En bref (30 secondes) : Enno Cheng est née le 19 mars 1987 à Yilan. Son père est le réalisateur taïwanais Cheng Wen-tang, figure de la Nouvelle Vague. En 2007, elle fait ses débuts comme actrice, scénariste et compositrice de la bande originale de Summer's Tail, un film de son père, et est nommée comme meilleur nouvel acteur aux 44ᵉ Golden Horse Awards. En 2011 sort son premier album solo, Neptune. Le 3 janvier 2016, elle annonce son homosexualité sur Facebook et divorce le même mois de son ex-mari Yang Da-zheng, chanteur du groupe Fire EX. En 2022, elle publie son premier album entièrement en taïwanais, Mercury Retrograde. Le 1ᵉʳ juillet 2023, aux 34ᵉ Golden Melody Awards, elle remporte le prix de la meilleure chanteuse en taïwanais et celui du meilleur album en taïwanais. Lors d'une interview au sujet de l'album, elle a déclaré : « J'ai donc choisi d'utiliser une langue que je ne maîtrisais pas aussi bien, pour me mettre moi-même en difficulté. » — faire de la difficulté créative un outil d'honnêteté expressive.
Le 1ᵉʳ juillet 2023, lors de la cérémonie des 34ᵉ Golden Melody Awards.
Meilleure chanteuse en taïwanais : Enno Cheng.[^1] Meilleur album en taïwanais : Mercury Retrograde d'Enno Cheng.[^1]
Une chanteuse de 36 ans, dont le premier album solo remonte à 2011, qui a changé trois fois de label, monté un groupe, écrit de la prose, joué dans les films de son père, fait son coming out en 2016, divorce la même année, et a déjà remporté un Golden Indie Music Award en 2019 — décroche ses premiers Golden Melody Awards, et ce, dans les deux catégories taïwanaises.
Sur scène, elle déclare :
« Le taïwanais m'a appris à baisser la tête. Il m'a appris à ralentir, à réfléchir sérieusement au poids de chaque mot. »[^2]
Cette phrase condense l'état d'esprit dans lequel elle a composé les 11 chansons entièrement en taïwanais de Mercury Retrograde l'année précédente. Pour une enfant de Yilan qui a grandi à Taipei et dont les camarades se moquaient quand elle parlait taïwanais, écrire en taïwanais n'était pas un retour à la langue maternelle — c'était réapprendre une langue.
📝 Note du curateur : Les catégories taïwanaises des Golden Melody Awards sont rarement attribuées à une artiste venue de la création en mandarin. Enno Cheng est l'exception — elle a obtenu la plus haute distinction en taïwanais avec « une langue que je ne parlais pas si bien enfant ».
Une famille entre Nouvelle Vague et musique à Yilan
Enno Cheng est née le 19 mars 1987 à Yilan.[^3] Son père est le réalisateur Cheng Wen-tang (né en 1958 à Yilan) — membre des « Green Team » (綠色小組) en 1984, où il réalise des documentaires sur les mouvements sociaux, avant de se tourner vers le cinéma de fiction. Son film Somewhere Over the Dreamland (夢幻部落) remporte le prix de la Semaine internationale de la critique à la Mostra de Venise et le prix du meilleur film taïwanais de l'année aux Golden Horse Awards.[^4]
Sa mère est une musicienne expérimentée, ancienne chanteuse de restaurant, virtuose de guitare, qui a également participé à l'émission Five Lights Award (五燈獎).[^3]
Enno Cheng est donc l'enfant d'une double lignée cinéma × musique. Elle a grandi sur les plateaux de son père et bercée par la guitare de sa mère. Mais enfant, quand elle allait à l'école à Taipei, ses camarades se moquaient d'elle quand elle parlait taïwanais — le décalage entre l'environnement linguistique familial de Yilan et le contexte scolaire de Taipei a planté en elle un regret qui refait surface trente ans plus tard.[^5]
Elle étudie la littérature chinoise à l'université Tamkang, apprend le français, puis interrompt ses études en 2007 pour se consacrer entièrement à la création.[^3]
2007 — _Summer's Tail_ : père et fille sur le même plateau
La première œuvre d'Enno Cheng est un film de son père.
En 2007, Summer's Tail (夏天的尾巴), réalisé par Cheng Wen-tang. Enno Cheng en est l'héroïne, la scénariste et la compositrice de la bande originale.[^6] Ce film, dont l'action se déroule à Yilan, est la première collaboration père-fille. Enno Cheng est nommée comme meilleur nouvel acteur aux 44ᵉ Golden Horse Awards pour ce rôle.[^6]
En 2009, elle participe à un autre film de son père, Tears (眼淚), où elle est à la fois actrice et compositrice de la chanson finale Sayonara (莎喲娜拉), nommée pour la meilleure chanson originale de film aux 46ᵉ Golden Horse Awards.[^7]
Sur le tournage de Tears, elle travaille avec l'acteur Tsai Chen-nan (蔡振南). Après l'avoir écoutée interpréter Sayonara, il lui dit :
« Ta voix est faite pour chanter en taïwanais. Les jeunes devraient vraiment écrire plus de chansons en taïwanais ! »[^8]
On est en 2010. Elle se souvient de cette phrase douze ans plus tard — lors de la sortie de Mercury Retrograde en 2022, elle la mentionne spontanément dans une interview.
2011-2015 : musique solo et Chocolate Tiger
En 2011, Enno Cheng publie son premier album solo, Neptune (海王星).[^9] Entièrement en mandarin, sa langue de création à l'époque.
En 2012-2013, elle fonde le groupe « Chocolate Tiger » (猛虎巧克力) dont elle est la chanteuse, et publie Night Factory (夜工廠) ; l'album est nommé pour le prix du meilleur groupe aux 26ᵉ Golden Melody Awards.[^10]
Durant ces années, elle conserve une seconde identité : celle d'actrice. Elle continue de tourner dans le cinéma taïwanais, mais la musique commence à devenir son axe principal.
En décembre 2013, elle épouse Yang Da-zheng (楊大正), chanteur du groupe Fire EX. (滅火器).[^11] Le couple est ensemble depuis près de neuf ans.
📝 Note du curateur : Entre 2011 et 2015, Enno Cheng est une créatrice exclusivement mandarine. Le passage au taïwanais complet avec Mercury Retrograde en 2022 survient après un intervalle de 11 ans. Comprendre cet écart temporel, c'est comprendre pourquoi elle dit que le taïwanais lui a « appris à baisser la tête ».
3 janvier 2016 — Le coming out sur Facebook
Le 3 janvier 2016, Enno Cheng publie un texte sur Facebook. Extrait :
« Pendant ces près de neuf ans de relation, j'ai profondément aimé l'âme de Da-zheng. Da-zheng a un cœur formidable et m'a toujours comprise et acceptée sans condition, et cela n'a pas changé jusqu'à aujourd'hui. Mais moi, je n'ai cessé de me débattre dans ma propre perception de moi-même. Après des mois de communication répétée, nous avons fini ensemble par accepter le fait que "je ne peux pas aimer son corps"… La raison en est que ce que j'aime, c'est le corps d'une femme. »[^12]
À la fin du même mois, elle signe les papiers du divorce avec Yang Da-zheng.[^11]
Ce texte est largement partagé à l'époque. Elle n'accorde pas d'interview télévisée, ne tient pas de conférence de presse, ne publie pas de communiqué d'avocat en guise de suivi — juste un article sur Facebook. Le texte porte à lui seul l'intégralité de la déclaration.
Quand un journaliste lui demande plus tard pourquoi elle a rendu cette annonce publique, elle répond :
« Je suis créatrice. Je dois présenter mon état avec honnêteté, je ne peux pas mentir… La musique, c'est différent du jeu d'actrice : la personne sur scène est la même que celle en coulisses. La création doit être honnête, sinon l'œuvre se retourne contre vous. »[^13]
Cette logique de « création honnête » devient par la suite le principe fondateur de toutes ses décisions artistiques, y compris, six ans plus tard, le choix d'écrire en taïwanais.
2017-2019 : musique et prose
Dans les trois années qui suivent son coming out, elle publie deux albums et un recueil de prose.
- 2017 : deuxième album solo, Pluto[^14]
- 2017 : recueil de prose, Gan Shang Club : Chronique de transformation de la bête 3D (幹上俱樂部:3D 妖獸變形實錄)[^15]
- 2019 : troisième album solo, Dear Uranus (給天王星)[^16]
Dear Uranus contient 10 chansons, dont trois en taïwanais. Le single Jade (玉仔的心 Jade) remporte le prix de la meilleure single de musique alternative aux 10ᵉ Golden Indie Music Awards.[^16] C'est sa première incursion officielle dans la création en taïwanais — mais pas encore un album entièrement en taïwanais : des chansons taïwanaises intégrées dans un album mandarin.
Les noms de ces trois albums forment une ligne solaire : Neptune → Pluto → Dear Uranus. C'est sa propre logique de nommation, un code pour sa chronologie créative personnelle.
2022 — _Mercury Retrograde_ : la langue la plus étrangère
En 2022, elle sort son premier album entièrement en taïwanais, Mercury Retrograde (水逆). 11 chansons. Production par Chunho, production vocale en taïwanais par Ho Hsin-sui (ciacia).[^17]
Pourquoi le taïwanais ? Elle l'explique avec précision lors d'une interview conjointe avec le producteur Chunho pour Blow 吹音樂 :
« Je voulais montrer à tout le monde à quel point la communication est difficile pour moi, à quel point exprimer correctement ce que j'ai au fond de moi est un défi. La solution que j'ai trouvée, c'est d'utiliser directement une langue que je ne maîtrise pas aussi bien, pour me mettre moi-même en difficulté. »[^18]
Voilà la méthodologie de Mercury Retrograde : utiliser l'étrangeté linguistique comme contrainte d'honnêteté. En mandarin, sa création aurait glissé dans les réflexes linguistiques et le vocabulaire maîtrisés depuis dix ans ; en taïwanais, chaque mot doit être vérifié, demandé, prononcé à voix haute pour confirmation. Ralentir, baisser la tête, réfléchir sérieusement au poids de chaque mot.
Ho Hsin-sui (ciacia), la productrice vocale en taïwanais de l'album, joue le rôle de gardienne de la précision linguistique : elle corrige les paroles et la musique, s'assure de la justesse des tournures taïwanaises, et va jusqu'à réenregistrer des singles déjà publiés.[^17]
Le rôle du producteur Chunho est d'un autre ordre. Il collabore avec Enno Cheng depuis plus de 5 ans et a commencé début 2020 à expérimenter l'intégration du taïwanais dans divers genres musicaux, découvrant que le techno et le gospel se prêtaient particulièrement bien à cette langue.[^17] Ce choix technique devient le socle musical de Mercury Retrograde : la fusion taïwanais × électronique, taïwanais × gospel, donne à un album un son qui ne ressemble en rien à la musique taïwanaise traditionnelle.
Le conseil créatif de Chunho à Enno Cheng reste gravé dans les mémoires :
« Je dis toujours à Enno : tu n'as pas besoin d'être aussi universellement bienveillante. »[^17]
Il l'encourage à passer d'une vision macro à l'exploration de ses zones d'ombre intérieures. Les paroles de Mercury Retrograde creusent davantage les failles émotionnelles personnelles que les grands drapeaux des enjeux sociaux — c'est peut-être le fruit de cette phrase de Chunho.
Les moqueries en taïwanais de l'enfance : la racine invisible de _Mercury Retrograde_
Enno Cheng n'a pas eu l'idée de Mercury Retrograde en 2022. Dans une interview pour La Vie, elle évoque spontanément un regret d'enfance :
« J'ai toujours regretté de ne pas avoir franchi la barrière linguistique pour mieux la comprendre (ma grand-mère). »[^19]
Enfant, à l'école à Taipei, parler taïwanais lui valait les moqueries de ses camarades, ce qui a créé en elle un blocage psychologique face à l'apprentissage de cette langue. Quand elle a grandi et a voulu communiquer avec sa grand-mère, la compétence linguistique avait disparu. Ce « regret du trop tard » se superpose au souvenir de l'encouragement de Tsai Chen-nan en 2010 à écrire en taïwanais. En 2022, Mercury Retrograde est la manière dont elle restitue ces deux matériaux accumulés pendant plus de dix ans, à travers un album entièrement en taïwanais.
📝 Note du curateur : L'album entièrement en taïwanais de 2022 n'est ni un « éveil identitaire » ni une « stratégie de marché ». C'est une chanteuse de 35 ans qui revient sur ce qui s'est passé quand elle avait 10 ans et qu