L'architecture de Taïwan : un poème en volumes au carrefour des civilisations
En 30 secondes : L'architecture de Taïwan est une stratigraphie culturelle formée par la collision de plusieurs civilisations. Des maisons en ardoise des Paiwan témoignant de la sagesse montagnarde, aux imposantes constructions en brique rouge de Moriyama Matsunosuke à l'époque japonaise, en passant par Wang Ta-hung qui a posé les fondations de l'architecture moderne taïwanaise avec les mains formées à Harvard, jusqu'à Huang Sheng-yuan qui bâtit aujourd'hui des équipements publics sans murs dans les rizières de Yilan — chaque époque a gravé sa grammaire architecturale dans cette île. La Biennale d'architecture de Venise a salué l'architecture taïwanaise pour sa capacité à « défendre le local face à la mondialisation ». C'est précisément ce métissage culturel qui lui confère une identité unique sur la scène mondiale.
Depuis quatre siècles, cette île a vu se croiser et se mêler les savoirs architecturaux des peuples autochtones, des Néerlandais, des Japonais et des Hans. Les maisons en ardoise, les temples, le Palais présidentiel, Taipei 101 — chacun de ces langages architecturaux est la phrase d'une époque. Les comprendre, c'est comprendre l'histoire de cette île.
Les maisons en ardoise : la mémoire de la montagne, un patrimoine universel
Au fond des montagnes du district de Wutai, dans le comté de Pingtung, se cache un vieux village presque oublié : l'ancien Kucapungane. Depuis le déménagement de la communauté Rukai en 1977, les maisons sont abandonnées, mais les murs de pierre n'ont pas cédé. Leurs parements en ardoise, caressés par les pluies et la mousse, n'en sont que plus solides. En 2009, le Bureau des biens culturels a inscrit Kucapungane sur la liste des sites taïwanais candidats au patrimoine mondial de l'UNESCO. Parmi les 18 sites retenus à travers Taïwan, c'est l'un des deux seuls villages autochtones à figurer sur cette liste — l'autre étant le territoire sacré des Tsou de l'Alishan. Cette reconnaissance va bien au-delà d'une simple protection géographique : c'est une déclaration solennelle que ces maisons de pierre sans vis ni clous sont un bien de l'humanité.
L'ancien Kucapungane représente l'aboutissement de l'architecture paiwan et rukai. Entièrement construites par empilement d'ardoises à sec, ces maisons résistent depuis des siècles. La Chaîne centrale est un gisement naturel d'ardoise, matériau qui régule naturellement la température intérieure en toutes saisons. Les toits inclinés évacuent rapidement l'eau des étés pluvieux. Plus fondamentale encore est la structure même : la superposition flexible des dalles d'ardoise permet à l'ensemble de se balancer légèrement lors des séismes sans s'effondrer. C'est une intuition ancestrale que les ingénieurs modernes n'ont pu formaliser qu'à l'aide d'équations.
À l'intérieur, le foyer central est le cœur de la famille. Les anciens y rendent leurs décisions, les jeunes y écoutent les récits des esprits ancestraux dans la fumée. Les sculptures murales ne sont pas de simples ornements : elles codent la transmission familiale. Le serpent à cent pas représente la protection, les têtes réduites les exploits guerriers, les losanges féminins la fécondité. La maison du chef de Taromak, dans le comté de Taitung, date des années 1920 et demeure parfaitement conservée. Chaque ardoise est posée selon une logique précise, reflétant des millénaires d'expérience thermique accumulée. Une maison en ardoise, c'est un arbre généalogique de pierre.
💡 Le saviez-vous ?
Les maisons en ardoise de Kucapungane sont construites en « maçonnerie sèche » — sans aucun liant, uniquement grâce au poids et à l'emboîtement des dalles. Les ingénieurs modernes ont découvert après analyse que ce type de construction flexible absorbe mieux l'énergie sismique que le mortier de ciment. Les peuples autochtones de Taïwan avaient, sans équation ni formule, tâtonné vers ce qui deviendra bien plus tard le concept moderne d'« isolation sismique ».
Fort Zeelandia : la forteresse aux quatre maîtres
En 1628, les Espagnols érigent un bastion en bois sur le promontoire dominant l'embouchure de la rivière Tamsui pour contenir une éventuelle avancée hollandaise. En vain : en 1642, les soldats de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales s'emparent du fort, démantèlent le bois et le rebâtissent en briques rouges et à la chaux, le rebaptisant Fort Antonio. Ce bâtiment, que les Taïwanais appellent « Fort des Roux » (紅毛城), entame alors un périple de 350 ans sous quatre souverainetés différentes.
Les Néerlandais construisent solide. Les murs dépassent 1,5 mètre d'épaisseur ; les angles des bastions sont calculés pour que les artilleurs couvrent tous les secteurs. Le système bastionné est l'architecture militaire la plus avancée de l'Europe du XVIIe siècle, et ce fort en est l'unique exemple à Taïwan. Après l'expulsion des Néerlandais par Koxinga, la forteresse n'est pas détruite — elle change simplement de vocation. Sous la Qing, elle sert un temps de prison : les canons hollandais pointaient vers la mer du Nord, les chaînes mandchoues enchaînaient ceux de l'île.
En 1867, la Grande-Bretagne en obtient l'usage par bail et fait construire à côté une résidence consulaire de style victorien en briques rouges. Ce geste est directement lié au Traité de Tianjin de 1858 : le commerce du thé et du camphre du nord de Taïwan attise la convoitise britannique, et l'ouverture de Tamsui impose un siège diplomatique officiel. Le consul John Gibson supervise la construction : briques de Xiamen, bois d'importation d'Asie du Sud-Est, arcades s'inspirant de l'architecture coloniale tropicale de l'Inde britannique — un vocabulaire architectural transcontinental qui s'installe à l'embouchure d'un fleuve du nord de Taïwan.
En 1972, lors de la rupture diplomatique sino-britannique, le Royaume-Uni confie d'abord les clés du fort à l'ambassade d'Australie, avant que la République de Chine n'en reprenne officiellement possession en 1980. Ce bâtiment a appartenu successivement à l'Espagne, aux Pays-Bas, à la Grande-Bretagne et à Taïwan. Si Taïwan est un lieu de métissage culturel, Fort Zeelandia en est le témoignage le plus concret — chaque couche de briques enregistrant un maître différent, une époque différente, une logique impériale différente.
Moriyama Matsunosuke : la légende d'un architecte impérial à Taïwan
En 1907, un architecte japonais de 38 ans débarque dans le port de Keelung. Il s'appelle Moriyama Matsunosuke, élève de Tatsuno Kingo, « père de l'architecture japonaise », et porte dans sa poche la commande du Gouvernement général de Taïwan. Il ne sait pas qu'il passera 14 ans sur cette île, ni qu'il y laissera plus de 20 bâtiments dont l'empreinte marquera encore la silhouette de Taipei un siècle plus tard.
Le Palais présidentiel — alors siège du Gouvernement général — est son œuvre maîtresse. Les travaux débutent en 1912 et ne s'achèvent que sept ans plus tard, pour un coût dépassant 2,8 millions de yens (l'équivalent d'environ 5 milliards de nouveaux dollars taïwanais aujourd'hui). Le plan en forme de caractère 「回」 permet à la tour centrale de 60 mètres d'être visible de tous côtés. C'est le langage invariable de l'architecture coloniale : rendre le pouvoir visible, omniprésent. Mais le génie de Moriyama réside dans les détails : il intègre en rez-de-chaussée des arcades tropicales protégeant les couloirs du soleil direct, s'adaptant à la chaleur et à l'humidité subtropicales de Taïwan. Le classicisme européen se courbe dans ses mains pour devenir une version adaptée aux climats méridionaux — c'est là le vrai point de départ du vocabulaire de l'architecture moderne taïwanaise.
Achevé en 1934, le Gouvernorat de Taichung est la synthèse la plus aboutie de sa pensée tardive. Il y adopte la méthode de la « juxtaposition japonaise et occidentale » : d'un côté les bureaux à l'occidentale, de l'autre les salles de réunion à la japonaise. Les deux styles coexistent sans conflit — non pas parce que l'un absorberait l'autre, mais parce que Moriyama laisse chaque grammaire intacte sous le même toit. C'est une politique architecturale, et une préfiguration de ce « métissage harmonieux » qui caractérisera la culture taïwanaise pendant le siècle suivant.
Wang Ta-hung : le père de l'architecture moderne taïwanaise
En 1952, un architecte fraîchement rentré de Harvard fait construire une maison pour lui-même sur la rue Jianguo Sud à Taipei. La maison est petite — deux étages seulement — mais son langage spatial est radicalement différent de tout ce qui existe alors dans la ville : des lignes épurées jusqu'à la sécheresse, une lumière filtrée par des claustras en bois non pour s'exhiber, mais pour créer du silence. Les voisins taïwanais ne savent pas trop ce qu'elle « dit ». L'histoire de l'architecture dira plus tard qu'il s'agit du premier bâtiment véritablement moderne de Taïwan.
Cet architecte s'appelle Wang Ta-hung. Né en 1917 à Pékin, fils du ministre des Affaires étrangères Wang Chonghui, son parcours est un abrégé de l'éducation sino-occidentale du XXe siècle : génie civil à Cambridge, architecture à Harvard sous Walter Gropius, l'un des fondateurs du Bauhaus et maître de l'architecture moderne. Fort de cette formation, il rentre à Taïwan et accepte une commande à la fois importante et contraignante : le Mémorial Sun Yat-sen. Le commanditaire attend une toiture palatiale grandiose à la chinoise, la société attend solennité et éternité.
Son premier projet, presque dénué d'éléments traditionnels, est refusé. La version révisée incorpore des avant-toits retroussés sur une structure moderne — mais ce retroussé n'est pas une copie : c'est une forme ré-abstraite. Vous sentez que c'est « en rapport » avec la tradition, mais ce n'est pas une reproduction. Inauguré en 1972, le Mémorial Sun Yat-sen devient l'un des monuments les plus emblématiques de Taipei.
✦ « Ma conviction est que l'architecture doit refléter la culture de son temps. Non pas imiter l'Antiquité, ni copier l'Occident, mais pousser à partir de la vie et de la terre du présent. » — Wang Ta-hung, entretien accordé à une revue d'architecture taïwanaise (1985)
📝 Note de commissariat
Wang Ta-hung est un homme sous-estimé. Parmi ses contemporains, certains copiaient des palais occidentaux, d'autres élevaient la construction en maçonnerie renforcée la moins chère du marché. Lui faisait quelque chose de bien plus difficile : digérer les formes traditionnelles dans un langage moderne. Les toits retroussés du Mémorial Sun Yat-sen ont l'air « très chinois », mais si vous en mesurez les proportions, ce n'est absolument pas l'échelle de la période Tang ou de la Qing — c'est l'échelle de Wang Ta-hung.
Wang Ta-hung ne cessa jamais de créer, jusqu'à sa mort à l'âge de 101 ans en 2018. En 2017, le Musée des Beaux-Arts de Taipei fit reconstruire sa maison de la rue Jianguo — disparue sous les bulldozers de la rénovation urbaine — à côté du musée. La reconstruction est un hommage, et une forme de réparation. Entrer dans cette petite demeure reconstruite, c'est saisir la conviction d'une vie entière : l'architecture n'est pas la mise en scène du pouvoir, c'est un dialogue entre l'homme et l'espace.
Les temples : des sanctuaires de l'art populaire
Pour comprendre les temples de Taïwan, il faut d'abord oublier les vitrines de musée. Un temple n'est pas une salle d'exposition du passé — c'est un être vivant. À cinq heures du matin, des fidèles brûlent déjà l'encens au Longshan Temple de Monga. Les jours de fête lunaire, les foules devant le Tianhou Gong de Lukang bloquent toute la rue. Ces bâtiments portent les besoins les plus vrais de la vie quotidienne : la supplication, la gratitude, le deuil, la réconciliation.
Fondé en 1738, le Longshan Temple était à l'origine le sanctuaire de Guanyin des immigrants du Fujian. Détruit par un typhon en 1867, puis reconstruit dans les années 1920, les artisans taïwanais prirent une décision audacieuse : le hall principal conserverait le plan traditionnel du Sud du Fujian, tandis que le porche d'entrée accueillerait des frontons et ornements de style baroque. Cette juxtaposition ne relève pas d'une fantaisie de concepteur — elle reflète fidèlement la société taïwanaise de l'époque. Les artisans de la période japonaise étaient familiarisés avec de nombreuses iconographies européennes ; pour eux, « l'étranger » n'était pas mauvais en soi, ce qui était utile pouvait être incorporé. Les toits des temples sont couverts de jiǎn niān (sculptures en mosaïque de tessons de porcelaine) et de céramiques jiāo zhǐ (figurines colorées cuites à basse température) — chaque détail fait à la main, chaque scène issue des récits populaires. Les noms des sculpteurs sur bois et des peintres sont peut-être oubliés, mais leurs savoir-faire demeurent sur les toits, continuant à parler dans la fumée de chaque cérémonie.
Les sculptures sur bois du Tianhou Gong de Lukang sont considérées comme les plus belles de Taïwan. Le caissond du hall principal est le lieu qui vous coupe le souffle : des centaines de pièces de bois assemblées à tenons et mortaises se déploient en spirale depuis le centre vers l'extérieur, sans un seul clou, formant un plafond tourbillonnant comme une galaxie. C'est l'accumulation d'un savoir-faire de toute une vie, hérité de la tradition menuisière de Quanzhou et Zhangzhou au Fujian, qui a traversé la mer pour épanouir à Taïwan son propre style sur ce sol esthétique particulier. Le Kaiyuan Temple de Tainan représente un autre système : la tradition architecturale héritée de la période de Koxinga, au plan plus rigoureux, à l'axe principal plus affirmé, comme si l'ordre spatial confucéen avait été directement gravé dans les dalles de pierre du sol. De Monga à Lukang en passant par Tainan, ces trois temples ont chacun leur époque et leur langage d'artisan, mais ils disent tous la même chose : la capacité des Taïwanais à concrétiser la foi par l'architecture n'a jamais cessé.
Taipei 101 : la réponse taïwanaise à 60 milliards
En 1999, un chantier s'ouvre dans le quartier Xinyi de Taipei. Le cahier des charges confié à l'architecte C.Y. Lee exige que ce bâtiment devienne « la carte de visite internationale de Taïwan au XXIe siècle ». Sa réponse : un bambou de 508 mètres à huit sections, chacune se rétractant vers le haut, le sommet se refermant en forme de fleur. L'ensemble évoque consciemment l'esthétique traditionnelle chinoise de l'ascension de section en section. Mais pour que cette image tienne debout, il fallait d'abord résoudre un problème vital : le bassin de Taipei est sismique, et chaque été-automne les typhons s'enchaînent — de quoi priver les ingénieurs de sommeil.
Le projet est porté par le groupement KTRT, composé de Kumagai Gumi (Taïwan), Hua Hsiung Construction, le Bureau des travaux publics, ainsi que les coréens Daewoo E&C et Samsung C&T. Des fondations posées en 1999 à l'inauguration en 2004, cinq ans de travaux pour un coût final de 60 milliards de nouveaux dollars taïwanais. Le moment le plus souvent évoqué par les ingénieurs reste la découverte, lors de creusement du sous-sol, d'une géologie bien plus complexe que prévu : la nappe phréatique du bassin de Taipei est haute et les couches alluviales épaisses — chaque mètre gagné en profondeur est une négociation avec le sol.
Ce qui maintient réellement la tour debout, c'est l'amortisseur pendulaire installé entre les étages 88 et 92 : une sphère d'acier de 660 tonnes suspendue à quatre amortisseurs hydrauliques. Quand le vent ou un séisme fait osciller la tour, la sphère se balance en sens inverse pour dissiper l'énergie. C'est le plus grand amortisseur à masse accordée du monde, et c'est la partie la plus franche de ce bâtiment : au lieu de le dissimuler, on en a fait une attraction intérieure que chaque visiteur peut voir de ses propres yeux — 660 tonnes d'honnêteté.
À son inauguration en 2004, Taipei 101 était l'immeuble le plus haut du monde, un titre qu'il conserve jusqu'en 2009 avec l'achèvement du Burj Khalifa à Dubaï. Mais en 2011, il obtient une autre certification : LEED Platine, le niveau le plus exigeant de la certification de bâtiment durable. Cette certification impose des standards stricts en matière d'énergie, d'eau, de matériaux et de qualité de l'environnement intérieur — un défi presque contre-intuitif pour un immeuble de bureaux de grande hauteur. Taipei 101 l'a relevé, et reste à ce jour l'un des rares gratte-ciel de ce type à conjuguer hauteur record et certification durable.
L'Opéra de Taichung : la naissance de 58 murs courbes
En 2009, les services techniques de la ville de Taichung reçoivent un jeu de plans. Posés sur les bureaux des ingénieurs, personne ne sait comment construire ce qu'ils décrivent.
Ces plans viennent de l'architecte japonais Toyo Ito. Il a dessiné pour Taichung un opéra qu'il appelle « architecture caverneuse », composé de 58 murs courbes irréguliers — aucun n'est vertical, aucune ligne structurelle n'est droite. Toute la logique traditionnelle de la construction devient caduque : on ne peut pas couler un tel béton avec des coffrages standard, on ne peut pas vérifier une telle structure par des calculs ordinaires. Les premières entreprises de construction taïwanaises consultées choisissent de ne pas répondre à l'appel d'offres. Toyo Ito a déclaré en entretien qu'il avait prévu dès la conception que la construction serait difficile, mais que le chantier de Taichung lui avait fait mesurer concrètement le poids du mot « difficile ».
⚠️ Point de controverse
Le coût et le calendrier du chantier de l'Opéra de Taichung (4,36 milliards de NTD, sept ans de travaux) ont suscité de vifs débats. Certains estimaient que ces fonds auraient dû financer davantage d'espaces culturels de proximité, plutôt qu'un bâtiment élitiste accessible à peu de monde. Toyo Ito a dit par la suite : « En concevant ce bâtiment, je n'imaginais pas que les ouvriers taïwanais seraient capables de le construire. J'ai longtemps cru qu'ils finiraient par venir me demander de faire des compromis. Ils ne l'ont pas fait. » C'est un compliment — et aussi un aveu de surprise de la part de l'architecte.
L'ingénierie de structure est confiée au cabinet britannique Arup, le même qui avait aidé l'Opéra de Sydney et le Nid d'Oiseau de Pékin à surmonter leurs difficultés techniques. L'entreprise taïwanaise Leeming Construction remporte finalement le marché. Ses ingénieurs passent deux ans entiers à développer une technique de « piquetage 3D » : modélisation tridimensionnelle précise de chaque mur courbe dans un système BIM, puis traduction du modèle en coordonnées concrètes sur le chantier, avec une valeur numérique précise pour chaque nœud de construction. Pour le coulage du béton, les coffrages devaient être pliés section par section selon la courbure de chaque mur — chaque section différente, chaque section calculée individuellement.
Du début des travaux en 2009 à l'inauguration officielle en 2016, sept ans de chantier, 4,36 milliards de NTD. Le secteur de la construction taïwanais qualifie aujourd'hui ce projet d'« évolution de l'industrie » — non pas parce qu'il fut rentable (compte tenu de sa complexité, il ne l'était guère), mais parce qu'il a contraint les ingénieurs taïwanais à maîtriser un vocabulaire technique entièrement nouveau. Ces 58 murs courbes, chacun était une question d'examen — et les ouvriers taïwanais ont répondu juste à chacune d'elles.
Huang Sheng-yuan et le Field Office : pionniers d'une architecture poétique
Huang Sheng-yuan (né en 1963), diplômé en architecture de l'Université Yale, prend en 1994 une décision que beaucoup de ses camarades peinent à comprendre : il renonce aux opportunités dans les grandes métropoles pour s'installer à Yilan, dans le nord-est de Taïwan, où il fonde le « Field Office Architects ». Sa philosophie tient en une phrase : « Que l'architecture fasse partie du paysage, plutôt qu'elle n'en soit le maître. »
Les bâtiments du Field Office ne ressemblent pas à une architecture au sens ordinaire. Le Luodong Cultural Working House (2012) est un équipement public sans murs, dont on peut grimper sur le toit, aux limites spatiales volontairement floues. La Passerelle de Jinmei (2003) transforme une voie ferrée désaffectée en promenade suspendue au-dessus des rizières, permettant de marcher à la hauteur des épis et de permuter le point de vue entre différentes altitudes.
✦ « Dès qu'on monte sur un toit, on commence à avoir des idées. » — Huang Sheng-yuan, Field Office Architects (entretien ARTouch)
Ce n'est pas une boutade d'architecte : c'est le nœud de toute sa philosophie de conception. L'architecture devrait changer la position depuis laquelle on regarde le monde, pas seulement offrir un abri contre le vent et la pluie.
Cette philosophie lui vaut une reconnaissance internationale considérable. La Biennale d'architecture de Venise l'invite par trois fois — en 2006, 2010 et 2018. En 2019, il reçoit le Prix national des arts dans la catégorie architecture. En 2024, il est lauréat du Prix Yoshizaka Takamasa du Japon, décerné aux architectes qui ont apporté une contribution singulière à la pratique architecturale en Asie. Pour le Field Office, Yilan n'est pas seulement un lieu — c'est une méthode. En trente ans, Huang Sheng-yuan y a réalisé plus de quarante projets, chacun profondément imbriqué dans les paysages et les communautés yilanaises. Il a refusé les grands chantiers de Taipei pour approfondir son travail au même endroit — et ce choix lui-même est une déclaration architecturale.
L'architecture durable : un nouveau chapitre
Le mouvement taïwanais de l'architecture durable s'est doté de son propre label « Green Building » dès 1999 — l'une des premières régions d'Asie à promouvoir une certification systématique du bâtiment durable. Fin 2024, plus de 8 000 bâtiments avaient obtenu ce label, couvrant écoles, hôpitaux, usines et logements. La certification LEED Platine de Taipei 101 démontre que même les gratte-ciel peuvent être une réponse à l'architecture durable.
Achevé en 2011, le Green Magic School de l'Université nationale Cheng Kung est l'une des réalisations emblématiques de cette vague. Le bâtiment exploite la direction des vents dominants de Tainan pour organiser la ventilation naturelle ; les panneaux photovoltaïques en toiture et le système de récupération des eaux pluviales réduisent considérablement les besoins en énergie extérieure. C'est l'un des rares bâtiments au monde à avoir obtenu la certification « zéro carbone » en climat subtropical.
L'architecture traditionnelle des peuples autochtones de Taïwan est également redécouverte dans ce contexte. Les maisons en ardoise n'ont jamais été une « vieille façon de vivre peu écologique » — elles constituent un système d'adaptation climatique locale d'une précision extrême. Des chercheurs et des concepteurs ont commencé ces dernières années à recenser systématiquement les savoirs architecturaux des Paiwan, Rukai, Puyuma et autres groupes ethniques, pour tenter de traduire ces intuitions thermiques millénaires en vocabulaire de l'architecture contemporaine. Des architectes tels que Kris Yao et Lin Yu-han explorent chacun à leur façon le point de jonction entre la localité taïwanaise et le vocabulaire global : sans imiter les grands maîtres étrangers, sans décalquer des symboles traditionnels, mais en partant de leur propre terre, de leur propre climat, de leur propre mode de vie, pour trouver un langage architectural qui ne peut naître qu'à Taïwan.
Le dernier accord architectural d'une île
Depuis n'importe quel belvédère de Taipei, vous pouvez voir simultanément trois siècles d'architecture superposés : les édifices en briques rouges de la période japonaise, les réservoirs d'eau sur les toits des immeubles des années 1970, les tours à façades vitrées des années 1990, et au loin la silhouette en bambou de 508 mètres. Cette superposition temporelle existe dans bien des villes du monde, mais la version taïwanaise est particulièrement dense, particulièrement désordonnée — comme la trace laissée par une île qui, en quelques siècles à peine, aurait tout essayé.
Moriyama Matsunosuke a légué la grammaire de l'Empire. Wang Ta-hung a ramené l'esprit de l'architecture moderne. Toyo Ito, avec ses 58 murs courbes, a révélé le potentiel des artisans taïwanais. Huang Sheng-yuan, dans les rizières de Yilan, nous rappelle que l'architecture n'est pas seulement un abri, mais une façon de changer la position depuis laquelle on regarde le monde. Et dans les montagnes profondes de Wutai à Pingtung, l'ancien Kucapungane attend toujours : les ardoises sont là, le foyer est froid, mais les habitants disent que les esprits ancestraux n'ont pas encore quitté les lieux.
L'histoire architecturale de Taïwan n'est pas une ligne droite — elle ressemble plutôt à plusieurs cours d'eau qui confluent sur un même territoire, se mêlant parfois, s'affrontant parfois, mais sans qu'aucun disparaisse jamais complètement. Chaque époque a apporté un nouveau langage architectural, et chaque langage a laissé dans les joints de brique, les toitures, les murs courbes, des détails que seule la proximité permet de voir. Devant l'architecture de Taïwan, ce que vous percevez — c'est la trace d'une vie réellement vécue, l'accumulation de siècles d'existences humaines, et non un paysage construit pour l'exhibition.
Pour aller plus loin :
- L'esthétique taïwanaise vue du Japon et de Corée — grilles en fer forgé, arcades, façades d'immeubles anciens comme éléments visuels d'une sensibilité insulaire
Références
- Bureau des biens culturels du Ministère de la Culture : sites candidats au patrimoine mondial (Kucapungane)
- Musée des sites historiques de Tamsui : archives historiques du Fort Zeelandia
- Story Studio : dossier Moriyama Matsunosuke
- Arup : étude de cas de l'Opéra national de Taichung
- Field Office Architects : site officiel
- ARTouch : grand reportage sur Huang Sheng-yuan
- Taiwan Architecture Center : système de certification Green Building