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En 1925, Chang Wen-chi fonde la société Jinxin (進馨商會) près de la gare arrière de Taipei, inaugurant un siècle d'aventure pour HeySong. La marque fut traitée avec mépris par les industriels japonais de « soda de troisième catégorie », et vit ses actifs réduits à seulement 17 dollars taïwanais lors de la réforme monétaire de 1949. Pourtant, cette boisson singulière — née du Root Beer américain, transmise à Taïwan via Shanghai —, entrelacée dans les années 1980 avec la voix de Chang Yu-sheng, est devenue le symbole culturel le plus résilient de la mémoire collective taïwanaise.
Fin 1924, près de la gare arrière de Taipei, dans la rue Zhengzhou, l'air était chargé de suie de charbon et de l'agitation du commerce. Chang Wen-chi, 22 ans, réunit les fonds nécessaires pour acheter une usine de sodas à billes appelée « Niko Niko » (尼可尼可)1. Il ne se doutait probablement pas que cette « entreprise de fraîcheur » traverserait deux quasi-destructions de son capital, avant de devenir la boisson nationale la plus emblématique de Taïwan2.
De Shanghai à Taïwan : la renaissance locale du Root Beer
Le produit le plus célèbre de HeySong, la « HeySong Sarsaparilla » (黑松沙士), est en réalité le fruit d'une expérience gustative transnationale. Le prototype de la sarsaparille est le Root Beer (根汁汽水), une boisson populaire aux États-Unis, introduite à Shanghai dans les années 19303. Lors d'un voyage d'étude à Shanghai, Chang Wen-chi découvre cette boisson au goût herbacé distinctif, puis l'importe à Taïwan en y ajoutant une recette exclusive, l'adaptant aux préférences des Taïwanais pour créer la « HeySong Sarsaparilla »4.
Cependant, dans le marché des sodas taïwanais des années 1930, il existait une hiérarchie. Les sodas importés du Japon — Kirin et Mitsuya — étaient considérés comme des « sodas de première catégorie », tandis que les sodas produits localement étaient raillés par les industriels japonais comme des « produits de troisième catégorie »5. Pour riposter, Chang Wen-chi lance officiellement le « HeySong Soda » en 1931, tentant de se démarquer par une marque nationale de qualité supérieure6.
L'ère sombre des numéros : quand la marque disparaît
Le véritable défi n'était pas seulement la concurrence, mais aussi la politique. En 1938, alors que l'ombre de la Seconde Guerre mondiale s'étendait, le gouvernement général de Taïwan imposa la politique des « coopératives contrôlées » (統制組合), prenant de force le contrôle de toutes les usines privées de sodas7. L'usine toute neuve de HeySong à Zhonglun fut froidement rebaptisée « Huitième Usine »5.
« Comme si elle avait été construite spécialement pour les coopératives contrôlées », soupirait à l'époque le frère de Chang Wen-chi, Chang Yu-sheng (張有盛), dans La Voie du siècle de HeySong (《黑松百年之道》)5. Durant ces années, la marque HeySong fut abandonnée ; l'usine ne pouvait produire que des sodas portant des étiquettes uniformisées « Nanshin » (南進牌) ou « Kumiai » (組合牌). Ce fut une période sombre de perte totale du contrôle de gestion, où le rêve de marque taïwanaise fut réduit au silence par la machine de guerre7.
📝 Note du conservateur : Le moment le plus vulnérable d'une marque n'est pas celui où elle manque d'argent, mais celui où même son nom lui est interdit.
Le miracle des 17 dollars : de la liquidation totale au nouveau départ
En 1945, Taïwan est rétrocédée à la République de Chine. Chang Yu-sheng s'excite : « L'industrie du soda renaît avec la lumière. »5 Mais le sort n'a pas fini de jouer ses tours. En 1949, le gouvernement nationaliste procède à une réforme monétaire imposant le taux de « quatre mille anciens dollars taïwanais pour un nouveau dollar taïwanais »8.
Cette mesure est un coup dévastateur pour HeySong. Les 680 000 anciens dollars taïwanais investis par Chang Wen-chi après-guerre se trouvent instantanément réduits à seulement 17 nouveaux dollars taïwanais5. L'actuel président Chang Bin-tang (張斌堂) porte encore sur lui une photocopie du registre des actionnaires de l'époque, pour se rappeler de « ne jamais oublier ces années »8.
Ces 17 dollars n'ont pas fait reculer la famille Chang ; ils ont au contraire renforcé leur résilience. En 1950, la HeySong Sarsaparilla est officiellement lancée sur le marché. Son goût singulier, rappelant vaguement une tisane médicinale, coïncide de manière inattendue avec les habitudes alimentaires taïwanaises de « réduire la chaleur corporelle » (降火氣), inaugurant l'âge d'or de HeySong9.
Échapper à l'ombre du SARS : l'anecdote du changement de nom en « HeySong »
Depuis son lancement en 1950, la HeySong Sarsaparilla portait « Sarsaparilla » comme nom de marque en anglais. Cependant, en 2003, lorsque l'épidémie de SRAS (SARS) frappe Taïwan, l'abréviation et la prononciation de « Sarsaparilla » s'avèrent trop proches de « SARS ». Pour éviter toute association négative dans l'esprit des consommateurs, HeySong modifie immédiatement son nom anglais en « HeySong Sarsaparilla », le nom chinois restant inchangé, et cette dénomination est toujours en usage aujourd'hui3.
Une autre version circule dans le public : certains estiment que face à l'arrivée de concurrents sur le marché de la sarsaparille, HeySong a décidé d'ajouter le nom de l'entreprise « HeySong » pour renforcer la reconnaissance de la marque et protéger ses droits de propriété intellectuelle3. Quelle que soit la véritable motivation, ce changement de nom est devenu une anecdote fascinante de l'histoire des marques taïwanaises, intimement liée à un événement social majeur.
Mon avenir n'est pas un rêve : l'empreinte de la lutte dans la chanson
Dans les années 1980, la HeySong Sarsaparilla connaît le moment culturel le plus glorieux de son histoire. En 1988, HeySong lance une publicité mettant en vedette un jeune chanteur inconnu, Chang Yu-sheng (張雨生), sur fond musical de la chanson Mon avenir n'est pas un rêve (我的未來不是夢), qui devient un succès national10.
L'association de cette chanson avec la HeySong Sarsaparilla capture avec précision l'esprit d'ambition et de lutte de la jeunesse taïwanaise dans la période de démocratisation et d'essor économique qui suit la levée de la loi martiale. La voix cristalline de Chang Yu-sheng mêlée aux bulles rafraîchissantes de la HeySong Sarsaparilla transforment cette boisson en bien plus qu'un soda : elle devient le symbole du rêve taïwanais11.
📝 Note du conservateur : À Taïwan, l'algorithme le plus puissant n'est souvent pas les données, mais cette relation de confiance « d'épicerie de quartier » entre les gens, et la capacité d'une chanson à toucher les cœurs au bon moment.
Le tournant de l'intégrité : la tempésie du safrole en 1984
Avant que la voix de Chang Yu-sheng ne résonne, HeySong a traversé une crise potentiellement fatale. En 1984, la fondation de protection des consommateurs (消基會) détecte la présence de safrole (黃樟素), une substance cancérigène, dans les sarsaparilles commercialisées12. HeySong ne choisit pas de se justifier, mais annonce immédiatement le rappel de toutes les sarsaparilles en circulation sur le marché et modifie radicalement sa formule, développant un nouveau goût entièrement exempt de safrole13. Cette décision de « bras coupé pour sauver le corps » (壯士斷腕), bien qu'entraînant d'énormes pertes, a gagné la confiance durable des consommateurs.
L'arrière-goût : ces bulles salées
Aujourd'hui, HeySong a franchi le cap du siècle, des sodas à billes aux bornes automatiques interactives (智販機), la marque reste présente dans les rues de Taïwan14. La tradition populaire veut que « la sarsaparille salée » réduise la chaleur corporelle ; HeySong a d'ailleurs lancé en 2000 un produit « sarsaparille salée » (加鹽沙士) pour répondre à cette coutume15.
En 2025, HeySong célèbre son centenaire1. En regardant en arrière vers ce point de départ à 17 dollars, l'histoire de HeySong nous enseigne que sur cette île, les marques les plus durables sont souvent celles qui, dans les moments les plus sombres, continuaient à croire que la « fraîcheur » pouvait apporter l'espoir.
Sources
- Site officiel de HeySong : Découvrir HeySong — Site officiel de HeySong Co., Ltd., incluant un historique du siècle et une présentation de la marque↩
- Readmoo : Pas juste une boisson, mais un souvenir — Le siècle de splendeur de HeySong — Retour sur l'histoire de la marque HeySong, des sodas à billes à la mémoire culturelle contemporaine↩
- Wikipédia : HeySong Sarsaparilla — Article sur la HeySong Sarsaparilla, incluant les raisons du changement de nom lié au SRAS et l'histoire de la boisson sarsaparille↩
- Sedaijin : Un soda au goût taïwanais ! Pourquoi la HeySong Sarsaparilla est-elle ancrée dans l'enfance de chacun ? — Analyse des raisons pour lesquelles la HeySong Sarsaparilla s'est intégrée aux habitudes alimentaires et à la mémoire collective taïwanaises↩
- Storm Media : Comment le « soda de troisième catégorie » taïwanais a-t-il résisté aux griffes des entreprises japonaises ? — Reportage sur l'histoire des débuts de HeySong, incluant le mépris japonais du « soda de troisième catégorie » et la répression par les coopératives contrôlées↩
- Ministère de l'Agriculture : [Histoire de la conservation] Le goût gazeux de l'histoire taïwanaise — Du soda à billes à la guerre du siècle entre HeySong et la sarsaparille — Article du Ministère de l'Agriculture retraçant l'histoire de la concurrence dans les boissons gazeuses taïwanaises de l'ère japonaise à nos jours↩
- Site officiel de HeySong : Chronologie historique — Entrée de 1938 — Chronologie officielle documentant la période des coopératives contrôlées et la renumérotation de l'usine en « Huitième Usine »↩
- Storm Media : Comment le « soda de troisième catégorie » taïwanais a-t-il résisté aux griffes des entreprises japonaises ? (Page 2) — Suite du reportage, incluant le miracle des 17 dollars et l'impact de la réforme monétaire sur les actifs de HeySong↩
- CommonWealth Book Zone : L'ère du « soda noir » ouverte par HeySong — Analyse de l'ouverture du marché taïwanais du « soda noir » après le lancement de la HeySong Sarsaparilla en 1950↩
- UDN Time : Publicité HeySong Sarsaparilla de 1988 : Chang Yu-sheng, « Mon avenir n'est pas un rêve » — Archives visuelles de la publicité originale de 1988 et contexte de la prestation de Chang Yu-sheng↩
- CNA : HeySong embrasse le changement pour le prochain siècle — Reportage du centenaire de 2025 sur la transformation de la marque et l'héritage culturel de la publicité de Chang Yu-sheng↩
- New Taipei Industrial High School : Soixante ans à boire HeySong (PDF) — Article académique de synthèse, incluant la tempésie du safrole de 1984 et le rappel total des produits↩
- Centre d'information environnementale : La tempésie de la sarsaparille — Reportage du Centre d'information environnementale documentant la modification de la formule par HeySong en réponse à la crise du safrole en 1984↩
- Site officiel de HeySong : Chronologie historique — Entrée de 1959 — Chronologie officielle documentant les étapes de la modernisation des canaux de distribution, notamment les distributeurs automatiques↩
- CM Media : L'été, c'est fait pour boire un verre : la HeySong Sarsaparille, la boisson fraîche nationale classique des Taïwanais — Article spécial de CM Media, incluant le remède populaire de la sarsaparille salée et le lancement du produit « sarsaparille salée » en 2000↩