genre pouvaient rivaliser en qualité narrative et technique.

Les nouveaux visages de _Falling in Love_

En 2016, un jeune homme naviguant entre formation de chanteur et carrière d'acteur sans jamais vraiment percer reçoit sa convocation pour le Q Series.
Il décroche un rôle dans Falling in Love — un aîné séduisant avec une touche comique — puis enchaîne avec Teacher Miss, Have You Ever Loved?, où il incarne un adolescent à développement retardé souffrant d'une addiction sexuelle.
Un rôle exigeant une maîtrise physique extrême et une gestion émotionnelle d'une précision chirurgicale. Il confiera à la presse que le tournage fut « épuisant ».

Ce jeune homme s'appelle Greg Hsu (許光漢). Aujourd'hui, ce nom n'a plus besoin d'introduction.
Sa performance dans Teacher Miss lui vaut sa première nomination aux 52e Golden Bell Awards dans la catégorie Meilleur acteur dans un second rôle.
Ce n'est pas seulement l'histoire d'un inconnu qui explose — c'est la démonstration de la force du modèle « maître-apprenti » du Q Series :
des réalisateurs chevronnés comme Wang Hsiao-ti et Chen Yu-hsun façonnent en direct, sur le plateau, ces « petits QQ » qui n'avaient aucune expérience professionnelle.

Chen Yu et Liu Kuan-ting brillent également dans cette aventure. Chen Yu remporte le Golden Bell du Meilleur espoir pour Falling in Love, et Liu Kuan-ting affûte son jeu sur plusieurs productions.
Le Q Series valide ici son postulat central : pas besoin de miser sur des noms déjà connus pour se protéger.
Avec un environnement professionnel adapté et un temps de répétition suffisant, des comédiens non aguerris peuvent s'épanouir dans les conditions les plus exigeantes de l'industrie audiovisuelle.

_The Teenage Psychic_ ou quand un village agricole devient scène nationale

Parmi les huit séries, celle qui toucha le public le plus largement, atteignit les meilleures audiences et s'ancra le plus profondément dans le quotidien des Taïwanais fut The Teenage Psychic (花甲男孩轉大人).
Adaptée du roman de Yang Fu-min par Chu Yu-ning — réalisateur expert des sensibilités locales —, la série fit le pari audacieux de confier le rôle-titre au chanteur Crowd Lu, sans aucune expérience d'acteur.
Il incarne Cheng Hua-chia, 28 ans, sans diplôme universitaire, qui a grandi dans le temple ancestral de son village.

En 2017, alors que des productions comme le drama coréen Descendants of the Sun dominaient les écrans, cette série s'imposa avec une vitalité brute, mêlant taïwanais et mandarin.
Son premier épisode atteignit un taux d'audience de 1,22 % — puis une longue scène de dispute filmée en plan-séquence envahit les réseaux sociaux, déclenchant un débat national sur les liens familiaux et l'attachement à la terre.
Cette vague conduisit en 2018 au film Papa and Mama Are Getting Divorced (花甲大人轉男孩), transformant une expérience télévisuelle en succès commercial en salle.

Le triomphe de cette série porte une signification symbolique profonde : il déconstruit le préjugé selon lequel « local rime avec ringard ».
Grâce à une mise en scène soignée et une structure narrative solide, un enterrement dans un village agricole de Taïwan et les querelles d'une famille élargie pouvaient devenir une mythologie contemporaine aussi captivante qu'un drama coréen.
Le message était clair : quand l'histoire est bien racontée et les personnages vrais, le public taïwanais est prêt à payer pour voir les histoires de sa propre terre.

Le palmarès des Golden Bell Awards : ce que les chiffres disent vraiment

Les résultats sur deux cérémonies des Golden Bell Awards constituent le bulletin de notes le plus objectif du Q Series.
En 2017, lors de la 52e édition, les cinq premières séries du Q Series totalisaient 24 nominations — un record pour une seule maison de production.
En 2018, lors de la 53e édition, The Teenage Psychic prenait le relais et raflait plusieurs prix majeurs, portant cette révolution douce à son apogée.

Édition Nominations Prix obtenus Récompenses notables
52e (2017) 24 5 Ko Shu-chin (Meilleure actrice), Chen Yu (Meilleur espoir), Lights Out (Meilleure série dramatique)
53e (2018) 15 4 Crowd Lu (Meilleur acteur, Meilleur espoir), The Teenage Psychic (Meilleure série dramatique)
Total 39 9 Neuf prix sur deux cérémonies, marquant le point de départ officiel de la renaissance du drama taïwanais

Ces récompenses se répartissent entre plusieurs équipes, preuve que le Q Series ne reposait pas sur un seul chef-d'œuvre mais sur une élévation générale du niveau industriel.
La performance de The Teenage Psychic lors de la 53e cérémonie, en particulier, scelle une rarité : l'accord parfait entre le goût populaire et le jugement des professionnels.
Crowd Lu, chanteur transformé en acteur, emportant à la fois Meilleur acteur et Meilleur espoir : une page dans l'histoire des Golden Bell Awards.

Turbulences et réflexions après le générique final

La première saison du Q Series ne s'est pas achevée dans un concert d'éloges unanimes — elle a aussi suscité une discussion profonde sur les conditions de travail dans l'audiovisuel taïwanais.
Des critiques pointèrent que la structure « philanthropique » d'aînés formant des cadets était, sur le plan commercial, difficilement pérenne.
Vers fin 2017, des informations circulèrent sur des retards de paiement de scénaristes et des différends liés à des licenciements. Wang Hsiao-ti publia un communiqué commun pour clarifier la transparence des comptes et souligner les difficultés inhérentes à la formation de talents.

Pour Wang Hsiao-ti, ce n'était pas une expérience sociale parfaite mais une agitation nécessaire pour survivre et faire survivre l'industrie.
Elle reconnut publiquement ne pas avoir cherché à défier un système, mais que le modèle existant asséchait les viviers de talents.
Si la société Good Wind Creative fit face à des réorganisations après la première saison, cela ne signifiait pas la fin de l'expérience.
Son héritage le plus durable : avoir prouvé que le public taïwanais a du goût, et qu'il attend des histoires humaines qui sortent des sentiers battus.

Zhuo Juchang : la croissance des graines plantées

En 2021, l'esprit du Q Series renaît officiellement sous le nom de Zhuo Juchang (茁劇場), Wang Hsiao-ti rassemblant une nouvelle génération de réalisateurs et de scénaristes pour prolonger cette révolution de la formation.
Cette fois, le projet élargit son regard au-delà de la découverte d'acteurs, pour s'intéresser aussi à l'adaptation de la littérature taïwanaise, cherchant à renforcer l'épaisseur textuelle du drama local.
Les graines plantées par la première saison sont aujourd'hui de grands arbres qui donnent de l'ombre.

Greg Hsu, Liu Kuan-ting, Sun Ko-fang, Chen Yu, Chiang Yi-jung — ces noms figurent désormais en bonne place au palmarès des Golden Horse et des Golden Bell Awards.
Ils ne sont plus des « petits QQ » cherchant leur place, mais des acteurs accomplis, capables de porter une série et de faire bouger les indicateurs d'audience comme de prestige.
Plus profondément, le Q Series a changé le regard de l'industrie sur le concept même de « nouveau talent » : avec un cadre systématique adapté, les débutants sont la force de renouvellement la plus puissante de tout secteur.
Cette logique — investir dans les personnes plutôt que dans les flux — est l'une des pierres angulaires qui permet aujourd'hui au drama taïwanais de rayonner sur les plateformes internationales.


En 2024, quand on retrace l'histoire de la renaissance du drama taïwanais, on évoque souvent l'arrivée des capitaux de Netflix et Disney+.
Mais avant que ces grandes plateformes internationales ne posent le pied à Taïwan, il y avait un groupe de personnes qui, dans des créneaux tardifs sur TTV et PTS, avaient planté ces graines indociles.
C'était une bataille remportée sans data science prédictive, sans vedettes garantissant l'audience — uniquement par la conviction et l'exigence professionnelle envers le drama.

Ce qu'ils ont laissé derrière eux, ce n'est pas seulement quelques bonnes séries. C'est une réponse qui continue de germer : le drama taïwanais peut être tellement plus que ça.


Références

À propos de cet article Cet article a été créé par collaboration communautaire avec l'assistance de l'IA.
Q Series drama taïwanais Wang Hsiao-ti Greg Hsu Golden Bell Awards
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